L'AMOUR ET PSYCHÉ D
DE
e Prince d'Orange blessé à Waterloo, une
exposition particulière, dans laquelle chaque visiteur élait invité à lai
l'une marque de sa libéralité au profit des malheureux seCouTrus par ces pieuses fondations.
L'exposition, ouverte le 10 août, provoqua un grand concours d'amateurs : la reine des ?ays-Bas l’honora de sa présence, et les journaux ouvrirent leurs colonnes aux critiques ; Odevaere fit insérer dans l'Oracle une lettre louangeuse sur l'œuvre de son maitre. Parmi
les articles les plus intéressants, il faut citer celui du journal le Vrai libéral, qui était rédigé
ar des réfugiés français. La partie des beaux-arts y était traitée sous la signature mystérieuse d’Y, par M. Fremiet, ancien contrôleur des contributions indirectes à Dijon, qui s'était gravement compromis dans les événements de 1815. Sa fille, Mie Sophie Fremiet qui, plus
aïd, devint la femme du statuaire Rude, aussi réfugié à Bruxelles, était alors l'élève de David. Elle lisait à celui-ci, sous le voile de l'anonyme, les articles de son père,
qui, provoquant les observations du maître, étaient souvent à son insu, modifié
s selon ses idées. C’est ainsi que dans le second, publié sur la Psyché, David répondait sans le savoir aux criliques qu'on avait adressées à son tableau et surtout à sa figure de l'Amour, à laquelle on T'epro— chait une nature trop triviale et une expression trop cynique.
« En annonçant, disait M. Fremiet, l'exposition publique du tableau de M. David,
nous n'avons pu qu'indiquer succinetement le sujet qu'il représente, et payer à l'artiste un premier tribut d'admiration. Le grand intéret que ce chef-d'œuvre inspire, nous fait un
devoir d’entrer dans quelques détails sur les beautés de tous genres qui distinguent cette
admirable production des arts.
» Il ÿ à dans ce tableau un mérite d'invention qu'on ne saurait trop louer. Il consiste dans la simplicité de la pensée, mérite rare et trop souvent remplacé dans les arts par la
judicieux et instruit, M. David
biz
arrerie et la complication des idées. En homme à repréuit pas un que l'amant de Psyché, mais
comme un adolescent. C’est ainsi qu'on le voit sur les pierres gravées de la plus haute anti-
senté l'Amour, non comme un enfant; ce n’en ét:
quité. Les artistes qui suivirent Phrygillus, Solon et Tryphon, se conformant aux idées
allégoriques des poètes, donnèrent à L’4 Inour une
orme enfantine. Raphaël l'a représenté de cette manière dans l’Zstoire de Psyché qui
à été gravée d’après ses dessins, par Marc- Antoine. Dans la Farnésine à Rome, ce grand artiste a peint l'Amour qui montre Psyché aux Grâces. Il est de couleur rouge, reflété sur les trois dé qui l’environne. Cette idée que Raphaël
poésie, mais ne convient pas à l’art pittore
esses, et semble enflammer tout ce
à empruntée de Moschus est délicate et vraie en
Sque qui, étant essentiellement imitateur, ne peut
traduire matériellement une idée allégorique. C’est par oubli de ce principe que M. Gérard
a peint 2syché recevant le premier baiser de l'Amour, dont la figure, présente aux yeux des
spectateurs, est invisible pour elle. Cette fiction, facile à la poésie, ne peut être rendue en
pose la repr
peinture, qu’au moyen d’une concession à laquelle s’o imaginaire.
ntation réelle de l’objet
» M. David, connaissant la distinction que la nature des choses à mise entre les descriptions littéraires et les descriptions pittoresques, a senti que l’art de personnifier des abstractions est aussi difficile pour les peintres que l'est, pour les poètes, l’art de faire un
EL ER ED Re
ere
Deere
portrait individuel. Il a donc représenté le fait mythologique d'une manière purement historique, sans recourir à ces concetti allégoriques, à ce mélange du réel et du fictif : réunion disparate et choquante, réprouvée par les idées de relation, de cohérence et de conformité que notre esprit conçoit toujours à la vue des êtres qui sont d'une même nature.
» On doit croire que rien n’est impossible à l’homme que son génie et ses talents ont rendu le restaurateur des arts en Europe. Mais je doute cependant que son sujet eût été aussi intéressant, aussi vrai, aussi beau, s'il eût fait son choix d’une nature enfantine pour la figure de l'Amour. J'aime mieux l'idée naturelle de représenter l'amant de Psyché sous la figure d’un bel adolescent. Le tableau des Sabines prouve que M. David peut exceller dans les représentations de la nature délicate, gracieuse et naïve des enfants. Mais avec quel avantage se présente ici L'Amour adolescent. Une figure d'enfant pourrait-elle avoir le même caractère et la même intention? Quelle justesse dans la pose et dans le mouvement!
