SA LIAISON AVEC CANOVA
Le billet suivant, qu’il adressait au joyeux et spirituel Isabey, nous montre bien l'esprit
qui y présidait :
« Ce mardi 14 octobre 1806.
». Mon cher Isabey,
» Je rassemble, pour demain mercredi, à diner chez moi, les élèves qui m'ont le plus fait honneur. Mon projet ne serait pas rempli si tu n’en faisais pas nombre (ils sont peu nombreux); car il est plus facile de ne pas avoir du talent. Le nombre de ceux-là est beaucoup plus grand. Ces élèves sont Fabre, qui arrive de Florence ; Girodet, Gros, Gérard et toi, pas davantage. Tu sens les conséquences sans que je te les explique. S'il y avait de l’équivoque, chacun pourrait dire : « Pourquoi n’y suis-je pas, moi. » Mais pour ceux-ci, ils resserrent la barrière.
» À demain, mon ami; viens me prendre à mon atelier de l’église Cluny, place Vendôme (sic). Tu verras où en est mon (ableau : dégage-toi si tu as donné parole. Je m'y prends un peu tard, à la vérité, mais je comptais trouver un moment pour aller t'en parler chez toi.
» À demain mercredi, sans faute.
» Ton ami, » DAVID. »
Une aimable liberté faisait le principal attrait de ces repas. Aussi, dans une circonstance semblable, Canova prie-t-il simplement David de l’excuser s’il ne peut répondre à l'invitation qu’il lui a envoyée pour l'engager à diner, et lui demande la permission de venir un matin prendre le chocolat avec lui. C'était pendant son séjour en France en 1810, quand Napoléon l'avait appelé pour exécuter le buste de l’Impératrice Marie-Louise, et quelques jours avant les observations que l'Empereur présenta à la Classe des beaux-
arts, sur ce que ses ouvrages n'avaient pas été admis au concours décennal.
il 18 novembre 1810.
» Canova invia i suoi distintissimi complimenti a preclarissimo Signor cavaliere » David e lo previene che avendo fissata la sua partenza nel prossimo giovedi, non puo » per consequenza godere il favore del suo grazioso invito a pranzo per quel giorno. » Solamente gli fa noto, che se gradisce, de lo scriverne Canova venga à prendere la » cioccolata da lui mercoledi, prima dà mezzo giorno. Basterà un suo cenno, perche » Canova prontamente accordi et abbia l’honore di presentarsi da M' David verso quell'ora » indicata.
» Mille complimenti per ambidue li fratelli Canova a M°. »
L'amitié qui unissait David à Canova était si bien connue que quand Gérard eut fait un portrait de ce grand artiste, il s'empressa d’en envoyer une répétition à son
maître. Celui-ci fut extrêmement heureux de ce souvenir, et il en remercia ainsi son
élève :
« 15 février 1809.
» Mon cher Gérard,
» Que de grâces n’ai-je pas à te rendre du cadeau rare et précieux que tu viens de me faire. Le Portrait de Canova, peint par Gérard : sais-tu bien quelle chose curieuse est un pareil objet? Mais songe aussi au cas que j'en fais.
» Je vais cependant m'occuper du moyen de t'en mieux prouver ma reconnaissance, car un ouvrage de moi ne sera qu'un faible à-compte; mais l'amitié n’est pas représentée avec la balance, et c’est là précisément ce qui la rend divine : elle est désintéressée.
» Adieu pour la vie, ton ami,
» DAVID
» Mille et mille respects à ta chère femme. »
Quelque temps après ce billet, David envoya à Gérard le portrait qu'il avait peint de lui-même en 1790, dans lequel il s’est représenté coiffé en poudre à «l'oiseau royal», avec une redingote noisette à pèlerine et un gilet jaune rayé de bleu, précieux portrait qui, à la vente de Gérard, fut acheté par Delafontaine, l'élève de David, et est rentré depuis en possession de la famille du peintre.
Ces lettres à Isabey et à Gérard, ces cadeaux réciproques, la bonne grâce qui les accompagne, nous montrent quels rapports existaient entre le maître et ses élèves.
David, au reste, par sa bonhomie, son esprit de justice, savait conquérir l'affection des jeunes gens qui venaient lui demander ses conseils, et depuis qu'ayant repris ses pinceaux, il s'était voué exclusivement à son art, leur nombre s'était considérablement augmenté. On était loin des dix-sept fidèles du lendemain de thermidor. La moyenne des listes que nous avons parcourues, pour les années 1811 et 1812, se compose d'environ trente-sept noms par mois. -
Quand le Louvre fut repris par l'État, ses élèves s’établirent au collège Du Plessis, dans la rue Saint-Jacques, près de l'église de Cluny, où leur professeur travaillait à ses tableaux du Sacre.
Plus tard, ils se transportèrent dans le collège des Quatre-Nations, au rez-dechaussée, sous la bibliothèque Mazarine. C’est ce local qu'a représenté Cochereau, cet artiste enlevé si prématurément aux beaux-arts, dans le charmant tableau qu'on voit aujourd'hui au Louvre. Les bâtiments de la Monnaie qu’on aperçoit dans le fond, et les arches du Pont-Neuf qu'on découvre par la fenêtre entr'ouverte, indiquent clairement l'emplacement de cet atelier qui demeura celui des élèves de David jusqu'au jour où il dut s'éloigner de France.
