EXPOSITION DU SACRE
des Gobelins auxquels l'Empereur, pour la décoration des Tuileries, avait demandé une reproduction de cet ouvrage. La manufacture travaillait déjà à un Bonaparte franchissant le mont Saint-Bernard, d'après David. Elle hésitait à entreprendre ce grand travail à cause des difficultés du coloris qui, riche et brillant dans la partie qui entoure l'autel, aurait été bien terne et bien gris dans la partie opposée.
Louis-Napoléon, roi de Hollande, qui avait une grande estime pour le talent de David, lui fit aussi demander une copie réduite du Sacre. Il avait déjà entretenu l'artiste de cette intention dans les séances qu’il lui avait données pour le tableau original, Il l'avait, à cette occasion, prié de modifier l'attitude et le costume dans lesquels il l'avait d’abord représenté.
David consentit à la demande du roi de Hollande et adressa à Thiénon, peintre de paysage attaché à la maison de ce prince, la lettre suivante qui donne d'intéressants détails sur sa manière de procéder :
« 16 septembre 1807.
» Monsieur,
» Il ne sera pas dit que le Roi aura formé un désir sans que je me mette en devoir de le satisfaire. Sa Majesté désire un changement, il faut que je lui obéisse. Ce sera un surcroit de travail pour moi ; mais n’importe, il est trop content de mon ouvrage pour que je ne veuille pas le satisfaire en tout.
» Mais priez, Monsieur, Sa Majesté, de me seconder et de ne pas me faire recommencer une figure aussi essentielle que celle-là, et puis ensuite de ne pas me laisser dans l’embar as; car, Comme vous le savez, tout est calculé dans un tableau, et le changement d'une figure peut en amener une suite incalculable, et désorganiser tout un côté du tableau, et souvent tout l'ouvrage. Mais il faudrait, pour réussir, que Sa Majesté eût 1 apporter ses habits de cérémonie ; s’il n’en a pas de la couleur,
a complaisance de faire peu importe, je n’en ai pas besoin pour le croquis que je dois faire d’après le Roi, vendredi. Ils ne ser
viront que pour la forme. J'ai besoin ég
alement de la toque et surtout d’une épée qu'il avait au côté, partie essentielle pour un connétable.
» Si Sa Majesté n'a pas de toque à Paris, elle pourrait envoyer prendre celle du prince de Berg. Il est inutile qu’il soit Chaussé, je saurai bien y suppléer. Je ne dis pas qu’il ait les habiïllements sur le corps pour venir, j'entends seulement qu'il les fasse porter pour les passer sur lui quand Sa Majesté sera à mon atelier.
» Je fais pour le Roi ce que je n'ai jamais fait de ma vie, mais il est si bon, si aimable, que j'aimerais mieux risquer mon tableau que de lui déplaire.
» Je suis aux anges d’avoir retouché la tête de la Reine, peut-être réussirai-je aussi bien pour le Roi ; mais ceci est un peu plus sérieux de faire une figure entière.
» J'espère que la postérité m'en saura gré; faites, je vous prie, Monsieur, toutes ces demandes à Sa Majesté, qui consistent à lui faire porter un habit avec le manteau, une cravate, le grand-cordon, la toque, l'écharpe, ceinturon.
de cérémonie l'épée avec le
» Assurez Sa Majesté que je ne serai qu’une heure au plus pour faire le dessin, encore se reposera-t-elle.
» Je compte assez sur l'amitié qui nous lie pour être persuadé que vous en ferez part à Sa Majesté; vous en sentez mieux qu'un autre toute l'importance.
» Je suis, avec un dévouement éternel, votre très humble serviteur,
» DAVID, premier Peintre, »
Quant à la répétition du Sucre, il répondait, le 20 avril 1808, à la personne que le roi
avait chargée de cette affaire :
« Monsieur,
» D’après la demande que vous m'avez faite de la part de Sa Majesté le roi de Hollande d’une répétition de mon tableau du Couronnement, j'ai l'honneur de vous envoyer une note détaillée pour pouvoir donner à-Sa Majesté les détails qu’elle désire.
