‹ Le peintre Louis David, 1748-1825Chapitre 199 sur 328 · GROS SE CHARGE, À PARIS, DE L'ATELIER · texte numérisé non relu

GROS SE CHARGE, À PARIS, DE L'ATELIER

ne le voyant pas arriver on en avait décidé autrement. Ce qu'ayant su nous autres, nous fûmes en députation chez M. Gros, le prier de nous être favorable et de se ressouvenir qu'il sortait de cette école, et qu'enfin, il allait mème de son honneur de ne pas laisser dissoudre l'atelier. Il nous reçut d'une manière très affable, nous dit qu'il se trouvait flatté du choix

que nous faisions de lui de préférence aux autres, qu'il cro

it cependant le mériter par

l'amitié et le respect qu'il avait toujours eu pour M. David, qu'il regardait comme son père, et qu'il nous prenait en dépôt jusqu’à son retour; qu'il allait tout employer pour nous être utile, et qu'il l’aurait déjà fait sans des bruits qui étaient venus jusqu'à lui; que lorsqu'il était allé pour la première fois au ministère, plusieurs élèves s'étaient permis des propos peu honnêtes sur son compte qui lui étaient très sensibles; et qu'on lui avait rapporté qu’on disait que son intention était d'enlever les élèves de M. David et d’en former une nouvelle école.

» J'ai excusé les élèves en disant que toute la faute venait d’une mauvaise explication entre nous et Pagnest; que d'ailleurs ce dernier n’était pas aimé chez nous.

» Enfin, après bien des démarches et après avoir élé avec lui dix fois dans les bureaux, nous avons su que lintention du ministre n’était pas de priver l’école de M. David d’un local propre aux études des jeunes gens, et qu’on nous accorderait très incessamment ce que nous désirions.

» Nous avons désigné l'atelier occupé autrefois par M. Vincent, dont il ne fait plus rien et qu'il avait mème cédé à M. Houdon. Le chef de bureau en a fait la demande au ministre; le ministre a écrit à cet égard à M. Vincent, ainsi que M. Gros, aux fins que M. Vincent nous le cédât; mais comme tout n’est pas encore terminé et qu’il a fallu rendre aujourd’hui notre atelier, nous sommes réunis dans celui de Dupavillon pour continuer un noyau qui puisse, s’il est possible, pousser et refleurir de nouveau.

» Quant aux élèves, ils y mettent la plus mauvaise grâce possible (j'en excepte quelques-uns) : c’est à qui ne viendra pas, et malgré toutes les prières que je leur fais de rester réunis; que plus nous serons, plus M. Gros sera encouragé dans les démarches qu'il est obligé de faire; enfin j'ai bien de la peine à en conserver douze. Ce ne peut être l'intérêt,

puisque M. Gros, qui est très exact à venir nous corriger, ne prend rien, et lorsque je suis

allé chez lui pour parler de ses intérêts, il m’a dit que ce n’était pas le moment, que plus

tard lorsqu'on aurait un local; qu’enfin nous avions tout le temps de parler de ces choses-là, et je puis l'assurer que, sans le désir que j'ai de conserver tant qu'il me sera possible les élèves de M. David, j'aurais lâché-là tout le bataclan.

» En voilà assez sur cet article, parlons d'autre chose... »

Passant alors à la réception que les artistes belges avaient faite à son maître, il parle

des espérances que l’on conservait en France pour son prochain retour et des efforts de Gros pour le hâter.

« Je ne suis pas du tout étonné, dit-il, de l’accueil que M. David a reçu dans votre ville et de celui qu'il recevra dans tous les endroits où l'on saura apprécier le grand et le véritable

a LUE CO EE EE

talent. Précédé d'une réputation acquise avec tant de gloire par ses travaux et par les élèves qu'il a formés, il ne peut manquer d'être bien reçu par tous les amis des arts, en dépit des vieilles ganaches et des gens qui ne peuvent déroger à leurs anciennes habitudes ni à leur poncif.

