LES SABINES ET LÉONIDAS ACHETÉS PAR LOUIS XVII
David répondit immédiatement par la lettre suivante, une des celte correspondance.
plus intéressantes de |
« Bruxelles, le 27 décembre 1819.
» Mon cher monsieur Gros, mon précieux ami,
een
» Votre dernière me comble de contentement, mes inquiétudes ont cessé. Je voyais tant de gens acharnés après vous, que je craignais que leurs amères critiques ne vous découra-
geassent. Vous avez répondu comme je le désirais, bien persua
idé qu’un bon ouvrage déjoue les projets de nos aveugles envieux. Le Roi vient de vous venger; je m mon compliment.
en réjouis, recevez-en LA
» Mon ami, oui vous avez bien raison de comparer un maître que vous avez connu el Il
aimé depuis votre enfance à un second père. Je ne sais si mes enfants physiques, recevant (4114
les mêmes récompenses dont vous êtes l'objet, pourraient me causer un plus sensible plai- Pre à > US. : | sir. Vous voilà légal en dignité de vos rivaux, ete. Surpassez-les en talent, vous le pouvez ; |
faites un tableau d'histoire. Je ne demande de vous que vous preniez plus de soin dans les
opérations préparatoires et je réponds du reste.
» Si vous étiez embarrassé sur le choix du sujet, faites-le moi connaître, je détermi-
nerai. Vous faites le nu à merveille ; un beau pinceau, une belle couleur, que vous faut-il de plus?
J'ai parcouru à peu près toutes les situations de la vie. Le croiriez-vous? La pr
m'a mieux servi que les éloges
oscription aussi je ne la déteste pas : c’est une espèce d'initiation
qu'exige la postérité. J’ai plus produit dans les quatre années de mon séjour ici que je
Cas que moi, qui vous
» Que les honneurs ne vous endorment point, ils font sommeiller plus d’un. Pensez-y. n'aurais fait à Paris. Vous, mon bon ami, qui n’êtes pas dans le même
| | trouvez à votre aise à Paris, faites ce que j'exige de vous pour votre gloire et pour la posté- | | \ | | rité ; faites-le aussi pour moi, sur qui rejaillira une petite parcelle de votre couronne. | | ! » Méfiez-vous de deux moments difficiles à surmonter dans la vie : l’un quand on se | 11 FE marie, vous m'entendez sans qu'il soit nécessaire de vous en détailler les causes physiques : {11 | l’autre quand on est arrivé aux honneurs que votre talent amène naturellement. Il faut {: avoir, mon bon ami, une forte tète pour le vaincre. Vous avez déjà triomphé du premier, il 1 en sera de mème du second. | k | » Vous êtes sage, |
présent à l'esprit que les places, les honneurs et les riches
le faste vous touche peu, vous aimez votre talent: ayez toujours | | | s sont nulles pour la posté- | : | rité. I n’y a que le talent qu'on considère. Poussin, Dominiquin et tant d’autres n’étaient 1 pas riches, et leurs ouv rages sont immortels. | ï || | » Chacun m’écrit, au sujet des arts, la mème chose que vous m'en dites ; les voyageurs | TA qui arrivent de Paris me le confirment. Que voulez-vous, c'est le sort de la France. Dans Je me ressens de la légèreté de son caractère, le torrent m'entraîne; mais vous êtes là, vous êtes destiné à f
ce pays-ci on n'aime rien fortement.
inir ce que j'ai commencé : vous réussirez, acceptez-en le présage.
» Oh! heureuse Italie! il n’y a que toi qui as sincèrement aimé les beaux-arts. Le peintre Lebrun lui-même dut plutôt l'amitié que lui accordait son roi, à un fond d'intrigue qu'à son propre talent, quoiqu'il en eût beaucoup. On remit dans ses mains le sceptre des arts et on laissait mourir Le Sueur aux Chartreux. Rome allait faire la guerre à Florence pour ravoir Michel-Ange. L'histoire moderne n'offre pas de traits semblables pour qu'on puisse les comparer.