» Le tableau du Couronnement de Sa Majesté l'Empereur m'a coûté 30,000 francs de dépenses, dont j'ai eu l'honneur de faire voir le montant à Sa Majesté. Elle me le paye 100,000 francs. Les dépenses pour la répétition demandée par Sa Majesté le roi de Hollande seront moindres, mais je prévois qu'elles iront toujours à 20,000 francs. Il est bien naturel que j'en gagne vingt mille pour le temps que j’emploierai à cet ouvrage, ce qui fera la somme de 40,000 francs. Je ne dissimulerai point à Sa Majesté que si je me contente de ce médiocre bénéfice, c’est dans l'espoir que Sa Majesté, satisfaite de mon travail et des soins que je donne constamment aux élèves ses sujets dont elle m'a confié l'éducation dans l’art de la peinture, daignera me donner une marque de l'estime qu'elle fait de mes talents, en m’honorant de la décoration de son ordre, honneur bien préférable à l'argent, aux yeux de l'artiste qui sent la dignité de son art.
» Je pense que la mesure raisonnable du tableau doit ètre d'un tiers de celle que j'ai employée en France. Cette proportion, d’ailleurs, m'a été, en quelque sorte, indiquée par le roi, quand Sa Majesté daigna honorer mon atelier de son auguste présence.
» La grandeur du tableau sera donc de dix pieds de long sur six pieds quatre pouces de hauteur. Les figures du premier plan auront deux pieds six pouces; celles du roi de Naples et de Hollande, deux pieds deux pouces, et celle de l'Empereur ainsi que toutes celles du mème plan auront vingt et un à vingt-deux pouces, suivant leurs grandeurs relatives. Cette proportion est, sous tous les rapports, plus convenable, tant pour décorer les appartements de Sa Majesté que susceptible d’être gravée et, dans le besoin, de pouvoir même être exécutée en tapisserie ou de tout autre manière qui pourrait plaire à Sa Majesté.
» Si cependant cette proportion n'était point adoptée par Le roi, il me serait indifférent de la faire de la grandeur de vingt-cinq pieds sur quinze, ce qui ne changerait rien au prix
de 40,000 livres, le petit exigeant toujours et les mêmes soins et le même temps; Sa Majesté
voulant expressément que l'ouvrage soit signé de moi, la répétition doit en perfection égaler l'original.
» Pour répondre, Monsieur, entièrement à toutes les demandes que vous m'avez faites, nous emploierons, si Sa Majesté l'approuve, l'usage habituel de la maison de son auguste frère. On donne ordinairement un tiers en commencant le tableau, le second tiers à la moitié, et le troisième quand il est achevé. Si ce mode de payement ne convient pas à Sa Majesté, je me soumettrai à celui qu’elle déterminera.
» Je vous prie encore, Monsieur, de vouloir bien prévenir Sa Majesté, que telle célérité que je mette à cet ouvrage, il me sera impossible de le livrer avant un an, ne voulant pas confier à d’autres qu'à moi le soin de ma gloire.
» Agréez, etc. » DAVID.
» Désireux que Sa Majesté ne puisse avoir aucun doute sur l'emploi des frais énoncés dans ma lettre. Je vais entrer avec vous, Monsieur, dans l'aperçu de ces frais :
» 1° 10,000 francs que je donne par an à l'élève que j'emploie pour les choses de détail qui prendraient mon temps très inutilement ;
» 2 Le payement des garçons d’atelier que je suis obligé d’avoir continuellement près de moi pour construire les échafaudages nécessaires pour arriver à la hauteur du grand tableau, et entin mille autres dépenses que ces ouvrages extraordinaires entrainent à leur suite. »
Nous ne croyons pas que cette répétition pour le roi Louis ait été exécutée, à moins qu’elle ne soit la toile qu’on nous a dit exister dans les magasins de l'administration des beaux-arts. Quant à celle pour les Gobelins, elle était assez avancée quand David quitta la France pour qu’il la terminât de souvenir à Bruxelles pendant son exil.