Il se rendait tous les jours au milieu d’eux pour les corriger. Ils lui payaient une rétribution mensuelle de vingt-quatre francs, qui s'élevait de neuf à dix mille francs par an. Son vieil ami et élève Mullard était chargé de cette recette qu'il remettait entre les
mains de l’homme d’affaires de David, M. Levol. Le maître accordait facilement des dispenses; mais, en général, la perception était faite avec une grande régularité, à en juger par les états présentés par Levol, de 4841 à 1816.
Les modèles d'homme étaient seuls admis à l'atelier. Parmi les noms de ceux qui y posaient ordinairement, nous retrouvons Polonais, qui figure dans le tableau de Cochereau ; Cadamour, Suisse, qui fonda plus tard une académie devenue légendaire, et Dubose, qui commençait alors cette longue carrière qu'il devait si dignement terminer en laissant aux artistes un magnifique témoignage de sa reconnaissance.
L'atelier de David était, à cette époque, fréquenté par des jeunes gens de (outes les nationalités : des Allemands, des Espagnols, des Américains, des Suisses, des Italiens, beaucoup de Belges et même des Anglais. Le maître leur demandait seulement d'avoir reçu une éducation libérale qui leur permit d'apprécier les beautés des auteurs latins; car, disait-il, «€ un artiste sans instruction, prive son art de son plus bel ornement ». Il exigeait aussi la possession d'un petit patrimoine qui les délivrât de ces soucis qui entravent souvent l'étude des arts, quand il faut que l'élève s'inquiète des soins matériels de la vie.
Tous commencçaient par y dessiner soit d'après la bosse, soit d'après le modèle, avant de prendre le pinceau, l’ébauchoir ou le burin ; car l'étude de l'antique et de la nature était la base de leur éducation.
« Voir juste et beau », était la conséquence des conseils de David, et quand l’œil de l'élève était suffisamment exercé, et son intelligence assez instruite pour découvrir ces caractères dans la nature, qu’importait qu’il se consacrât à la peinture ou à la sculpture? La science qu'il avait acquise lui servait toujours de guide, car David disait souvent : « Comme il est difficile de changer une chose de mal en bien, de même si une chose est bien elle ne changera pas aisément en mal. Ainsi, quand on sait dessiner, l'application à la peinture où à la sculpture ne fait rien perdre du dessin. » Aussi, des peintres, des sculpteurs et des graveurs distingués sont sortis de son école.
Pour favoriser l'étude de l'antique, qui dans ses idées était un guide plus sûr encore que les maîtres, puisque les Raphaël, les Poussin s’en étaient inspirés, il avait sollicité et obtenu de l'administration du Musée des moulages des morceaux de sculpture les plus célèbres, comme l’Apollon du Belvédère, le Gladiateur, le German icus, etc., etc.; l'examen approfondi de ces chefs-d'œuvre, appuyé des conseils du maître, formait le goût des élèves et leur apprenait à découvrir « ces beautés de la nature qu'un ignorant n'arrive jamais à voir ».
Quand David entrait, le silence se faisait aussitôt dans l'atelier. Il saisissait d'un seul coup d'œil les travaux de ses élèves, et si l'ensemble ne lui paraissait pas satisfaisant, il se retirait sans corriger et même sans dire un mot. Cette visite silencieuse produisait une pénible impression et valait mieux que tous les discours, pour exciter l’ardeur de cette bruyante jeunesse. Quand, au contraire, il lui semblait que le temps et ses conseils n'avaient pas été perdus, se débarrassant de sa canne et de son Chapeau, il se mettait à la place de l'élève le plus rapproché. Alors, levant les Jeux sur le modèle, « Allons, Polonais, le mouvement. Ah oui! tu n'as pas ici, comme à l'Académie, tes talonnières et tes
——— £ . = a EE M — —— — —
ficelles qui faussent le mouvement; c’est plus fatigant, mais c'est plus vrai; d’ailleurs, tu te reprendras. »
Pour montrer combien il recherchait les mouvements que donne la nature, on racontait à l'atelier que lorsqu'il peignait son Brwfus, une jeune personne qui posait dans le groupe des filles du Consul romain, s’évanouit de fatigue. « Taïisez-vous, dit-il à ses compagnes
qui voulaient la faire revenir, il n'y à pas de danger pour elle. Attendez encore. Que
st beau! Quel beau mouvement ! Je sentais bien que je n’y étais pas. »
Le maître examinait avec attention l'ouvrage de son élève et indiquait d'une manière
claire les parties défectueuses de son ouvra, « Le mouvement n'est pas rendu avec sincérité, mon ami. Il faut éviter cette manière de convention ; vos lignes doivent être justes, et vos indications simples et naïves. » Alors, prenant un crayon, par un trait tracé avec fermeté, il remettait la figure dans le mouvement.