Avec quelle délicate précaution l'Axour va soulever le bras de Psyché! L'Amour ne doit rien
faire que de gracieux, l'Amour est le père des Grâces.
» Combien de difficultés l'artiste avait à vaincre dans le choix et l'expression des formes. ILne pouvait pas dessiner fortement les contours et les muscles d’un dieu adolescent. Cependant l’action de la figure exigeait qu'ils fussent prononcés.
» … Que dire du caractère et de l'expression de la tête de l'Amour, de ce composé de
finesse, de malice et de joie libertine. Pénétré de l'esprit des anciens, M. David a sans doute voulu représenter l'Axour d'après le portrait que Moschus en a tracé dans son Amour fugitif..…. »
Malgré ses légères imperfections, ce nouvel ouvrage attira à David de nombreux éloges, en prose et en vers, et de précieuses marques d'affection de la part des artistes et des habitants de Bruxelles. Le prince d'Orange, partageant leurs sentiments et n'ayant pu profiter de l'exposition, se rendit chez l'artiste pour admirer son tableau. Le peintre était alors malade, mais le prince tenant à le voir, vint s'asseoir auprès de son lit pour l’entretenir longuement, prouvant ainsi son goût pour les arts et sa sympathie pour celui qui, par ses ouvrages, illustrait les États de son père. Les administrateurs de Sainte-Gertrude et des Ursulines écrivirent aussi à l’auteur une lettre de remerciements pour sa généreuse condescendance, qui avait rapporté une somme de 1,983 francs à partager entre les deux établissements.
Si le nom de David occupait le monde des arts en Belgique, il n’était pas oublié en France. Le Salon de 1817, ouvert le 24 avril, en commémoration du jour où, en 1814, Louis XVIII avait remis le pied sur le sol français, le ramenait sur toutes les lèvres; car, sans y figurer lui-même par un ouvrage, SON esprit y présidait encore. Ses élèves comptaient parmi les artistes les plus aimés du publie qui mème s’occupait de ceux qui, comme Girodet, s'étaient tenus à l'écart. Gérard et Gros représentaient dignement son école, l'un avec l'entrée d'Zenri IV à Paris, l'autre avec le Départ des Tuileries du Roi Louis XVIIZ dans la nuit du 20 mars 1813. Enfin, à la distribution des prix du Salon, Gérard recevait le titre de premier Peintre du Roi, et la première récompense était partagée entre Couder et
Abel de Pujol, tous deux formés par les conseils de David.
Le maitre s’entretenait de ces incidents
avec Navez qui, de retour d de partir pour Rome compléter ses études,
e Paris et avant avait entrepris son portrait. Pendant les
séances, il lui rapportait ses impres
1ons sur les principaux ouvrages du Salon, et le mettait au courant de ces petits cancans qui sont la monnaie courante des
ateliers. Aussi, quand David donna à Autissier, péintre
en miniature, une lettre de rec
ommandation pour Gros, pouvait-il lui parler en connaissance de cause des tableaux qui avaient figuré à cette Exposition.
« Bruxelles, le 13 septembre 1817.
» Mon cher Monsieur Gros,
» Je profite de l’occasion du voyage de M. Autissier, peintre en miniature de cette ville, pour Paris, pour vous donner de mes nouvelles et en apprendre des vôtres et de tout de vous avec ce bon Navez, votre dernier grand ouv qu'aux envieux les critiques que l’on en a pu faire;
ce qui peut vous être a
réable. Nous ne cessons de parler qui
>. Il n’attribue il soutient à qui veut l'entendre,
n'a jamais varié d'opinion sur le mérite de
que c'est le tableau de tout le Salon qui désigne le plus clairement un par
ut coloriste : que c’est peint avec votre vigueur et {oute la force qui vous caractérise. IL va plus loin : car Sans avoir vu w% autre dont on « lant parlé (1) et qu'on veut faire
passer Comme éfant l'œuvre d’un coloriste, il défie, dis-
Je, qu'on lui prouve que cet ouvrage t qu'il trouve dans tous vos ouvrages suis porté à l’en croire, et moi ne me suis-je pe
puisse renfermer ce qui constitue le coloriste, e - Vous savez comme je is avisé de viser à 1
a Couleur, et moi aussi Je veux m'en mêler, mais c’est trop tard, en vérité. Si ]
ais eu le bonheur de venir plus evenu coloriste. Ce entoure est d’un ton admirable, et dans (s
tôt dans ce pays, je crois que je serais d PAYS y porte, tout ce qui vous € Pays, ceux même qui exercent notre ètre de grands peintres, ont un coloris que MM. les Fr posséder; par exemple la Didon, de M.