» Je voudrais avoir des nouvelles plus certaines à te donner sur le rappel de M. David. On en parle beaucoup dans les bureaux. M. Gros m'a dit qu'il avait parlé à plusieurs personnes pour cela, qu'il en avait sondé d'autres, et que toutes se réunissaient à dire qu'il fallait attendre encore un peu, pour laisser plus d’étendue à la loi; que le gouvernement satisfait le rappellera, qu'il avait l'œil sur lui et qu'il ne laisserait pas en pays étranger un talent si précieux ; qu’on ne négligerait rien pour cela. Tu sens bien, mon cher ami, qu'un pauvre diable de mon espèce ne peut pas grand chose. Je ne puis que tracasser, prier, faire ressouvenir aux gens leurs promesses. Mais crois bien que je ne négligerai aucun moyen pour réussir.

» Assure bien M. David, combien nous sommes pénétrés de son souvenir et de l'intérêt qu'il nous porte. Dis-lui que nos vœux se succèdent sans cesse pour que son retour soit plus prochain, et que sans cet espoir nous aurions déjà jeté palettes et pinceaux.

» Pour moi, dis-lui combien je suis peiné de son absence, combien son souvenir m'est cher, et qu'un des jours les plus heureux de ma vie, sera celui où je pourrai revoir un homme

d'un talent aussi sublime. »

Gros cependant n'avait pas besoin d'être encouragé dans ses efforts pour obtenir la rentrée de David. On peut dire que cette pensée s'était emparée de son cœur, et qu’elle ne cessa de l’occuper pendant tout l'exil de son maître. Après son départ il erut de son devoir de conserver intact le précieux dépôt de l'atelier, bien que sa modestie s’effrayât un peu de cette responsabilité. Aussi, en en prenant la direction, il sollicita vivement l'appui du grand artiste.

David lui répondit :

« Bruxelles, le 16 juillet 1816.

» Je suis bien sensible aux témoignages d'amilié que vous n'avez cessé de me donner. Recevez-en mes remerciements. Mettez-y un terme pour ce qui me regarde personnellement ou pour mieux dire, exercez les qualités de votre cœur et de cette reconnaissance que vous m'avez conservée, sur mes chers élèves que vous dirigez. Ce sera la chose la plus sensible que vous puissiez faire pour moi. Défendez ces chers jeunes gens (quand ils seront en état de concourir au grand prix de Rome) de l'injustice de leurs juges, qui n'ont cessé de poursuivre leur maître. Préservez-les, soyez leur guide; ils ne peuvent mieux être conduits que par la vertu et le talent.

» L. DAVID

» Mes respects à votre chère épouse. »

Cette lettre était la première que Gros recevait de son ami. Elle commence une corres-

pondance peut-être plus précieuse que celle de Drouais, car elle nous donne les lettres de David. En la parcourant on se sent porté à comparer ces deux illustres élèves, Drouais et Gros, dont les caractères se ressemblaient par bien des côtés. Tous deux, en effet, doués d’une âme tendre et fière, amoureux de la gloire, ouverts à l'amitié, se défient de leurs force

el

ont besoin des encouragements de leur maître dont ils acceptent les conseils avec confiance

et reconnaissance. Mais si Drouais est plus ambitieux, Gros est plus sensible, Si l'auteur de

pouvoir surpasser, le peintre du Panthéon n’est heureux de ses triomphes, que pour les offrir à son maître en le pressant

Marius s'inquiète des succès de ses rivaux qu'il craint de ne

dans ses bras.

En outre, une fin fatale, prématurée, provoquée par un sentiment excessif de leur dignité les rapproche encore. Drouais meurt épuisé par la crainte de ne pouvoir répondre aux brillantes espérances que ses débuts ont fait concevoir, Gros s’arrache la vie, se croyant déshonoré par les critiques insolentes et injustes qui accueillent ses derniers ouvrages.

En eux, David avait trouvé des amis

incères; si en apprenant la mort de Drouais il put s'écrier qu'il perdait « un émule », il eût pu dire de Gros qu'il perdait « un fils », car la tendresse filiale de ce dernier éclate dans les lignes qu'il adresse à l’exilé. Voir luire le jour heureux de son retour est sa seule espérance, et en pr

ovoquer l'aurore, son unique ambition.

La lettre de Poisson à Navez nous instruit des démarches de Gros pour abréser l'absence de David. Un an cependant s'était déjà écoulé, quand, en février 1817, il crut voir occasion favorable de son rappel.

naitre une En juillet 1816, l’administration des musées, pour combler les vides laissés en 1815 par les œuvres d'art que les alliés avaient reprises, avait fait transporter au Louvre les Rubens, les Le Sueur et les Vernet, qui ornaient l’ancienne galerie du Sénat au Luxembourg. Elle pensa alors à former dans ce local une collection des ouvrages les plus estimés des peintres vivants. En entrant dans cette voie, elle trouvait désignés par

l'opinion publique les deux tableaux d'histoire de David :

les Sabines connues par deux expositions et son Zéonidas, dernier ouvrage exécuté en France.