« Quand le modèle’ est devant vous, il faut bien vous pénétrer de sa nature et choisir
les bons mouvements et non pas les mauvais
Si vous hésitez, vous ferez comme ce sculpteur occupé à modeler une figure depuis plusieurs années ; quand son modèle maigrit, il maigrit sa figure ; il la grossit quand il engraisse ; aussi ne la finira-t-il jamais. »
Passant à un autre chevalet, où un jeune homme peignait avec une fougue el un aplomb extraordinaires. « Hein! va-t-il, celui-là ; en abat-il de l'ouvrage! A la fin de la séance, ce ne sera pas sa tête, soyez-en sûrs, mais sa main qui sera fatiguée. — Je n’en aurai pas pour longtemps avec lui, car ce qui est vite fait, est bientôt vu. —Je ne puis, mon ami, vous laisser perdre ainsi l'argent de votre famille; car, pour ce que vous faites ici, comme vous paraissez ne pas vous soucier du modèle et que vous peignez toujours la même figure, comme de mémoire, vous pourriez aussi bien la faire chez vous sans rien dépenser. Enfin, à quoi vous sert que ce soit Polonais qui pose au] ourd'hui et Dubose demain, si vous faites toujours le mème bonhomme ? — Quand vous allez faire un pique-nique avec vos amis, ne mangez-vous pas et ne buvez-vous pas pour votre argent? Eh bien, puisqu’ici vous payez comme les autres des modèles de nature différente, prenez-en votre part. — Ainsi, plus d'application, de réflexion surtout. Regardez votre modèle, étudiez-le, et quand vous voyez un Caligula, n’en faites pas un Nicolas, sinon abandonnez la peinture. Rien ne vous oblige à être artiste, et les professions où vous pourrez réussir ne manquent pas. »
Quittant cette place, il se dirigeait avec précaution, pour éviter les taches de couleur qui abondent au milieu des palettes et des pinceaux, vers un autre élève, un grand et beau jeune homme. « Du courage, Abel ; c'est bien cela, mon ami. Tu copies fidèlement ce que tu vois. Continue ainsi, et quoi que te fassent ces Messieurs de l’Académie, tu arriveras. Drolling a forcé la porte l'an passé, tu la forceras cette année.
» Je parie que ton album est déjà plein et que tu as passé ta journée à faire des croquis. Il fait bien, Messieurs, dit David en s'adressant à ses élèves : c'est ainsi qu'on se peuple la mémoire de mouvements et de gestes naturels, expressifs. Maintenant, Abel, applique-toi, à peindre vrai et juste du premier coup. Il ne faut pas s'habituer à laisser
aller sa main et s’abandonner aux couleurs de la palette, en disant : je reprendrai cela plus
tard. Il faut peindre avec les couleurs de la nature, et quand on se trompe, gratter bravement son erreur. — Peindre avec des repentirs, sans enlever le dessous, fait de la mauvaise besogne ; les couleurs repoussent et s'altèrent; j'en sais quelque chose depuis mon concours de la Niobé. Aussi, ne désespère pas, mon cher Abel; ne sois pas comme ce Langlois, qui
s'est rattrapé, il est vrai; {u réussiras au prochain concours. »
Nous avons déjà dit que depuis que Pajou l'avait emporté pour la vice-présidence de la Classe des beaux-arts sur David, celui-ci n’assistait qu'aux séances dans lesquelles il était question des prix de Peinture et de Sculpture.
Bien que ne suivant pas les errements des écoles surveillées par l'Institut, ses élèves se présentaient pour disputer le prix de Rome à leurs camarades des ateliers de Vincent et de Regnault. Dans ces concours ils tenaient un rang fort honorable. En 1805, Langlois avait eu le second prix; en 1806, mécontent de son ouvrage, il l'avait détruit, et ce ne fut
qu'en 1809, à trente ans, qu’il ré
ssit à remporter le grand-prix de peinture.
En 1807, Caminade avait soutenu, par son second prix, la réputation de l'atelier: en 1808, Guillemot obtenait, à vingt et un ans, le premier prix de peinture, en même temps que ses camarades d'atelier, Rutxhiel et Valois, recevaient les premier et second prix de sculpture.
Les deux prix de peinture de 1810 étaient décernés, le premier à Drolling, le second à Abel de Pujol. David avait raison de dire à ce dernier de ne pas se décourager, car l’année suivante, en 1811, il était couronné à son tour.
Dans les années qui suivirent, les sculpteurs représentèrent noblement son école. En
1811, les prix étaient remportés par David d'Angers et Vangel; en 1812, Rude est vainqueur. Cependant, une pléiade de jeunes peintres, dont plusieurs sont devenus célèbres, prenait part à la lutte. Couder, Pagnest, Schmit, de Georges, Gué, Gassier, Schnetz figuaient aux concours de 1812 et 1813. Cette dernière année, l'Institut donnait le prix de gravure en médaille à Brandt, aussi élève de David.
