CHARLOTTE
David, à ce gracieux souvenir, s’efforça de répondre de son mieux, en regreltant ‘] 9 5
aux noces de sa sœur.
l'absence de la prince « Madame, lui écrivait-il, quoi? ces jolis doigts que j'ai remarqués si souvent occupés, soit à tracer des fleurs, soit à dessiner des paysages, se sont détournés de leurs occupations
habituelles pour toucher une plume, et c’est pour moi qu'ils ont fait ce sacrifice ! Vous T ;
croyez encore, Madame, ne pas avoir assez fait; vous me parlez de reconnaissance, et que me restera-t-il done? C'est à moi qu'il convient de l'employer : que ne dois-je pas à toute votre famille? Votre bonne et admirable mère daigne me conserver la mème amitié dont vous avez été témoin: votre sœur Zénaïde et le prince qu'elle va épouser me voient avec plaisir et sans une sorte de sentiment pénible que votre amour filial a rendu sublime.
» Je vois la table où vous dessiniez, mais je n’y vois pas Mie Charlotte. Oui ! espérons que cela n'aura qu'un temps et que je vivrai encore assez pour nous {rouver tous réunis et contents... »
Le mariage de la princesse Zénaïde avec le prince de Canino fut célébré le 29 juin 1822. Lucien Bonaparte, qui était venu à Bruxelles pour cette cérémonie, en partit immédiatement pour Rome, où il précédait les jeunes époux, qui, après un court séjour en cette ville, hllèrent se fixer en Amérique auprès du roi Joseph.
Avec eux, le souvenir de David subsista par-delà les mers, comme le Roi se plaisait à le lui rappeler en lui recommandant son secrétaire.
« J'ai recu, lui disait-il, votre lettre par les mains de ma fille arrivée ici il y à six semaines. La cadette, que j'appelle votre élève lorsque je veux la flatter hors de toute mesure, en partira dans trois mois; elle vous reverra à Bruxelles. »
Pour l'honneur de nos musées, le contrat de vente des Swbines et du Léonidas avait été signé le 26 janvier 1820, car jamais les successeurs de M. Decazes n'auraient consenti à une semblable compromission avec un régicide. La vente avait été faite au prix de 50,000 francs par tableau, payables en trois termes. Nous verrons que David, qui avait éprouvé tant d'ennuis avec les payements du Sucre, se montrera un peu inquiet de la solvabilité du gouvernement royal qui, au contraire, fut d'une scrupuleuse exactitude.
Diverses conditions étaient stipulées dans l'acte de vente, comme l'évaluation des bordures et la reprise par l’ädministration de l'atelier de la place de la Sorbonne. Quelques difficultés s'élevèrent sur les bordures, sur les poèles et le plancher qui étaient dans l'ates le départ de David, avait servi de dépôt à une foule d'objets qui
lier. Ce local, aprè garnissaient son appartement. Poisson, qui avait été chargé d'enlever avec le plus grand soin le monument de Drouais scellé dans le mur du Jardin de la rue d'Enfer, y avait disposé les œuvres de son maitre; car, outre les Subines et le Zéonidas, les toiles roulées du Sucre et des Aigles et les portraits ainsi que les copies de Lepelletier et de Marat cachés par une couche de céruse, on y avait relégué la Douleur d'Andromaque, les études d'Zlalie et la Cène du Valentin.
Quand l'atelier de la Sorbonne fut remis à l'administration, M. Delahaye rendit à M. de Sénonnes les tableaux du Suere et des Aigles ; par un curieux rapprochement, il reçut
de ses mains la toile du Serment du Jeu de Paume, qui, depuis 1802, était restée sur un ? I
rouleau au fond de la galerie du Louvre. Gros recueillit dans son atelier les ouvrages de son
maître, et sa modestie s’effrayait de travailler devant ces chefs-d’œuvre. Le dévouement de Gros, sa délicatesse, avaient extrèmement touché David. Il cherchait
à lui en témoigner sa reconnaissance, quand sa femme, devinant ses intentions, lui conseilla
de lui envoyer comme souvenir un dessin d’Aexandre el Campaspe qu'il avait composé
endant qu'une bronchite le retenait à la chambre. Il accepta cette idée avec em pressement F
et chargea, en ces termes, M. Delahaye de porter à Gros cette marque de son amitié. «Ma femme me fait part du plaisir que ferait à mon cher M. Gros 1
moi représentant A/exandre faisant peindre par A
a vue du dessin de pelle sa maîtresse Campaspe ; je saisis cette occasion pour le prier de l'accepter de ma part; c'est peu pour l'intérêt qu’il n’a cessé de me témoigner. »
Gros se montra très sensible à ce souvenir, et il ne manqua pas d’en remercier vivement son maître dans sa lettre du 3 avril 1820, où il lui raconte l'effet produit sur le public par l'exposition au Luxembourg des Subines et du Zéonidas. Avec ces deux toiles, cette galerie possédait alors les œuvres les plus remarquables de David, car elle était déjà ornée des Zoraces, du Zrutus et du portrait de Pie VZZ que le roi Louis XVIII avait gardé, malgré toutes les sollicitations du Saint-Père.