Le Salon de 1806 s’était ouvert sans que David y eût envoyé de ses ouvrages. Si le maitre, occupé de son tableau du Couronnement, était absent, son atelier était largement représenté. Ses élèves avaient exposé les œuvres les plus remarquées du public, dont quelques-unes sont devenues populaires. \
Le nom de Gérard ne figure pas au livret, mais nous y trouvons les noms d’Apparicio, de M®° Benoist, de Broc, des frères Franque, de Granet, de linfortuné Harriet qui venait de mourir à Rome, de M"* Mongez. L’honneur de l'atelier était soutenu par Bergeret avec son tableau des Zonneurs rendus à Raphaël après sa mort; par Debret avec son Napoléon rendant hommage au courage malheureux ; par Hennequin avec une Zataille des Pyramides; par Ingres, qui avait exposé un portrait de l'Empereur sur son trône; par Isabey, enfin par Gros, avec son nouveau chef-d'œuvre de la Zataille d'Aboukir, et par Girodet avec son tableau d'une Scène du déluge. Ce dernier tableau fut celui qui altira le plus l'attention de la critique. On accusait l’auteur d’avoir forcé son crayon pour imiter la manière du peintre de la Sixtine. « Nous demandons du Girodet, et non du Michel-Ange. » Et enfin on reprochait à sa composition de ne pas donner l'idée d’un cataclysme tel que le déluge.
Girodet se défendit en insérant dans les journaux la lettre suivante : « 21 septembre 1806.
» Aux rédacteurs du Journal de Paris,
» Messieurs, c'est par erreur que, dans le livret du Salon, mon tableau a été annoncé sous le titre de Scène du déluge. Je n’ai voulu donner l'idée ni de celui de Noé, ni de celui de Deucalion. J'ai pris le mot Déluge dans le sens d'une inondation subite et partielle produite par une convulsion de la nature : telle, par exemple, que le désastre arrivé dernièrement en Suisse (1) a pu en fournir le tableau. C'est une scène de déluge, et c’est dans cette acception seulement que je l'ai représentée.
» Cette distinction est importante, parce qu'elle motive mieux la pensée que j'ai eue de peindre le vieillard tenant une bourse dans ses mains, que si j'eusse voulu, comme le public parait le croire, exprimer un déluge universel où le soin de leur salut devait seul occuper les hommes et les rendre indifférents à la conservation de richesses devenues inutiles. Cette pensée a été critiquée comme donnant l'idée d’un des défauts reprochés à la vieillesse dans un moment où l'on ne voudrait, dit-on, voir que son malheur; je n'ai cependant peint ici que ses mœurs, que ses habitudes : la prévoyance n’est point l'avarice, et si je n’eusse représenté le fils portant son père et soutenant sa femme, la femme suspendue au bras de son mari et cherchant encore, presque évanouie, à sauver ses enfants, j'aurais pu, en figurant l’un ou l'autre de ces personnages dans la position critique où ils se trouvent, les peindre cherchant à mettre à l'abri les restes de leur fortune en même temps que leur vie, sans qu'on pût dire que j'eusse peint des avares ; mais, occupés d'intérêts trop chers, ils devaient laisser au vieillard infirme et inactif un soin qui ne pouvait les toucher alors que bien faiblement.
» Le groupe entier n’est retenu que par une seule branche d'un bois vieux et fragile qui, en se rompant, trahit leur espoir; j'ai cru trouver dans cette pensée l’idée d'un rapprochement qui m'a semblé heureux entre la nature physique et la nature morale. Que de gens qui, placés sur les écueils du monde et au milieu des tempêtes sociales, n’appuient, comme cette famille malheureuse, leur salut et leur fortune que sur des soutiens pourris!
» La nature est toujours la mème dans tous les temps, et dans les grands dangers, quoique résultant de causes différentes, les passions des hommes se développent de la mème manière.
» Dans les fouilles de Pompéia, on a découvert des corps de personnes qui avaient été
ensevelies sous la cendre dans l'instant où elles cherchaient à se sauver. L'une d’elles
tenait encore dans sa main plusieurs pièces d’or. Ce fait, très connu, ne prouve point que cette personne fût avare, mais seulement qu’elle était douée d’une prévoyance fort naturelle, quoique alors inutile.
» En réfutant cette observation sur la bourse que tient le vieillard dans la scène de
(1) Goldau, 2 septembre 1806.
déluge que j'ai peinte, je crois devoir adresser des remerciement{s à son critique est aussi honnête et modérée que le sont flaiteurs et encourageants.
auteur, puisque sa s éloges qu'il veut bien donner à mon tableau