« Du soïn, de l'attention, des efforts, disait une autre fois David, en s'adressant à un jeune homme à l'œil vif et intelligent. Pas trop de fini, cependant; car, comme répélait Doyen, « le fini, mes enfants, ne finit pas ». Il faut que la valeur des tons et la vigueur des touches soient calculées pour les plans et combinées avec la distance d’où le tableau sera vu. Voilà ce qui constitue le fini.
» — On voit, mon cher Couder, que vous venez de chez mon bon ami Regnault. Je pourrais dire que son atelier est ma pépinière, pourtant les sujets qu’il m'envoie sont
bien malades: on peut cependant les sauver. Mais si vous sortiez de chez Vincent, vous
seriez inguérissable. — Oui, ce n’est pas mal, mais c’est français, et pendant plusieurs séances, David se contenta, en passant auprès de lui, de dire : « C’est français. »
Ce laconisme mettait Couder à la torture.
Souvent le maître, pour graver plus profondément ses préceptes dans les esprits, les
entourait ainsi d’une forme énigmatique, de manière à ce que le sens une fois découvert,
ils fussent mieux retenus.
Ces mots «c’est français » intriguaient beaucoup notre jeune élève. — « Oui, c'est
français, disait-il à ses camarades; mais qu'y a-t-il d'étonnant, le modèle n'est-il pas; français? Ne serait-ce pas plus extraordinaire si c'était prussien. » David, un jour, avait mème ajouté, le voyant les yeux pleins de larmes : « Gérard aussi est Français. » Couder ne comprenait toujours pas et redoublait d'énergie pour appliquer les leçons de son maitre ; quand enfin celui-ci lui dit : « Enfin, c'est bien, c’est italien. »
Ce dernier mot était une révélation : il était arrivé à rendre la nature avec la sobriété, la largeur qui fait le mérite des maîtres.
David s'intéressait particulièrement à ce jeune artiste. Couder avait d'abord suivi
l’école de Regnault; mais, se rencontrant sans cesse avec des élèves de David et les
entendant parler avec enthousiasme de leur maître, il avait voulu partager leurs travaux. Il écrit done à Regnault une lettre qui lui coûte toutes les peines du monde, pour l’informer qu'il est obligé de se priver de ses bons et généreux conseils; puis il se rend chez David qui l'admet dans son atelier.
A ce moment, deux jeunes gens, qui travaillaient aussi chez Regnaull, s'étant pris de querelle, étaient allés sur le terrain, et l’un d'eux, ne voulant plus se rencontrer avec son adversaire s'était décidé à entrer chez David. Celui-ci se trouva le soir mème diner chez Denon, à côté de Regnault :
«— J'ai vu un de tes élèves, lui dit-il.
» — Oui, répond Regnault, un tel, un grand garçon, qui vient de se battre avec un de ses camarades. Je sais tout et je l'ai fort approuvé.
» — Mais non, reprend David, ce n’est pas celui-là; c’est, au contraire, un petit, un nommé Couder, je crois.
» — Comment, Couder? Mais c’est affreux, s'écrie Regnault, qui n'avait pas reçu la lettre; un garçon que j'aimais, et auquel je m'intéressais. Est-il permis d’ètre aussi grossiér et aussi ingrat? Me quitter ainsi sans me prévenir.
» — C’est bien alors, ajoute David, je te le renverrai. »
En effet, le lendemain, il prie les camarades de Couder de lui annoncer qu’il n'ait plus
à revenir à l'atelier.
A cette nouvelle, celui-ci ne sait où donner de la tête et dans sa douleur ne rêve rien moins qu'à se détruire, lorsque tout à coup se rappelant combien Me Sedaine lui ster en cette triste affaire.
montre d'affection, il pense qu’elle pourra peut-être l'as
11 court chez elle. À sa mine désolée, elle devine qu’un malheur a frappé son ami. Elle s'informe avec bonté de la cause de son chagrin. Couder lui raconte son infortune, et lui montre qu’elle seule peut le sauver en écrivant à David. — « Écrire à David, s’écrie Mie Sedaine, y pensez-vous ? voici plus de quinze ans que nous ne nous SOMMES VUS. »
En effet, malgré l'amitié profonde qui avait uni David à cette famille, la différence de leurs opinions les avait tenus séparés depuis la Révolution.
Elle résista d'abord: mais enfin, pressée par le désespoir de Couder et son désir de profiter des leçons d'un si bon maitre, elle consent à écrire en disant : « — Soyez sûr, mon ami, qu'il vous admettra dans son atelier. » — Et elle lui remet un billet de quatre
lignes.
Le jeune homme court chez David, se fait annoncer, suit le domestique, entend son maitre qui répondait : « Dites à M. Couder que je n’y suis pas, » et se présente.
{ — Que voulez-vous, Monsieur? lui dit David. Je ne puis vous recevoir parmi mes élèves; vous ne savez pas les haïnes que de pareilles circonstances font naitre à l'Académie. — Mais, Monsieur, voici une lettre de Mie Sedaine. — De Mile Sedaine ? répond David, s’arrètant et soulevant son chapeau. Il prend la lettre, la lit, la serre dans la poche de son habit, et, tendant la main à Couder : « Vous pourrez dès demain retourner à l'atelier, » — Il n'avait pas oublié tout ce qu'il devait au père de celle qui venait l'implorer pour son protégé.