réputation qu’elle a obtenue de la P
art, sans ançais sont bien éloignés de un tel (2), n'aurait pas eu d art des connaisseurs de la Ch:
» Je vous recommande, mon bon ami, M. Autissier; c'est un de vos admirateurs, il ance avec vous et il en est digne.
c’est l'homme le plus aimable e( }
ans ce pays la iussée-d'Antin.
brûle de renouveler connais
IL est plein de talent, et e plus obligeant que je connaisse, Ami fidèl
enfin, je l'aime beaucoup, il est tous les
e et discret jours chez moi et jamais assez.
» Je demande votre indulgence
pour le tableau de moi que vous all M. de Sommariva. Ce n’e
st pas le mot indulgence que j'aur.
aurez que trop; je vous demande plutôt de lai productions, de prendre une attitude de
eZ voir chez
ais dû dire, je sais que vous n'en
ser de côté votre enthousiasme pour juge et d'être un savez comme je profite de ce que l’on me dit de souffrirait,
mes peu plus sévère pour moi. Vous bon, même quand mon amour surtout et seulement quand c’est un habile apercevoir mes défauts.
-propre en homme comme vous qui me fait
(1) La Galathée, de Girodet.
(2) Guérin.
» Adieu, mon bon ami. Aïmez-moi comme je vous aime. » Votre tout dévoué éternellement.
» DAVID
» Mes sentiments respectueux à votre chère épouse.
» Ma femme partage également me affections pour elle. »
David profitait ainsi de toutes les occasions pour faire parvenir de ses nouvelles à ses
amis. À cette mème époque, il chargeait le comte de Turenne, dont il venait d’achever le
portrait, d’une lettre pour M. et M Mongèz qui, en lui écrivant, s'étaient plaints des difficultés qu'ils avaient eues à voir sa Psyché, que le comte de Sommariva venait d'apporter à Paris.
Il leur peienait le calme dont il jouissait, l'affection dont il était entouré et donnait à pers J
M"° Mongèz ses avis Sur la composition d’un Saint-Martin qu'elle lui avait envoyée.
« Bruxelles, ce 7 novembre 1817.
» Mes chers amis,
» J'ai recu vos deux aimables lettres où vous me parlez l'un et l’autre à cœur ouvert. Mongèz retrace avec sensibilité les charmes d'une ancienne amitié. Il assaisonne cela de cette teinte de philosophie qui fait naître de profondes réflexions. Notre chère dame, non moins sensible, parle davantage du présent, el tout cela est naturel : le terme est beaucoup plus loin pour elle, Elle ne le voit encore que dans le brouillard; mais nous, qui sommes plus près, nous commençons à l’apercevoir plus distinctement. Il ne faut pas croire pour cela que l’on soif privé de jouissances; nos idées se perfectionnent et souvent nos derniers
travaux s’en ressentent. C'est peut-ètre à cela que je dois le succès de mon dernier ouvrage,
heureux si l'exécution, qui ne répond pas toujours à nos conceptions, parvient à faire disparaître l’âge auquel ces sortes d'ouvrages ont été conçus.
» Ta chère femme, mon bon ami, est la seule qui n'ait exprimé sa façon de penser sur ma Psyché. Les autres, et notamment M. Gros, m'ont fait promettre de m'en parler, mais jusqu'à présent l'effet n'y répond pas. J'attends.
» Recevez. ma chère Dame, mon sincère compliment sur la composition de votre tableau. On ne pouvait le mieux composer. Je vous avoue que je n'aurais pas pu trouver une
disposition de figures plus naturelle. Ils sont très bien à leur place; la pantomime est juste;
iln'y a pas d'embarras et le tableau doit marcher tout seul. Le verrai-je, ne le verrai-je
pas ? Qui le sait? Cela n'est à la connaissance de personne, comme tout ce qui est arrivé depuis vingt-septans ; enfin, je vous répète que, si j'avais le bonheur de vous posséder l'un et l'autre éei, mon sort serait digne d'envie. On m'aime, on m'estime, je dis plus : ils me considèrent actuellement comme un des leurs, et on ne m'en chasserait pas impunément. Que ne puissiez-vous compléter mon bonheur? Je suis la destinée humaine qui ne veut pas
qu'on soit entièrement content.
pas en paradis !
te encore à écrire à.
l'infâme, je la lui garderai bonne, et il ne l'emportera
» Ce que vous me dites relativement à votre santé me rassure. Vous n'êtes pas encore
entièrement guérie, puisque vous ne Pouvez pas encore travailler longtemps de suite, mais au moins je vois que le principe est détruit et que le reste appartient au temps ; ce (emps m'est réservé, mes chers amis, je me plais à me former cette idée, mais.