» C'est par les journaux qu’on fait des réputations. Ayez pour ami un journaliste en vogue, et vous voilà un grand homme. Leur protégé les seconde de son mieux, se tourmente, s'agite, sa tête est en fermentation, on voit les flammes du génie dans ses yeux, ses amis le font remarquer, le chantent dans leurs feuilles ; le chef-d'œuvre parait à la fin, l’amateur stupéfait se tait; d’abord il est confus, puis il reconnait que c’est encore la montagne qui enfante une souris. D’autres sont plus fins ; ils ne s’agitent pas ceux-là, ils ont des amis à
qui ils donnent de bons diners, de beaux concerts, passent les nuits dans les plaisirs; leurs
amis se chargent de tout; ils sont les idoles des grands. On ne parle que d'eux, mais ne vous avisez pas d'y regarder à fond : la science disparaît pour faire place à un faux brillant qu'autrement on appelle charlatanisme. Qu'on cite, en Italie, un grand homme oublié, il avait bien assez de se défendre de ses envieux. L'Italie le sentait et le protégeait.…
» Vous me faites l'offre de votre atelier pour mettre en réserve les choses qui vont
m'embarrasser, puisque je ne vais plus avoir d'atelier; je n'y déposerai que les choses indis-
pensables; je prierai le bon Naigeon de venir aussi à mon secours S'il était besoin.
» Oui, mon bon ami, j'ai cédé de préférence à mon pays mes tableaux pour une somme bien inférieure à celles qu’on m'a déjà offertes en mille occasions. Puisse cet acte de patriotisme être senti. J'espère que la malignité ne me tourmentera plus; les articles sont signés, le marché est définitivement conclu : je laisse à la France à me protéger contre mes envieux. Elle me fera jouir en repos, je l'espère, du fruit de mes travaux.
» Adieu, adieu, mon cher bon ami, présentez mes hommages respectueux à votre chère épouse, ma femme les partage.
» Votre dévoué jusqu'à la mort. » DAVID.
» Monsieur le Chevalier Gros, Peintre du Roi, membre de l'Institut de France, d l'ordre royal de Saint-Michel, etc. »
Les Sabines et le Zéonidas étaient done conservés à la France. Chacun, après celte preuve d'estime donnée au grand talent de David, s'attendait à voir finir son exil. La modération du premier ministre, M. Decazes, autorisait ces espérances, car il avait accordé
l'entrée du royaume à de nombreux bannis, et même, sous prétexte d'infirmités, à quelques
conventionnels frappés par la loi d'enistie. Les amis des arts pouvaient donc prévoir jour où l’âge et les grâces partielles, ayant diminué le groupe qui entretenait David dans ses idées de résistance, celui-ci consentirait aux démarches qui devaient lui ouvrir les portes de sa patrie, s’il n’était mème pas prévenu par une amnislie, concédée par la elémence du Roi.
DAVID A BRUXELLES 565 Quand tout à coup la retraite de M. Decazes et l'arrivée aux affaires d’un ministère ultra-royaliste, provoquées par la mort tragique du duc de Berry, vinrent r
uiner ces prévisions de fond en comble. Toute mesure de clémence géné
rale ou partielle était repoussée par les conseillers du Roi, et il ne restait plus aux amis des exilés qu'à laisser faire au temps son œuvre ordinaire d'apaisement et d’oubli.
Au milieu de l'émotion causée par l'événement du 13 février, Gros s’applaudi
ait de voir son maitre à l'abri du soupçon, de la violence même et jouis
ant d’une sécurité qui lui aurait certainement manqué à Paris. Il savait que s'étant créé à Bruxelles une existence réglée et bien remplie, il y goûtait un repos absolu.
Comme David le disait lui-même, et comme il le prouvait par ses ouvrages, il passail la plus grande partie de son temps au travail. Vers les trois heures, quittant son atelier, il se rendait sous les magnifiques ombrages du Pare, où il retrouvait ses compagnons d'exil. Ils se promenaient d'habitude le long de la rue Royale, dans une allée qu'ils avaient nommée l’Allée des Veuves. Ils y conversaient ensemble des choses du jour et quelquefois de celles du passé.