Cette simplicité, cette franchise, lui gagnaient le cœur de ses élèves, Tous l'estimaient, et quelques-uns avaient pour lui une affection qui allait jusqu'au fanatisme. Leur ambition était de s'entendre dire : « Te voilà parti, il faut prendre bravement ton vol et faire un tableau. » Celui à qui David ouvrait ainsi la carrière était regardé d'un œil d'envie par les camarades, et surtout par les jeunes dessinateurs qui brülaient du désir de changer leur modeste tabouret contre le chevalet du peintre.
Pour corriger les dessins, David s’asseyait à la place de l'élève et prenait son carton entre ses genoux. Il recommandait surtout l'étude serrée des formes et du modelé. « Il ne
faut pas, disait-il, tomber dans lenflure pour éviter la maigreur ; surtout sai
sez bien le caractère des têtes, c'est important. » Il évitait dans ses corrections de se servir des termes techniques de l'anatomie et de la perspective, « J'ai oublié, disaitil, le nom de ce muscle, je le sens, j'en aperçois très bien l'office. Le voyez-vous, mon ami? ne l’omettez pas. »
Et alors, par quelques traits de crayon, il faisait comprendre l'influence d'un contour plus où moins soutenu: « Car, disait-il, le chemin est long avec le précepte, il est court avec l'exemple; » il hav
it les yeux dans leur orbite, rendait au col de la grâce, de la fierté, soit en abaissant légèrement les épaules, soit en relevant le haut de la nuque.
Il donnait de la finesse aux articulations, faisant dominer les grandes parties sur les petites, mais cependant sans s’écarter de la nalure; car il aimait mieux une « fidélité timide qu'une hardiesse infidèle, » et il ajoutait : « Soyons vrai d'abord, beau ensuite. »
I voulait surtout préserver ses élèves de ce qu'il appelait la manière.
Élevant alors la voix, il racontait à ses élèves ce qu’il lui avait fallu d'énergie pour se débarrasser des principes académiques Rome.
ses hésitations, ses luttes, quand il s'était trouvé à
« Passez place Cambrai, poursuivait-il, vous y trouverez une mauvaise croûte de ma façon : vous en rirez comme moi; mais vous verrez combien j'étais infecté du virus académique. »
Quant à cette habileté de main qu'on appelle le métier, il l'avait en horreur. « Allez, disait-il, allez l'apprendre chez Girodet, ici, on n'enseigne que la peinture, »
S'adr
nt avec bienveillance à un jeune homme à l'aspect réservé, au recard profond et doux, qui venait de se lever respectueusement pour lui donner sa place : « J'ai vu votre bonne mère, Robert : je lui ai dit d’avoir confiance en vous... Mais, croyez-moi,
mon ami, vous avez du goût, votre dessin a du sentiment; prenez la palette, vous devez être quelque chose de mieux qu'un graveur. »
Souvent aussi David réunissait ses élèves dans les galeries du Louvre qui possédait alors tant de chefs-d’œuvre.
« Quelle différence, leur disait-il en parcourant l’ancienne école française, il fut résulté pour l’art en France si Le Sueur et Le Poussin eussent été à la place de Lebrun; nous aurions une école à opposer à celle d'Italie. » Et il ajoutait devant le Saint-Paul à Éphèse de Le Sueur :
« Voyez comme l'esprit et les yeux sont satisfaits. C'est inspiré de Raphaël, mais non copié. Ces draperies sont simples et plus naturelles que celles du Poussin, dans laquelle il y a toujours un peu de système. — Dans cette Messe de Suint-Bruno, quel calme; il n'y à pas un hypocrite; la conviction est peinte sur leurs visages. » Devant le Christ portant sa eroiæ : « Combien cet homme divin souffre avec résignation : que cette robe d’un cris de lin bleuâtre est bien choisie. Comme facture, cette figure est digne du Corrège. On ne peut peindre comme cela que quand on est convaincu et point courtisan.
» Voyez, Lebrun, quel fracas! et toujours les mèmes bouches, les mêmes yeux, les mêmes nez. On fait ainsi quand on veut aller vite, à l'ordre, et qu'on veut contenter son maitre. »
nf expérience découvrait des aperçus nouveaux, ingénieux, qui frappaient l'esprit de
sait ainsi ressortir aux yeux de ses élèves les qualités des différents maitres ; son
s audi-
teurs, et leur prouvait que sa passion pour l'art et la vérité lui faisait rendre justice à des peintres qui, comme Ostade, Téniers, Rembrandt, Subleyras même, étaient pourtant bien opposés à ses aspirations.