» Vous me surprenez en m'apprenant qu'on éprouve autant de difficulté
s pour aller voir mon tableau. Beaucoup de monde l'ont é
é voir ici. A la vérité, ils ne s’adressaient pas à M. Lavallée, et une pièce de vingt sols parlait plus fortement «
que la plus belle écriture du Monsieur en question.
» Quand vous saurez du nouveau l’un ou l'autre, mes bons amis, marquez-le-moi
chaque fois ; il me semblera causer avec vous. Mais, à la vérité
, NOUS n’aurons pas le plaisir de nous disputer.
» Adieu, adieu, votre ami, » DAVID.
» Je m'amuse à faire des têtes de tableaux de chevalet pour M. le comte de Turenne qui vous remettra cette lettre. IL est passionné pour 1
à peinture. Je voudrais bien qu'il püt voir les ouvrag
es de {a femme.
» Mes amitiés à … Je n'ai pas chang
à Son égard, pas plus que ma femme. »
Il reçut à cette époque la réponse de Gros à la lettre qu'il lui avait fait porter par Autissier. Son digne élève lui faisait part du chagrin de ses amis de voir le titre de « Peintre du Roi »
, accordé plus à l'intrigue qu'au talent. Il lui ex rimait les vœux que j: L I
son école formait pour son retour qu'on espérait pour l’année où l'on venait d'entrer.
« Janvier 1818.
» Mon très cher maître,
» Vous me connaissez trop pour que du retard soit pris pour de l’oubli. ( qu'on peut dire : « {
‘est bien ici ant s'en faut qu'au contraire. » Plusieurs fois, j'ai tenté de vous € je me suis abstenu, très
ir'e ;
sensible au désappointement que les arts ont éprouvé par la nomination du premier Peintre, nomination qui, au premier moment, nous a paru devoir doubler: et prolonger les regrets que votre éloignement leur fait éprouver. J'épanchais vers vous ma peine ; ces lettres m'ont semblé peu dignes de l’éminence de votre talent.
» Le premier peintre de l'Europe à son rang invariablement assigné par son siècle et la postérité. Son retour, si salutaire à l’école Française, sera désiré un jour autant par le Souvernement, que par les artistes, qu'il protégerait vainement sans la présence du père de
l'école. C'est vous qui l'avez ramenée dans la bonne route par vos sublimes exemples, et ‘est vous seul qui pouvez l'empêcher de la quitter de nouveau, car il 3
g à plus d’ambition, de brillant, que de bien faire en ce moment. Plus tranquille, je me livre de nouveau à cette espérance. Puisse cette année voir le jour de votre retour et vos affectueux élèves se
as
Re Te per
TL Fri Eu
disputant vos embrassements. Qui sait? Peut-être ce que l’on croit un obstacle de plus est-il un obstacle de moins; mais jene veux pas retomber dans le dédale obscur du cœur humain. » Parlons des arts.
» Je vais retracer ce que dans ces lettres je répondais à votre obligeante interpellation sur ce que je pensais et sur ce que l'on pense de votre tableau. » Pour moi, c'est ainsi que je me figure, ou plutôt que je souhaite, au siècle de Périclès,
d'avoir possédé la peinture. Le peu que les gens du monde ont critiqué ou désiré, vingt
peintres ne le feront que trop à leur gré! Mais vous seul pouvez faire ce qu'ils ont admiré
ou méconnu, car il y à peu d'amateurs éclairés à ce point.