Le comte de Forbin, ancien élève de David, alors Directeur du Musée, eut l'idée de faire acheter ces deux toiles par le Gouvernement. I1

avait peut-être conçu l'espoir que cette déc

ion serait considérée comme une réparation envers le chef de l’école Française, et faciliterait sa prochaine rentrée en France; car il n’

avait pas oublié la modération avec laquelle, en 1797, David avait accueilli dans son atelier les jeunes gens de famille proscrits pendant la Révolution.

Se trouvant à une réception officielle chez le comte de Pradel, il entretint Gros de son désir.

Ce dernier, toujours à la recherche de ce qui pourrait faire lever l'exil de David, crut

entrevoir les intentions du ministère et il transmit aussitôt à son maître cette heureuse

nouvelle, en le priant de conformer sa conduite aux témoignages de bonne volonté que le

Gouvernement se montrait disposé à donner aux arts.

cn A RO LE MU TRES et

J1 lui écrivait le 17 février 1817.

« Paris, le 17 février 1817.

» Mon très cher maitre,

» Ne voulant point vous importuner par les témoignages de sincère attachement que je vous professerai toute ma vie, je désirais vous les rappeler plutôt par l’occasion de quelques circonstances qui viendraient soulager nos regrets et faire entrevoir un terme à la privation où nous SOMIMmes du véritable père de l'école Française. Cet espoir commence à briller à nos yeux, à mes yeux pour vous bien souvent mouillés, mon cher maitre.

» Dans une assemblée chez M. le comte de Pradel, M. le comte de Forbin, notre Directeur, me prit à part, et après m'avoir parlé de mon attachement pour vous, me parla beaucoup de vos tableaux ; qu'il serait à désirer que l'on pût en ce moment acquérir les Sabines, une autre année, le Zéonidas ; si je savais là-dessus quelles pourraient être vos idées ; que dans l'intérêt des arts, pour lesquels Sa Majesté fait tant de sacrifices, ces tableaux devaient prendre la place qui leur convient ; que c'était aussi le moyen le plus heureux pour préparer un retour ; que l’on savait la conduite sage que vous teniez à Bruxelles, et si je croyais que

vous seriez disposé à faire là-dessus quelque demande.

» Je répondis que je ne savais rien quant aux prix de vos tableaux, mais que n'ayant pas prêté l'oreille à aucune des brillantes propositions de diverses grandes cours de l'Europe, et étant constamment et sagement resté aux portes de la France, vous sembliez bien clairement attendre que l'on vous dit : Frappez, l'on vous ouvrira; mais que cependant il serait trop cruel de frapper en vain, et que si on vous laissait entrevoir que cette démarche se rait accueillie, vous n’hésiteriez nullement.

» — Il est toujours convenable, me dit-il, d’engréner cela par J'acquisition des » Sabines. »

» Voyez, mon cher maître, si vous voulez continuer cet heureux commencement.

» Je n'ai jamais douté que le Roi dont l'esprit supérieur se plait à répandre sur les arts tant de bienfaits, ne conserve dans sa pensée, que le plus réel, le plus efficace est de leur conserver leur premier, leur plus illustre maître, et lorsque vos tableaux ornant les musées royaux donneront à son règne l'éclat de celui d'Auguste, vous répondra-t-il autrement que par la clémence ?

» Mettez-moi, je vous en conjure, à même de suivre de si heureuses ouvertures. Sivous voulez et lorsque je le croirai opportun, j'en parlerai à M. le comte de Pradel ; ça ne sera ni la première ni la seconde fois, mais je serai plus fort si vous voulez me charger de quelque chose.

» Les circonstances onéreuses où se {rouve le gouvernement vous guideront aussi pour

le prix que vous voudrez bien mettre à vos tableaux; il faut aussi que ce soit abor-

dable. Cette réflexion, peut-ètre mesquine, est du reste de ma façon, mais je la crois assez

juste.

» L'atelier va bien, on y gagne des médailles. Schnetz qui est à Rome me prie de ne

pas l'oublier auprès de vous pour la bonne année, la mienne sera celle où je vous embrasserai au milieu de nous.

