‹ Le peintre Louis David, 1748-1825Chapitre 169 sur 328 · VISITE DE NAPOLÉON A L'ATELIER DE LA SORBONNE · texte numérisé non relu

VISITE DE NAPOLÉON A L'ATELIER DE LA SORBONNE

» À quelque temps de là, la princesse Pauline vint à l’atelier de David, accompagnée de Gérard qu’elle protégeait; son attention se porta tout de suite sur la figure de l'Empereur, et elle dit bas à Gérard, mais assez maladroitement pour que David et son collaborateur l’entendissent : « L'Empereur est très bien. C’est une idée excellente. »

Aussi, pour éviter de semblables sous-entendns, David avait décliné l'offre de l’aider que lui faisait Gérard ; après son départ, il disait à Rouget : « Vois- Lu, mon ami, si j'avais consenti à ce qu'il posât une seule touche sur ma toile, on dirait qu'il l'a peinte tout entière. »

Delécluze assure que le changement dans l'attitude de l'Empereur n’a pu être fait

qu'avec son consentement. Nous croyons, en effet, que dans une œuvre de ce genre les poses

des personnages principaux avaient été réglées d'avance; aussi est-il probable que David

présenta l'observation de Gérard à l'Empereur, qui agréa cette modification.

Celui-ci venait, du reste, s'assurer par lui-même où son premier Peintre en était de son ouvrage. C'est à une de ces visites que, remarquant l'attitude simple du Pape, représenté les deux mains naturellement posées sur ses genoux, il dit « qu’il ne l'avait pas fait venir de si loin pour ne rien faire ». David, sur cette remarque, modifia le mouvement du Saint-Père et lui fit faire le geste de la bénédiction.

L'Empereur s’informait du temps qu'il faudrait pour terminer ce long ouvrage, et redoutait pour David la fatigue qu'il lui coûterait. Celui-ci lui montrait Rouget, son collaborateur, en lui disant : « Sire, c’est mon bras droit ; » éloge délicat de l'activité et du talent de cet excellent artiste.

Malgré sa diligence, David ne pouvait tenir la promesse qu’il avait faite à Daru, que son tableau serait terminé dans six mois ; l'année 1807 se pe

sa en grande partie, qu'il y travaillait encore.

Cependant on commençait dans le public à s’entretenir de cette œuvre importante. Des amis, des élèves de David avaient été admis dans l'atelier et avaient pu juger de la beauté du tableau. Parmi eux, Canova, l'ami et l’admirateur de David, à un de ses séjours à Paris, était venu le voir et avait amené avec lui Camucini, le peintre le plus distingué d'Italie.

Un jour, en prenant congé de David, entouré de plusieurs de ses élèves, il lui dit, devant son tableau du Sacre : « Addio, il più bravo pittore di scolari ben bravi. »

Les journaux se mirent à donner la description du tableau du Cowronnement. On assiégea dès lors l’artiste, nous dit David, si bien qu'il acheva sa toile sous les yeux du public. Les rois et les reines de Naples et de Hollande et les personnages importants de la cour

venaient souvent, accompagnés de leurs amis, passer quelques instants dans l'atelier du

Sacre. C'est ainsi que Me de Genlis, qui avait beaucoup connu David avant la Révolution, mais qui avait depuis sévèrement jugé sa conduite politique, se rencontra avec lui, amenée par la reine de Naples. Elle le complimenta beaucoup, surtout de sa figure du Pape, qu’elle trouvait encore plus belle que celle du portrait.

L'année 1807 finissait. Les puissances continen ales, successivement vaincues à Auster-

litz, Iéna, Friedland et Eylau, avaient reconnu la suprématie de la France. Les deux Empereurs, Napoléon et Alexandre, venaient à Tilsitt de se partager le monde.

Napoléon, alors au faite de la puissance, quitta Paris pour aller à Milan veiller et

répondre aux besoins de son royaume d'Italie.

Il visita les principales villes du nord de la Péninsule, et s'arrêta longuement à Venise, la patrie du Titien, le peintre de l’empereur Charles-Quint. À son retour à Paris, le 2 janvier 1808, l'esprit sans doute occupé des merveilles qu'il avait admirées dans son voyage, il résolut de donner aux arts, en France, une preuve éclatante de sa haute sollicitude, en allant, avec toute la pompe d'un souverain, visiter son premier Peintre.

Le 4 janvier, un cortège, composé de cavalerie, de musique, d'une escorte nombreuse

et de plusieurs voitures de la cour, s'arrêta sur la place de la Sorbonne devant l'église Cluny.

L'Empereur, l'Impératrice, suiv

: des dames et des officiers de service, en descendirent et entrèrent dans l'atelier de David.

Empruntons à ce dernier le récit de cette visite qu'il avait conservé dans ses notes :

« En 1804, je fus chargé par l'Empereur de peindre son Cowronnement, qui eut lieu à Notre-Dame. Sa Majesté me fit faire une loge exprès pour moi et ma famille, d'où je pus bien voir la fonction. Aussi le tableau représente-t-il la cérémonie avec la dernière fidélité. J'y dessinai l'ensemble d'après nature, et je fis séparément tous les groupes principaux. Je fis des notes pour tout ce que je n’eus pas le temps de dessiner; aussi on peut croire, en voyant ce tableau, avoir assisté à la cérémonie. Chacun y occupe la place qui lui convient, étant revêtu des habillements de sa dignité. On s'empressa de venir se faire peindre, et dans un tableau qui contient plus de deux cents figures, on peut assurer que les principales (au nombre de cent et plus) sont la ressemblance fidèle des personnages qui y figurent, le pape Pie VII compris, qui s’y prèta avec la meilleure grâce du monde. Le bruit de ce tableau, qui m'occupa à peu près trois années, se répandit bientôt dans la ville. 11 fut vu d’abord

par mes amis; ils en parlèrent dans leur société, au point que chacun vint en foule, avant

qu’il fût terminé totalement assiéger mon atelier. Je le terminai sous leurs yeux; mais quelle fat ma surprise : un jour, seul et travaillant, j'entends le bruit de beaucoup de voitures et de beaucoup de chevaux, le son d'instruments militaires; des pages, des chambellans, des grands dignitaires entrent dans mon atelier. Ils précédaient l'Empereur qui daigna honorer mon atelier de son auguste présence. L’Impératrice Joséphine l'accompagnait. « Que vois-je, » dit-il, en jetant les yeux sur le tableau, ce n’est pas de la peinture, on marche dans ce » tableau : la vie est partout. Voilà ma mère, le moment est bien choisi; ce tableau me » retrace bien la cérémonie : le Pape est ressemblant, il est bien placé comme il fut alors. » C’est bien, Monsieur David, je suis fort content. » Ensuite l'Impératrice et sa suite me prodiguèrent les éloges les plus flatteurs, puis il se fit un silence, parce qu'on remarqua que l'Empereur parcourait chaque groupe à part, qu'il s’arrètait à certaines figures, puis se reculait pour embrasser l'ensemble. I parla de nouveau en me faisant part de ses observations. Il en parlait mieux que moi-même, ou, pour mieux m’exprimer, il donnait une

définition parfaite des idées que j'avais représentées.

» Enfin, après cinq quarts d'heure, l'Empereur se disposa à se retirer; c'est alors que

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