» Quant à moi, il confirme ce que j'ai toujours dit : que chacun de vos ouvrages est caractérisé par une nouvelle résolution d'exécution et de sentiment. Celui-ci se distingue par le dédain profond que votre science profonde à eu de cet extrème fini, perpétuelle ressource des talents de nos jours, par lequel, déguisant leur insuffisance, ils ne sont gracieux et sublimes que pour la Chaussée-d’Antin. C’est une grande leçon que ce groupe, digne des Grecs pour la composition, l'agencement et les formes ; du Titien, du Giorgion pour la chaleur, la vérité du ton. Il nous enseigne bien que ce n’est point du pinceau qu’il faut attendre le fini, mais de la précision, de la finesse des mouvements et des plans : que tout, justement placé, le soit avec âme, avec grâce, voilà le fini; mais ce n’est possédé que par vous seul; aussi par vous seul nous connaissons la peinture grecque.
» Vous savez déjà que l’on y à remarqué ce que vous avez voulu y laisser, la nature vous l'ayant donné, par exemple la tête de l'Axour d'un caractère un peu faunesque, les mains un peu brunes et surtout pas assez blaireautées.
» Quant à moi, je n'ai pu me défendre de trouver l'orteil du pied de la Psyché un peu saillant et le pied de l'Amour si joliment accroché dans la draperie, un peu long. Mais, du reste, je me recueille et lai toujours présent à ma pensée, comme lous vos chefs-d’œuvre. L'on nous en fait espérer un autre, et l’on peut dire, à juste titre, que c'est multiplier vos
bienfaits. Peut-on avoir des rapports plus favorables que de si beaux ouv s et de si belles
actions de charité...:; cela double nos espérances, mon cher maitre ; il me semble que cette année vous nous serez rendu.
» Je me propose toujours d'envoyer à Prot une réponse faite depuis longtemps à une lettre singulière qu'il m'a écrite. Ne lui montrez pas, je vous prie, les miennes, car cela ne produit que des zizanies et des mic-macs. Qu'il avait raison celui qui disait : «avec deux lignes de la main de quelqu'un je me charge de le faire pendre! » Je me figure toujours le plaisir de ceux qui ont le bonheur de vous voir peindre. Je lui ai demandé qui est ce qui était là, ou qui vous avait aidé à « couvrir », et puis voilà des accusations. En vérité, il y à de quoi paralyser langue et plume, et ne voir personne.
» Mon cher maitre, les oreilles ont dû vous tinter l’autre jour ainsi qu'à M David. Ce
porté votre santé, ainsi que celle de M"° David, et d’une manière d'autant plus sonore
messieurs m'ont donné un diner superbe, où quarante-cinq voix doublées, triplées, ont
tn
qu’elle venait du fond de cœurs qui brûlent depuis longtemps et pour toujours pour vous.
Mais c’est à votre retour que cela se fera mieux encore. Ce retour me semble dû aux arts et
mr
mettre
tout le monde l'espère. J'espère aussi que, dans une si heureuse circonstance,
vous ne consulterez que votre cœur qui ne vous à j
amais trompé dans les arts, — dans les arts!
où votre suprématie ne pouvait laisser d'accès aux conseils mauvais et insidieux.
» En vérité, plus j
ai réfléchi, et d’après ce qui est arrivé, plus j avait été poussée jusqu'à avoir autour de vous des gens bien attentifs à vous faire refuser, par le moyen de tel ou tel prix, l'acquisition proposée de
ai cru que l'intrigue !
vos tableaux. Non, jamais, jamais refus n’a mieux servi et plus à propos une intrigue. » Enfin, mon cher maitre, je ne veux pas €
encore tomber dans ces sortes de choses ; mais, en tout cas, je vous en conjure, dans les nouvelles occasions qui pour
raient arriver, ne prenez conseil que de vous, méfiez-vous de
+ hommes.
» Recevez, ainsi que M" David nos embrassements et ceux de
tous ces messieurs qui vous onf été portés l’autre jour. Il n’y aura pou
r nous de bonne année que celle où vous nous serez rendu. Schnetz m'a écrit de Rome de ne pas l'oublier non plus auprès de vous. oyez-moi toujours votre plus attaché élève et sans cesse au plaisir de vous revoir parmi nous, Que
Adieu, mon très cher maitre, et cer qui pense votre santé soit à légal de votre talent et du désir que nous avons de vous revoir.
» Adieu, mon illustre et très cher maitre, » GROS.
» Cette lettre est écrite depuis longtemps, l'anxiété de nos espérances pour vous en est
seule cause. Que l'offre de vos tableaux pour le prix proposé aurait contrecarré d'intrigues.
Alors ! mais cette même intrigue a les bras assez longs pour retenir les vôtres prêts à céder. Cest visible pour nous; mais non pour vous qui êtes trop confiant. Mais, je me répète, {ant je Suis poursuivi par ce désir : que vous ne preniez conseil que de vous dans ce qui pourra advenir.