Dans son enthousiasme pour lantique, il n’admettait pas tous les ouvrages sans resfriction. Quoiqu'il n'eût pas connu les œuvres sublimes créées par le ciseau de Phidias, il ne partageait pas l'engouement général pour certains marbres célèbres. Pour lui, la Vérus de Médicis n'offrait pas le type d’une déesse, mais plutôt d'une courtisane, el dans l’Apollon
du Belvédère il découvrait des traces de cet art gréco-romain qui fleurit sous Adrien et qui crut devoir suppléer à la simplicité grecque si naïve et si savante, et il se tournait alors vers les statues du Discobole et du Héléagre, qui offrent un si beau spécimen de l'art antique.
Son œil, au reste, était tellement familiarisé avec les anciens, qu'appelé un jour au sein
de la Cla grecques et romaines, en voyant les dessins faits d'après les originaux, il les trouva sans
d'histoire et de littérature ancienne pour juger un travail sur des médailles
style, et, tirant un crayon de sa poche, sans voir les modèles, il donna si bien d’un seul trait aux têtes l'expression et le type qui leur convenaient que, quand on apporta les médailles pour comparer, les corrections étaient exactes.
Le dimanche matin, David recevait chez lui ses élèves. L'hiver, ils le trouvaient au coin de la cheminée, fumant une petite pipe de terre, que son domestique, nous dit Couder, avait le secret de conserver toujours comme neuve: L'été, il se tenait dans son jardin, sur
un banc de gazon, auprès du monument qu'il avait fait élever à la mémoire de Drouais.
Là, ses élèves l’entretenaient de leurs projets; ils lui présentaient leurs esquisses ou le priaient de venir voir le tableau destiné au prochain Salon.
& Es-tu bien réveillé aujourd'hui, Schnetz? disait-il à un grand jeune homme au teint basané, vètu d’une longue redingote, tenant sous le bras une petite toile et maniant, d'une main prétentieuse, un jonc flexible : — Me rapportes-tu ma 7%/e d'Antinoüs que tu m'as brisée en dormant au lieu de poser. Il paraît que le rôle de compagnon de Léonidas ne Vinspirait pas. Mais, tu sais, je ne le tiens pas quitte, j'ai encore besoin de toi. — Que m'apportes-tu là, une esquisse ?
» — Oui, Monsieur David.
» — Qu'est-ce que c’est? une Nymphe et un jeune voyageur qu’elle aide à franchir une crevasse de rocher. Comment appelles-tu cela ?
» — L'Amitié.
» — Ah! chbien, mon ami, laisse ce genre de sujets. Tu as l'esprit droit, la main sûre, tu peins sagement et largement; choisis dans la nature de beaux épisodes et copie-les fidèlement. Mais abandonne les peintures à prétentions, à allégories, qui conduisent fatalement au bel esprit et à la manière. Crois-moi, Schnetz, tu peindras mieux les hommes que les déesses. »
David était très sensible à ces preuves de confiance et se rendait exactement chez ses élèves pour examiner leurs ouvrages. En présence d'efforts plus sérieux, ses conseils prenaient plus d’élévation et touchaient aux grandes questions de l'art.
Quand on à dit que, de parti pris, il dédaignait la couleur, il a été mal jugé, car il
reconnaissait qu'on peut ètre grand par le coloris. Il commença par aimer la manière forte et tranchante du Carravagio, puis le modelé moins sec et moins noir du Dominichino. Dans ses derniers ouvrages, il voulait se rapprocher de Véronèse, et par des demi-tons généralement gris et argentés, arriver à cet effet large et moelleux qu'il appelait « un charme de la peinture ».
Aussi, disait-il: « Ce sont les gris qui font la peinture. » Mais il n’aimait pas la couleur amoncelée sans raison sur la toile ; il la voulait posée
dans le sentiment des plans : aussi disait-il que la meilleure einture n’était pas celle qui I E I
éblouit, mais celle d'après laquelle un sculpteur pourrait modeler directement. Il négligea, il faut le reconnaitre, les secrets du clair-obscur qui soutient la peinture, qui cependant n'a de force et de vie que par le dessin.
Son bonheur était de rencontrer, dans les travaux de ses élèves, du naturel, du senti-
eait, leur inspirait de
ment, de ce « sentiment qui peut percer un rocher ». Il les encour la confiance en eux-mêmes, tâchait de leur faire éviter le faux brillant du bel esprit, enfin, il les avertissait de ne pas trop rechercher la perfection.
« Dans les Arts, leur répétait-il, ce qui fait bien est bien. »
La simplicité, la naïveté qu'il recommandait surtout à ses élèves faisaient souven{ défaut dans les ouvrages célèbres d'artistes qui tenaient la tète de son atelier. IL le voyait et le regrettait vivement.
C'est ainsi que, dans des notes qu’il avait commencées sur ses principaux disciples et
qu'il n'a malheureusement pas complétées, nous trouvons sur le talent de Girodet les réflexions suivantes :
« Le troisième de mes élèves qui se distingua est Girodet, de Montargis (les deux premiers cités par David sont Drouais et Fabre, de Montpellier). Il entra chez moi jeune, présenté par Boulé, fameux architecte d'alors, au moment où il venait de finir ses études
(car c'était une condition que je mettais en acceptant un élève); je voulais qu'il sût au moins
le latin, ainsi de ceux dont j'ai parlé et notamment de M. Fabre qui connaissait aussi à fond la langue grecque. M. Girodet donc était très instruit pour cet âge. Il fit des progrès très rapides ; il gagna le prix au bout de six ou sept ans de mes lecons, sur un tableau, sujet égyptien, d'un Roë qui fait immoler ses enfants. Ce tableau est exposé dans la salle d'étude de l’école provisoire de dessin; il fait encore l'admiration des jeunes élèves qui courent la même carrière.