» Recevez, ainsi que madame David, mes respectueuses amitiés.

» GROS

David ne s’abandonna pas aux illusions de son ami, et accueillit avec calme ses espérances. [Il attendit pour se prononcer sur la cession de ses ouvrages une communication plus officielle que la lettre que nous venons de lire.

Bien que l'idée de voir ses tableaux consacrés à la gloire de son pays dût lui sourire, puisqu'il avait refusé plusieurs fois les offres des Souvernements étrangers pour leur acquisition, il s’en {int à des conditions qui égalaient presque un refus, demandant 60,000 francs de chacune de ses {oiles, quand on lui en offrait 50,000, et parlant aussi de rappel solennel et de réintégration officielle à l’Institut.

Mais connaissant la sensibilité de Gros, il ne voulut pas mettre à contribution son zèle qui lui aurait fait dépenser en démarches un temps qu’il employait mieux à créer des œuvres remarquables ; il avait confié le soin de ses intérêts à M. Delahaye, son avoué et son ami, et usant même d’une discrétion excessive, quand son élève Navez était allé à Paris pour voir le Salon ouvert en avril 1817. il l'avait chargé pour Gros d’une lettre dans laquelle il ne lui touchait pas un mot de cette affaire, le priant seulement de remercier le comte de

Forbin de l'intérêt qu’il continuait à lui porter, mais du reste se montrant heureux de son

affection et de la délicatesse de ses sentiments qui lui assuraient un triomphe dans les arts.

« Bruxelles, le 13 mai 1817.

» Je me reprocherais, mon cher Monsieur Gros, de laisser partir pour Paris M. Navez. sans le charger de vous porter un témoignage de mon inviolable attachement. Vos qualités particulières, votre talent et votre générosité ne me sortent pas de la tête: j'en entretiens journellement ceux qui m’entourent. Ils se plaisent à me mettre sur ce chapitre, ils savent que c'est me prendre par mon endroit sensible. Oui, mon ami, c'est à ces bonnes qualités que vous êtes réellement un homme de mérite ; ceux à qui elles manquent, croyez qu’il manque aussi quelque chose dans leurs productions. Si cela n'est pas apparent au premier coup d'œil, il y à une sorte de malaise qu'on éprouve en contemplant leurs ouvrages. Les jeunes gens ne savent pas s’en rendre compte, mais les hommes qui ont réfléchi, et qui ont de la pénétration, ne manquent pas de la découvrir: Vous pourrez être persécuté, les hommes détestent ceux qui valent mieux qu'eux, mais sa conscience, mais son estime, et sa conviction de ce qu’on vaut, tout cela réuni vous donne une force, un maintien, qui en imposent aux méchants : ils n’osent seulement pas vous envisager.

» .… Je me tais, vous pourriez croire par mon style que j'ai de l'humeur; détrompez-

Vous, MOn ami, je n'ai jamais été plus heureux, ma femme parlage mon même bonheur et

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c'est ce qui l’augmente. Le dirai-je, sans avoir la vertu de Socrate, je me plais à croire,

comme lui, que j'ai un génie familier qui veille à toutes mes actions ; il m'en a donné tant

e preuves depuis vingt-cinq ans, maisen vérité cette fois-ci, il vient d'y mettre le comble :

il me montre du doigt mes bons amis, il me fortifie contre l'ingratitude des hommes, il me

évoile la vieillesse malheureuse qui attend les ingrats; ils seront payés de retour dans ce qui doit les intéresser le plus dans la vie.

» Je retombe encore dans la morale, abordons vite ce qui nous touche le plus : parlons peinture. Avec quel plaisir j'apprendrai vos succès. J'attends l'arrivée ici de ceux

qui auront vu le salon. Je ne regarderai aucun journal, on sait comment ces articles-là

se font. Pour nous et nos amis, je m'en rapporterai à M. Navez. Cest un jeune homme

plein de talent et juste, vous seriez étonné des prog

ès qu'il vient de faire sous mes yeux;

cest un coloriste très fin et très vrai. Il vient de faire un tableau de portraits de famille

de six personnes grandes comme nature, je vous assure qu'il tiendrait bien sa place au Salon de Paris.