» Je vous embrasse encore, mon cher maitre. »
Nous verrons comme malheureusement l'avenir se refusa à répondre aux espérances que Gros exprime avec tant de chaleur. Nous ne I
Jourrons que constater sa foi inébranlable qui multiplia les démarches et ne se démentit j
amais pendant le long exil de son maître.
Celui-ci avait alors entrepris un ouvras
e plus sérieux que celui destiné au comte de Turenne. À peine la 2syché acl
1evée, ainsi que le portrait de son ami Zemoÿr, il s’inspira
des amours de Télémaque et d'Eucharis pour composer un nouveau tableau.
Toujours soigneux de la partie matérielle de son art, qu'il considérait comme trop ompromel trop souvent la durée d'œuvres impossibles à remplacer, il avait écrit au peintre
élevé pour être traité avec une négligence qui
Van Brée d'Anvers, pour le prier de lui commander une toile.
« Bruxelles, le 30 octobre 1817.
» Monsieur,
» Je prends la liberté de réclamer l'amitié que vous m'avez loujours témoignée en différentes occasions pour vous prier d’un petit service, et qu'il n'y à que l’homme de l’art qui
puisse bien s’en acquitter. Ge serait de me faire faire sous vos yeux une toile pour un tableau que je médite de la grandeur de trois aunes de Brabant sur quatre. Vous auriez l'attention que dans l'impression on ne mette pas de la colle. Comme c'est pour Le genre historique, nous aimons assez volontiers que la toile ait du grain, sans la poncer à la pierre ponce, sauf à moi, à Bruxelles, à la poncer moi-même, si elle avait trop de grain. Je ne voudrais pas cependant que le canevas fût aussi gros que celui d'Italie. Je laisse cela à votre disposition. C'est pour faire un pendant à ma Psyché.
» Vous excuserez ma hardiesse en faveur d'un art que j'aime et que vous pratiquez si bien. J'ai été bien content de votre grand dernier tableau exposé à Gand.
» Mille et mille amitiés,
» DAVID
Van Brée faisait partie de l'Académie royale des Beaux-Arts d'Anvers qui, quelques mois plus tard, s’honora de compter le chef de l'école Française au nombre de ses membres. David exécuta rapidement les Adieux de Télémaque el dZucharis destinés au comte de Schænborn, vice-président de la Chambre des États généraux de Bavière. A peine ce tableau fut-il achevé que la Société des Beaux-Arts de Gand réclama la faveur de l’exposer dans les
salles de l'Hôtel de Ville pour recueillir des secours en faveur des ouvriers sans travail.
Il se rendit à la sollicitation de ses collègues, qui ne laissaient jamais échapper une occasion de lui prouver leur estime et leur affection, car encore, l’année précédente, ils l'avaient prié de siéger parmi les juges du concours des prix de dessin, et de prendre part à un déjeuner de cent soixante couverts servi en leur honneur.
Exposé le 1e juin 1818, son ouvrage excila l'enthousiasme des Gantois, et la Société des Beaux-Arts, se faisant l'interprète de leurs sentiments, fit déposer sur le tableau une couronne de lauriers.
Informé de cette délicate attention, David écrivit aussitôt à Cornelissen, secrétaire
de la Société, la lettre suivante pour remercier ses collègues :
« Bruxelles, le 9 juin 1818.
» Monsieur et digne confrère,
» J'ai recu la lettre dans laquelle vous avez la bonté de me faire part de l'honneur que m'ont fait MM. le gouverneur, le maire et les membres de la Société des Beaux-Arts et de Littérature, en s'étant de suite transportés dans le lieu où mon tableau était exposé. Comme votre amitié pour moi n'oublie rien de ce qui peut me flatter, vous avez eu la complaisance de m'envoyer le journal dans lequel j'ai vu que M. Van Huffel, président de la Société, lui
avait fait l'honneur de le couronner, et que cette couronne serait renouvelée tous les jours.
; siles expressions vous manquent, comme vous le dites
» Mon cher et digne confrère si obligeamment, pour décrire le contentement que mon tableau à fait éprouver à ces Messieurs, jugez si j'en pourrai trouver moi-même pour vous remercier tous, mes chers
collègues, des marques d'estime et d'intérêt que vous me donnez. Je ne les oublierai de ma
vie, et je ne cesserai de dire : heureux exil qui m'a fait rencontrer des rivaux et des amis dans les arts.
» Aussitôt que l'exposition du tableau aura ces
je volerai dans vos bras à tous, pour vous témoigner la satisfaction que j’éprouve d'avoir l'honneur d'appartenir à une société de véritables artistes.