A voir ces vieillards à l'aspect calme et simple, les Bruxellois ne pouvaient croire qu’ils eussent devant les yeux les membres de cette Convention qui avait fait trembler l’Europe. Ils leur témoignaient une respectueuse sympathie, suivant en cela l'exemple du roi Guillaume qui s'était toujours appliqué à protéger ces derniers débris d’une grande époque, contre les vexations inventées par l'agent du due de Wellington. Tous les Belges connaissaient sa réponse aux sollicitations de la police française lui réclamant Merlin de Douai, qu'une tempête avait rejeté sur les côtes de Hollande quand il partait pour l'Amérique : « La mer me l’a rendu, avait-il dit, je le garderai. » Il avait agi de même pour Barère, bien que le caractère de ce dernier ne fût pas aussi digne d'estime.
Ils vivaient donc tranquilles, respectant les lois et les autorités du pays qui leur donnait asile, mais conservant entre eux les mêmes divisions que dans la grande Assemblée. La Gironde et la Montagne, Danton et Robespierre avaient toujours leurs partisans. Ils se réunissaient pourtant pour secourir ceux d’entre eux alteints par les infirmités ou l'indigence.
Ils donnaient à ces malheureux collègues soit des secours, soit mème une petite pension que le neveu de Thibaudeau, Thomé de Gamond, était chargé de distribuer. Quelques uns mettant à profit leur connaissance des lois françaises que la Belgique avait conservées, s'étaient inscrits parmi les membres du barreau de Bruxelles. Parmi eux se trouvaient Ramel et Merlin de Douai. Ce dernier, dans une position de fortune avantageuse, recevait le soir ses anciens collègues, entre autres Mailhe et Berlier. Son salon était un point de réunion pour les réfugiés français et pour la jeunesse belge éprise de la liberté; aussi fut-il peut-être le berceau du grand parti libéral qu’on observe aujourd'hui en Belgique.
D'autres demeuraient à l'écart, comme Vadier et Courtois. Sieyès, vieux et d’une mauvaise santé, préférait aus
i la solitude.
Quant à David, il passait, comme à Paris, presque toutes ses soirées au théâtre. Sa
place, dans la salle de la Monnaie, était bien connue des habitués qui avaient soin de la lui
conserver, si quelque étranger se disposait à l’occuper. Il trouvait dans cette distraction un souvenir de Paris, car des artistes des Français ou des Bouffons, comme Talma et Me Catalani, venaient souvent donner des représentations à Bruxelles. Il savourait alors les opéras italiens dont il était toujours enthousiaste. Car son amour pour la musique ne l'avait pas abandonné: et, souvent, au foyer du théâtre, il parlait encore du goût qu'il avait pour cet art, dans lequel, s’il l'avait cultivé, il se serait, disait-il avec regret, plus distingué que dans celui de la peinture.
Les jours où le théâtre était fermé il restait, après son diner, dans la grande pièce qui servait de salon et de salle à manger, décorée du Mont Suinl-Bernard et du portrait de Napoléon dans son cabinet, à composer et à exécuter des dessins au crayon noir, dont quelques uns lui avaient été demandés par des éditeurs ; où bien, le couvert enlevé, il se plaisait à crayonner avec du blanc, sur une vaste table en acajou, suivant par des croquis la conversation du moment, et traçant d’une main fidèle le portrait du personnage dont sa mémoire avait mieux conservé les traits que le nom.
Sa femme, quelques amis, des artistes et quelquefois un de ses enfants formaient sa
société habituelle. Sa famille s'était partagé la pieuse mission de venir le visiter, surtout
son fils Eugène, qui, reliré du service, jouissait de plus de liberté. Jules, son fils ainé, passionné pour l'étude de la langue grecque, était parti pour l'Orient. De ses gendres, le général Meunier remplissait les fonctions d’inspecteur général d'infanterie; l'autre, le cénéral Jeanin, avait été mis en disponibilité. Ses filles venaient avec leurs enfants
séjourner quelques jours près de lui.
Il voyait souvent des étrangers de distinction, car son atelier était visité par les amateurs qui s’arrêtaient à Bruxelles.
C'est ainsi que le due de Wellington, s'étant trouvé un jour chez l'artiste, lui demanda son portrait de sa main. David déclina cet honneur en répondant au vainqueur de Waterloo, qu'il ne peignait que de l’histoire ; comme le général insistait en montrant une répétition du Bonaparte franchissant le Mont Saint-Bernard : « Je vous l'ai déjà dit, mylord, répliqua David, je ne peins.que l’histoire. » Le noble duc se retira furieux. Une composition d'Odevaere a reproduit ce curieux épisode.