» Moi je travaille comme si je n'avais que trente ans; ] aime mon art comme je l'aimais

à seize ans, et je mourrai, mon ami, en tenant le pinceau. Il n°y à pas de puissance, telle malveillante qu’elle soit, qui peut m’en priver : j'oublie toute la terre; mais la palette à bas, je pense à mes enfants, à mes amis, aux braves gens.

» Dites bien des choses de ma part à M. le comte de Forbin; il sait combien je l'aime. combien j'admire son talent et son caractère, et répétez-lui que je suis bien sensible à l'intérêt qu'il a le courage de me conserver.

» Mes respects à votre chère femme; toute ma vie votre dévoué bon ami.

» DAVID

Cette lettre remplit de chagrin le cœur de Gros, qui voyait ainsi s'évanouir une 0CCa— sion favorable au retour de son maitre, car le gouvernement semblait disposé à entrer dans

la voie de la clémence envers les bannis, et au moment où il faisait une honorable démarch

vis-à-vis du plus illustre et du plus regretté, celui-ci, cédant peut-être à de tristes conseils,

arrtait par son attitude cette bonne volonté naissante. On sent, il est vrai, sous la plume de

David, une âme attristée de l'ingratitude que lui montrent certaines personnes auxquelles il avait rendu service dans des temps difficiles et qui, pour assurer leur position actuelle et se laver des reproches qu’on leur faisait de leur passé, ne craignaient pas d'affirmer qu'elles avaient cédé aux sollicitations menaçantes du membre de la Convention ; car il ne faut pas

oublier que les esprits étaient encore agités des derniers événements

et que les passions politiques, loin d’être apaisées, se mêlaient à la réaction qui commençait à poindrie contre l’école de David.

Gros s’expliqua avec Navez sur le refus de leur maître. Il s’informa des personnalités

qui l'entouraient, et accusant dans sa douleur l’égoïsme des uns et l'affection intéressée des

autres, il déplora leur fâcheuse influence qui avait empèché David de suivre son premier

mouvement.

Pouvant s'exprimer plus libremen t,; dans une lettre qu'il savait Jui ètre fidèlement remise par Navez, il lui écrivait le 20 juin 1817 : « Paris, le 20 juin 1817.

» Mon très cher Maitre, » J'ai reçu avec une vive reconnaissance la seule lettre que j’ai le bonheur de posséder

de vous, vu la discrétion dont vous usez et dont vous voulez qu'on use

en ces circonstances :

mais puisque M. Navez est porteur de celle-ci,

permettez d'y mettre à découvert les réfle à part les choses honorables el € vous me prodiguez; venons à vous, ou plutôt à nous,

xXions que je gardais dans mon cœur. J'y laisse ncourageantes que puisque le sentiment d'intérêt est , et que lorsqu'il s'agit de vous posséder, Français et Belges peuvent porter l’égoïsme à son comble.

l'empreinte générale des hommes

» Mais, mon très cher Maître, sublime dans votre art, qui eût pu vous donner des avis? Cependant, par amour de la vérité voulant Y ajouter encore, vous consultiez vos subalternes

les plus hardis ; qu’en résultait-il? Cette charmante réponse :

: «Oh! ça ne m'en impose pas. »

Eh bien ! mon cher Maître, en tout autre chose que la peinture, on en impose à votre imagination plus facilement que vous ne croyez.

» Qu'ils en parlent à leur aise, ces gens qui vous di

sent en mille manières : « Monsieur David, re

€zZ avec nous.» Ils sont au milieu d

e leur patrie, leur famille, leur patrimoine, et tout ce que leur stérile admir

ation peut y ajouter, peut-il pour vous, pour nous, remplir ce vide? Le sentiment de tous ceux qui vous aiment, qui aiment les arts, est que vous auriez eu plus de déférence pour l'ouverture qui vous à été faite, sans leurs mauvais conseils. Il Y avait assez de motifs pour qu'elle vous parût dans toute sa valeur.