» En attendant ce moment heureux, agréez je vous prie, l'assurance de ma parfaite considération avec laquelle, je suis, mon cher et digne confrère, votre très humble et obéissant serviteur.
» DAVID
Quelques jours après, le 11 juin 1818, dans une séance solennelle, après avoir entendu la lecture d'une notice de Cornelissen sur l'Zucharis, la société des Beaux-Arts et de Littérature vota à David une médaille d’or, avec une inscription rappelant la reconnaissance qu'elle lui devait ainsi que les amis des arts, pour son concours généreux en faveur des citoyens malheureux de Gand. Elle chargea aussi son président M. Van Huffel, de lui écrire pour l'engager à venir en cette ville avec sa femme.
Les relations les plus amicales existaient entre M. Van Huffel et David. et ce dernier
l’avait autorisé en ces termes à prendre un souvenir de l'Zucharis.
« Bruxelles, ce 10 juin 1818.
» Monsieur et cher confrère,
» Vous pouvez tout me demander: il n’y a pas d’indiscrétion quand c'est le cœur qui nous inspire. Faites un croquis, faites une tête peinte, à votre volonté. Je ne veux que vous faire observer une chose : c’est de ne pas mettre des carreaux de fil ou de crayon blanc sur le tableau ; de ne pas le retirer de la bordure. Alors il faudrait dessiner le tout à vue d'œil ;
vous devez avoir assez de temps pour effectuer votre dési
. Commencez avant l'heure de son exposition et continuez votre ouvrage après l'heure prescrite au public.
» Savez-vous que vous faites bien de l'honneur à mon tableau, et je crains bien que l'amitié ne vous aveug
Elle seule suffirait, et vous me parlez encore de l’amour que vous
avez pour Zucharis. Voilà bien des raisons pour n’y voir plus clair; mais enfin je ne veux pas contrarier votre passion ! je veux au contraire la favoriser. Elle me flatte trop pour que j'y sois insensible. 3
» Il parait, d’après votre lettre, que j'ai rempli un but qui est bien cher à nous autres
artistes qui professons les arts libéraux st celui d’être utile à nos concitoyens qui exercent les arts mécaniques, et qui ne sont pas moins intéressants. » Adieu, mon cher confrère.
» DAVID
Quand le tableau fut revenu de Gand, le bourgmestre, les échevins de Bruxelles,
ainsi que les administrateurs de Sainte-Gertrude et des Ursulines, demandèrent la permis-
ne …
mr A a
2 ee EE as tentes
sion de l’exposer dans les salles du Musée. Les journaux de Paris, le Commerce entre autres, profitèrent de cette circonstance pour rappeler dans leurs colonnes le nom de l'illustre banni.
Odevacre, qui se piquait d'écrire, car il a laissé un manuscrit traitant De la splendeur des Beaux-Arts en Italie jusqu'à Raphaël et de leur décadence progressive après sa mort, où il cite souvent les idées de David, fit insérer dans l’Oracle, de Bruxelles, une lettre dans laquelle il répondait aux amateurs qui avaient trouvé la dernière œuvre de son maitre peinte avec lourdeur et dépourvue de fini, que ces prétendues négligences étaient voulues par l'artiste qui préférait à la recherche des peintres médiocres, la liberté des maîtres.
« Les circonstances malheureuses, dit-il, qui ont forcé un grand homme à quitter le pays
qu'il avait honoré par
s talents, ont été une source d'instruction pour les arts de la Belgique. Les artistes ont eu l'inappréciable avantage de voir travailler, au milieu d’eux, celui qui a formé, non seulement tout ce qu'il y a d'hommes distingués dans les arts en France, mais dans presque tous les pays où ils sont en honneur, son atelier ayant été le centre où, pendant trente ans, venaient se réunir les élèves de toutes les nations (on y à vu jusqu'à
des Turcs). Le dernier ouvrage du peintre du siècle m'a paru réunir tout ce qu'une étude
approfondie de l'antique peut donner de plus parfait, joint à une couleur digne en plusieurs parties du Corrège, et en d’autres, des grands maîtres flamands ; dans son ensemble suave et en mème temps vigoureux, une touche mâle et facile décèle surtout cette sûreté de talent
que l’âge même n'a pu affaiblir. Il n’est donné sans doute qu'à l'homme supérieur, le pouvoir
de ces heureuses négliences qui varient si agréablement nos sensations à l’aspect d'un
ouvrage de l’art. Le génie seul peut donner ces touches hardies, peut subordonner à l'en
semble ces détails toujours si froidement et si péniblement rendus par l'homme médiocre.