» C'est à Rome où il perfectionna ses heureuses dispositions. Je lui fis, comme c'était mon habitude, une petite instruction pour ses études dans ce pays. Je lui recommandais en outre de n'être pas forcé dans ses conceptions; je lui représentais que le beau est simple, même dans les choses les plus fortes ; qu'il reconnaîtra cette vérité dans les ouvrages de Raphaël, de Léonard de Vinci, mème dans Michel-Ange, s’il sait bien le voir; que son défaut habituel était de l’exagération; de prendre garde qu'il y a aussi de l’exagération à outrer la simplicité, et que passer le but s’appelle manière.
» Il a prouvé, pendant son séjour en Italie, qu'il m'avait fort bien compris, par les études qu'il envoya à Paris, et notamment dans son beau tableau du Sommeil d'Endymion.
» Non, je ne crois pas que Corrège, le fameux Corrège ait pu faire, pour la forme et pour le coloris, un plus bel Amour que celui que fit M. Girodet dans ce tableau, où il le représente dérangeant les branches des arbres qui cachent à Diane la présence de celui qu'elle aime.
» Depuis, il a fait de beaux ouvrages dont je vais parler; mais il aurait été à désirer
qu'il eût toujours continué cette manière simple qu'il possédait à un degré éminent.
» … Je vais parler des ouvrages qu'il fit à Paris, à son retour de Rome. Il fut long
temps, dans les premières années de son séjour à Paris, à examiner l'opinion publique dont
un de ses émules était en possession. Il est aisé de voir que c’est de M. Gérard dont il est question. M. Girodet l’observait, et le publie ne voyant rien de M. Girodet, n'avait d'yeux que pour Gérard. Lorsque enfin il parut sur la scène nouvelle, ses succès, il faut le dire, ne furent pas brillants. Cependant ses tableaux renfermaient de belles choses. Pourquoi donc ce silence de la part du public? le voilà, et je l'ai conçu aussitôt. C’est qu'il régnait dans ces sortes d'ouvrages quelque chose de recherché et peu naturel. Le public qui n’est pas obligé
de s'y connaître comme les hommes de l'art, n’est pas privé pour cela de la faculté de
sentir. C’est ce qu'il a, et il le possède souvent plus que celui qui exerce.
» Mais que fit-on, ou pour mieux dire que firent les amis ? Ils lui firent dans les journaux une réputation colossale; ils firent, à coups de plume, ce qu'il aurait acquis à coups de pinceau; s'ils ne l'avaient pas éloigné de moi, j'aurais pu encore, en bon ami, lui dire
ce que mon expérience me faisait découvrir dans la manière d'opérer; je lui aurais rappelé
mes anciens reproches bien visiblement retracés dans deux sujets d'un genre bien différent.
» Je lui aurais représenté que le sujet de son tableau d’une Scène de Délige est d'un choix bizarre; que son grand talent, ainsi que celui de tout autre, succomberait dans le choix d’un sujet pareil. Que si l'on ouvre la porte à de pareils sujets, il n'y a plus de raison de s'arrêter en si beau chemin. Adieu la dignité de l’art, adieu ce beau idéal, seuls buts auxquels doit tendre le véritable peintre d'histoire; que ce genre tombe dans le ridicule
w'on applique aux mélodram que des figures aussi contournées ressemblent à des mons- T g
truosités ; qu’il se souvienne d'Zndymion, du beau talent que je lui connais; qu'il se méfie de ces faux compliments, de plus faux amis encore; que lous ces éloges-là ne sont que pour faire pièce à deux de ses rivaux, MM. Gérard et Gros; que son talent n’a pas besoin de ces moyens-là.
» Si on n'eût pas cherché ainsi à l'éloigner de moi, et si, lui aussi, n’y avait pas un peu contribué, j'aurais continué de lui parler en ami, en maitre qui n'aurait vu en Jui qu'un homme de mérite sur lequel j'aurais pu fonder mes espérances pour rendre à la peinture la dignité que des peintres libertins et couronnés lui avaient enlevée dans ces tableaux de
Boucher faussement admirés.