» L'on se rappelle et l'on dit encore que la plus petite d

émarche de votre part, vous eût retiré d'une mesure générale: mais vous partez

et restant aux portes de France, les mêmes regards restent sur vous comme sur celui que l'immense talent, si étranger l'Etat, laisse toujours séparé de tant d'autres.

gouvernement f

aux affaires de La petite démarche arrive, et de qui? du rançais. La peut-on entamer plus délicatement que

par l'acquisition de vos tableaux ? La première année, celle de

S Sabines, payées de suite; la seconde année, cell

e du Léonidas. Cette disposition même prouve le

soin d’exactitude dans les payements. Ces

tableaux, devenus ornements publics de France, ouvrent les portes à l’illustre maître: telle

était le fond de la pensée

» Eh bien, non! Malgré le premier sentiment agréable avec lequel vous aure

tout cela au fond du cœur, des conseils aus

Z envisagé si secs qu'étrangers vous auront détourné du premier bon mouvement, celui du cœur et de la raison; mais ils vous auront dit qu’on ait valoir que 60 étaient infinielle de déférence réciproque et dont

prendrait vos tableaux et qu’on ne les payerait pas : ils ont f ment plus que 50, considération bien plus haute que c le résultat n'a rien à faire avec Vous; ils vous excitent à désirer un rappel solennel pour vous exciter ensuite à un refus plus solennel encore, qu'ils appelleraient du caractère. C’est

à ces faux amis-là qu'il faut dire aussi : « Oh! çà ne m’en impose pas. » Et si, au lieu de

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le dire à eux, vous le dites à moi : j'ai du moins l’intime persuasion d’avoir fait mon devoir

et dit la vérité, malgré le danger ou les désagréments qui y sont attachés.

» Enfin, lors de votre refus, attérés d’une réponse aussi inattendue et si étrange à

vous-même, nous avons dû laisser cela en disant seulement que vous vous en teniez à votre premier prix, et, par là, nous réservant la possibilité de renouer par la plus petite de vos démarches. Car vous voyez, les gouvernements, avec la meilleure intention du monde, doivent craindre la dureté d'un refus, et le plus petit témoignage de désir les rassure sur la juste application de leurs bonnes démarches.

» Enfin tel est, mon cher Maitre, l’état des choses et de mon cœur; mais pensez bien

que l'on ne peut mieux servir les ambitieux d'ici, vos ennemis enfin, qu’en refusant comme

vous l'avez fait, et s'ils ont des chargés d’affaires près de vous, ils gagnent bien leur argent.

» Je sens que tout cela est encore de trop. Je me fais et me replie dans mon immuable attachement, quelque chose qu'il arrive.

» M. Navez vous dira combien j'ai eu de plaisir à le voir, à l'entendre parler de vous, etc. Puisse cela me faire pardonner cette lettre.

» Recevez, je vous en prie, mes respectueuses et profondes amitiés, ainsi que Me David.

» GROS

Quand Navez rapporta à Bruxelles cette lettre émue de Gros, qui constatait la ruine momentanée de ses espérances, il trouva David terminant le premier tableau qu'il eût conçu depuis sa sortie de France. Ranimé par l'amour de la peinture, le maitre travaillait comme à trente ans, oubliant, la palette à la main, les injustices des hommes. Mais lui, le patriote des Zoraces, le penseur du Socrate, loin de rechercher dans l’histoire l'exemple

d'infortunes semblables à la sienne, loin d'appeler son art à le venger de la colère de ses

ennemis, obéissant à ce sentiment qui, au déclin de la vie, ramène la pensée au souvenir des premières années, il consacrait ses pinceaux à tracer sur la toile la fable éternelle de l'Amour et Psyché. H s'abandonnait, comme bien des artistes à la fin d’une longue carrière, à cette impulsion qui leur fait choisir des compositions fraiches et lévères. Leur imagination qui à résisté au froid des années, s’exalle pendant qu'ils exercent leurs talents, ils vivent ainsi avec la jeunesse dont ils reproduisent les jeux et les passions, et ils puisent dans leurs

travaux une nouvelle vigueur contre les atteintes de l’âge; David y trouvait un remède

contre les tristesses de exil.

Le sujet qu'il avait choisi était le moment où l'Amour, au lever du jour, quitte Psyché endormie. Avec son désir constant de se perfectionner dans son art, il avait cherché dans cette composition gracieuse une occasion de s'essayer à acquérir le coloris frais et brillant qu'il admirait dans les productions anciennes de l’école Flamande. Son tableau terminé, avant de le livrer au comte de Sommariva, il autorisa les admi-

nistrateurs des établissements de bienfaisance de Sainte-Gertrude et des Ursulines, consacrés

au soulagement des vieillards indigents, à organiser, dans les salles du Musée royal de

Bruxelles, comme ils l'avaient précédemment fait pour le tableau d'Odevaere, représentant

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