Mais si cette heureuse facilité nous touche, elle n’est le parti
re que de quelques favoris des muses.
» Lorsque le chef-d'œuvre des Sabines fut offert au publie, un artiste d'un talent émi-
nent, mais trop enclin à une manière léchée, s'écria : « Ceci nous confond, nous autres finis-
» seurs. » En effet, si, pour être conséquent, un peintre qui dans une étoffe, une crépine d’or, nous faisant compter les fils du tissu, nous montre aussi dans les chairs les pores de la peau, les objets qui se refléchissent dans la prunelle de l'œil, il faudra, pour apprécier sa patience et lui savoir quelque gré de ses peines, considérer son ouvrage à la loupe.
» Cependant je ne prétends pas établir en principe qu'il ne faut point terminer un
ouvr
ze avec soin. J’estime le précieux fini des maitres hollandais dans les petites dimen-
sions, et quoique parmi eux je préfère Melzu qui, aussi fini que Gérard Dow quant à l’ensemble, enchante par une touche facile et large, je rends hommage à leurs charmantes
productions ; mais je crois qu’un (tableau, un portrait en grand, exigent un autre faire, et
que n'étant destinés qu'à être vus à une distance proportionnée à la grandeur des figures et établie par les règles de la perspective, non seulement ce fini devient inutile et consume un temps qu'on peut beaucoup mieux employer, mais mème donne à ces ouvrages une froideur qu'on n'aime pas à rencontrer dans les grandes dimensions.
» Roslin imite à s’y tromper l'or, l'acier, les étoffes, disait à un homme d'esprit un de
ces faux amateurs des dernières années qui pr » peindre par lui. — Je le ferais Vr
écédèrent la Révolution française. « Faite » l'épondit-il, si j'avais un vis i: le pauvre Roslin, qui devait sa ré temps, et Van Dyck et Rembrandt.
des points d'un tapis, d
Vous
ge d’or ou d'acier. » Il disait putation à ce mince mérite, est ou
blié depuis longqui lui eussent peut-être cédé d lu pommeau d’une épée, étonnent enc la couleur, la saillie, sont celles de
ans limitation exacte ore le monde par des têtes dont la nature et auxquelles tous les accessoires sont suborun reproche à Van der Helst, c’
suivi le principe des grands maître
donnés ; et si même on peut faire est de n'avoir pas toujours s que je viens de citer.
» Les Italiens disent énergiquement :
€ Dipingeranno con un disprezzo di colore. » Ils
jetaient pour ainsi dire sur les acces eur couleur avec mé
ssoires, leurs (ouches, 1
pris. Honneur à David qui nous rend ce beau faire de le
école Flamande et de l'école d si grecque, cette couleur brillante et cette coûté à l’auteur de Zéonidus.
e Venise ! Cette forme si fine
aimable expression semblent n'avoir rien Ce pinceau large et facile sait d
onner la grâce et la force avec une aisance qui enchante le véritabl
e artiste, el lui offrir le modèle de cette peinture qui,
loin des efforts pénibles d’une exécution tendue, est créée sans e
forts comme les productions de la nature. »
Encouragé par l'accueil que recevait
son ouvrage, David fit faire de 1 M'° Fremiet, une copie qu'il retouc
Zucharis, par ha ensuite et qui fut acquise par M. Did À la fin de l'exposition, qui avait r
Bruxelles ad
ot, l'imprimeur.
apporté une somme de 1,890 francs, 1
a régence de ressa à David ce témoignage de re
connaisse
« Bruxelles, le 3 juillet 1818.
» Vous avez bien voulu, Monsieur, en accueillant notre demande
» Consentir à l'expo Sition, au profit des pauvres de cette ville,
du charmant tableau représentant Zélémaque et t achever.
exposition, qui a été la source de à remplir, Monsieur, celui d Z bien voulu concourir à l'exé
PBucharis, que Bruxelles peut se glorifier d’avoir vu commencer e
» Au moment où va finir cette
Si abondantes aumones.
il nous reste un devoir bien doux
e vous remercier de l’obligeance avec laquelle vous ave
cution d’une bonne œuvre qui a » au public et aux artistes de Bruxell cette brillante production de votre
facilité en même temps es, les moyens de contempler pinceau, et de s’instruire en l'admirant.
l'expression de notre sincère gr:
tinguée.
» Veuillez agréer, Monsieur,
atitude et recevoir l'assurance de notre considération dis