» Je lui aurais fait voir clairement qu'il est également forcé dans son beau tableau d’Atala. Ù
» Vous dites qu'il est beau et vous dites que vous lui auriez fait des reproches d'exagération. Je m'explique. On est forcé, quand, pour vouloir trop exprimer, on abandonne la marche de la nature. La tête, le coloris d'Atala appartiennent bien à une morte. Pourquoi, dirai-je, les mains ne sont-elles pas mortes? N'allez pas me répondre que c’est pour exprimer les derniers moments de son zèle, de sa ferveur; la mort l'a surprise lors
qu’elle serrait le crucifix. J'ai voulu faire sentir qu’elle le serre même en... — Vous vous
êtes trompé, ce n’est pas là comme agit la nalure. Il eût été plus vrai de faire sentir les mains qui tiennent toujours l’attitude, mais qui ne serrent plus, le crucifix n'ayant plus d'appui coule doucement sur son sein. C’est alors que cette expression eût flatté naturellement le public, qui ne sait pas expliquer ce qui le contrarie dans une chose exposée à sa vue; mais il sent cependant quelque chose qui ne le met pas à son aise, qu'il ne peut exprimer, mais qu’il comprend quand on lui représente la chose naturellement.
» Eh bien, M. Girodet était en état d'attendre ce suffrage public de son talent et non pas des plumes vendues des journalistes. Qu'il se pénètre de ce principe incontestable qu’on doit représenter fortement les choses qui en sont susceptibles, mais qu'elles deviennent de la manière, quand on dépasse le but. M. Girodet, dans nos conversations, a trop souvent confondu l'esprit du génie, malgré que je ne cessasse de lui répéter : « L'esprit, Monsieur Girodet, est l'ennemi du génie ; l’esprit vous jouera quelque mauvais tour, il vous égarera. » Il répondit : « que j'aie cet esprit dont vous parlez, j'aurai bientôt du génie : »
» J'attends.
» Au fait, c’est un élève dont je me glorifie. Je ne serais pas aussi étendu sur son
compte s’il n’en avait pas mérité la peine. »
David continue par ces mots :
« Je vais parler de M. Gérard, autre talent d'un autre genre. » Mais il ne poursuit pas.
Les deux artistes que citent ses notes sont, avons-nous dit, Drouais et Fabre. Sa correspondance avec le premier, ses regrels de sa fin prématurée prouvent l'amitié et l'estime qu'il avait pour lui. Quant à Fabre, voici les quelques lignes qu'il lui consacre :
« Les autres élèves qui se succédèrent furent Fabre, de Montpellier, qui remporta le prix et partit de suite pour Rome. Le tableau qui lui valut la couronne est fort bon : on en
fit cas, mais inférieur, il faut l'avouer, à celui de Drouais
» Depuis, M. Fabre fit à Rome une Mort d’'Abel qu'il envoya en France et qui lui fit le plus grand honneur ; on en parle encore avec une sorte de regret. Il n’est pas revenu à Paris, il a choisi Florence pour le lieu de sa résidence, il s'y distingue néanmoins; mais il aurait été plus grand peintre, je crois, s’il fût revenu à Paris, où on est beaucoup moins indulgent sur les productions de l'art: on croirait que cela est un paradoxe. J'en appelle à tous ceux qui ont observé la manière de juger des deux pays. En Italie, ils ont tellement
oublié les ouvrages de leurs grands peintres, ou ils en sont tellement blasés, qu'ils parais-
sent n'en faire plus de cas, pour louer souvent des ouvrages médiocres. »
Cependant, au milieu des succès de son école, David avait conscience des dangers que couraient ses principes. Il sentait que la mode, cette souveraine des arts, commençait à se fatiguer de la peinture sérieuse, qui, il faut l'avouer, n’est pas du domaine de tous les talents, et ne supporte pas la médiocrité ; et malheureusement, parmi les élèves de David et les artistes qui suivaient l'impulsion donnée par son école, beaucoup ne pouvaient prétendre au premier rang.
Il se promenait un jour au Salon de 1808 avec sa fille Émilie; comme elle admirait cette réunion d'œuvres remarquables, les Sabines el le Sucre, de son père; l’Alala, de Girodet ; les portraits de Ducis et de Canova, de Gérard; le Champ de bataille d'Eylau, de Gros ; la Vengeance divine, de Prud'hon, elc., etc. — « Que crois-tu, lui dit son père, que sera FExposition dans dix ans?
—» Mais quand je vois, lui répondit-elle, tant de beaux ouvrages d'artistes qui marchent cur vos traces, je ne doute pas qu'elle soit ni moins belle, ni moins intéressante que celle-ci. ée. J'entends bien
— » Dans dix ans, reprend David, l'étude de l'antique sera délais louer l'antique de tous côtés, et quand je cherche à voir si on en fait des applications, je découvre qu'il n'en est rien. Aussi tous ces dieux, ces héros, seront remplacés par des chevaliers, des troubadours chantant sous les fenêtres de leurs dames, au pied d’un antique donjon. La direction que j'ai imprimée aux beaux-arts est trop sévère pour plaire longtemps en France. Ceux à qui il appartient de la maintenir, l'abandonneront, et quand je disparaitrai, Pécole disparaitra avec moi ». ;
Paroles prophétiques qui montrent bien quele grand artiste connaissait l’état secret de la peinture que l'influence de son talent avait pu ramener et Conserver dans une voie
élevée, mais qui, affranchie de cette autorité puissante, quitterait les études sérieuses
pour se laisser guider par la fantaisie et l’orgueil.
Pour s’ètre longtemps maintenu à la tète des arts, on accuse quelquefois le peintre des