Quelquefois un Anglais excentrique voulait lui ètre présenté pour « serrer la main d'un ami de Robespierre ». Un autre lui proposait effrontément de lui faire restituer une tabatière qu’on lui avait volée, s'il consentait à donner en échange un croquis de Napoléon. Un jour, le colonel Wilson, célèbre pour la part qu'il avait prise à l'évasion de Lavalette,
inspiré par sa haine des prètres el des rois, lui envoyait les prémices de sa verve poétique,
dans une pièce de vers qui débutait ainsi :
Le citoyen libre qui ef vrai patriote
Est plus grand, à mes yeux, que le plus grand despote.
Il était, au reste, accoutumé depuis longtemps à ces sortes d’hommages que lui attiraient
ses opinions et son talent.
Pendant l'été de 1820, la monotonie de son exil fut rompue par l’arrivée à Bruxelles de l’ancienne reine d’Espagne avec ses deux filles, les princesses Zénaïde et Charlotte.
Ces dames venaient de New-York, où Joseph Bonaparte, sous le nom de comte de Survilliers, s'était retiré en 1818. Une aimable intimité se forma entre elles et le peintre de Napoléon. Pendant que la famille était réunie, il fit le portrait des deux princesses, puis celui de Me Juliette de Villeneuve, la nièce de la reine Julie. I1 se plaisait aussi à donner des conseils à la princesse Charlotte qui, douée d'heureuses dispositions pour le dessin, s’adonnait au paysage et aux fleurs. Les lecons furent interrompues par le départ de la jeune élève qui dut retourner seule auprès de son père en Amérique, sans attendre le mariage de sa sœur Zénaïde avec le prince de Canino, fils aîné de Lucien Bonaparte. Mais elle pensait à son maître et lui adressait le billet suivant dicté par une aimable éférence :
« 20 mars 1822,
» Monsieur,
» Je n’ai point oublié la promesse que je vous ai faite en quittant Bruxelles de vous donner de mes nouvelles, et « rien au monde » ne pouvant me la faire oublier, le désir d’en recevoir des vôtres et de celles de M David me fait ne pas tarder davantage à vous
écrire, et j’ajouterai même que je suis impatiente de vous dire combien j'ai été touchée de
l'intérêt et de l'attachement que vous m'avez témoignés ; et ne serais-je pas une personne
froide et insensée, si je venais à en perdre le souvenir!
» J'aime à croire, Monsieur, que vous êtes persuadé du prix que j'attache aux moments que vous avez bien voulu me consacrer en me dirigeant dans mes commencements en peinture. Croyez, Monsieur, que je suis digne d’en sentir toute l'importance ; aussi, j'en
conserverai, toute ma vie, avec le souvenir, une reconnaissance bien réelle.
» J'ai emporté avec moi les regrets de n'avoir point vu le nouveau chef-d'œuvre commencé à Bruxelles. Je n'ai point osé réitérer la demande de l'aller voir: mais je conserve l'espoir de l’admirer un jour.— « Tout alors ira bien. » — Je ne cesse de penser à l'avenir qui nous sera plus favorable. Je fais douloureusement la comparaison entre le sort des Américains et celui des Européens, et alors je trouve ceux-ci fort à plaindre, ce qui fait que je me livre avec joie à l’idée des changements qui peuvent arriver. — On ne se fait qu'une faible idée de la liberté dont on jouit ici: aussi, les habitants sont-ils bien heureux, et certes ils méritent bien de l'être.
» Toutes les personnes que j'ai vues m'ont parlé de vous. On s'étonne que vous soyez hors de France.
» Parlez de moi à M" David, et assurez-la, je vous prie, de mes sentiments pour elle. J'attends impatiemment de ses nouvelles. Je vous en demanderai aussi des autres personnes de votre famille que j
i connues à Bruxelles. Veuillez aussi, Monsieur, les assurer du souvenir que je leur conserve.
» Recevez pour vous-même l'assurance de mes sentiments; comme mon admiration pour vous, ils sont inaltérables.