A propos des conseils de David sur la nécessité de produire un tableau d'histoire, Gros reconnait la vérité de ses remarques; aussi lui demande-t-il un sujet. Il lui dit aussi
combien il est heureux de sa recommandation auprès du comte de Schænborn qui lui a
fait l'honneur de lui demander un pendant au délicieux tableau de l'Zucharis et Télémaque. « Paris, le 5 avril 1820.
» Mon très cher Maitre,
» Je me plaisais à réunir tous les motifs de vous écrire, tels que l’absolue conclusion du marché relatif à l'acquisition de vos deux chefs-d'œuvre, tels que l'admiration publique eb toutes les réflexions qu’allait exciter plus vivement leur exposition au Luxembourg, où ces deux tableaux, au milieu de vos Zoraces et de votre Brutus, dominent comme la double colline. En effet, chacun, dans cette foule morne et immobile d’une profonde admiration, semblait dire : « Pourquoi leur auteur seul est-il privé de les voir? — Cela ne peut durer. — Voilà le premier pas! » Telles étaient mes espérances. Quand tout à coup la catastrophe la plus affreuse, la plus inattendue, replonge la France dans les plus sombres idées et éloigne encore tous les bénéfices de la tranquillité publique. Moi, qui ne rève que votre retour, j'ai remercié le ciel de vous voir à un tel moment loin d'ici, tranquille au milieu de toute la considération qui vous est due, dans un Pays qui aura pour titre de gloire de vous avoir reçu et possédé.
» C'est ainsi que j'ai retardé, mon très cher maitre, de répondre à l’admirable lettre dont vous m'avez honoré et enrichi. Elle renferme tout ce qu'on peut imaginer tude d’un maitre
de la solliciqui vous est père et ami. Moi et ma femme nous l'avons lue et relue, nous la relisons toujours avec la plus grande attention. Tout y est profondément tracé, soit les conseils, soit les rapprochements puisés dans l’histoire de l’art, soit les portraits de person
LE
nages qui caractérisent si bien deux écueils, l’un jetant feux et flammes qui s’éteignent en paraissant; l'autre, placé entre la ruse et la mollesse, agitant son sceptre de clinquant sans pouvoir ressaisir la science. Certes, vous savez que j'ai toujours trop reconnu les écueils pour m'y laisser briser; mais, pour mieux suivre la belle route que vous me tracez, achevez et mettez le comble à vos bienfaits.
» Un sujet donné par vous, mon cher maître, serait pour moi l’œuvre la plus sacrée à remplir. Vous savez ce qui peut me convenir, je l’attends religieusement et compte sur une complaisance dont vous m'avez flatté.
» Aujourd'hui mème, Rey a apporté et placé sur un chevalet le tableau d’ÆZector en son état. J'espère sous peu le montrer utilement à quelqu'un de marquant. Aujourd’hui aussi il a accroché les autres tableaux qui sont ainsi plus sûrement placés. O mon cher
maître, je suis dans un sanctuaire ! j
» Les quatre toiles, toujours couvertes de leur enduit n’y sont pas : la discrétion préside à tout cela.
» Je ne puis assez vous remercier du magnifique dessin dont vous m'avez honoré. C’est un de vos plus terminés, et c’est sûrement le bon et vif Eugène qui m'a fait parler, car je n'ai jamais élevé ma pensée jusque-là : c’est pour ma vie l'objet le plus précieux.
» J'ai eu l'honneur de recevoir le comte de Schænborn, possesseur de votre tableau de
élémaque. Je m'empressai de lui montrer le dessin de la Caspaspe. Après l'avoir beaucoup admiré et reconnu pour l’un de vos plus finis, il y retourna et me dit avec cet accent affectueux et de bonhomie que vous lui connaissez sûrement : « Permettez-moi de revoir » encore ce dessin. Je crois voir M. David et ça me fait plaisir. » Le ton qu'il a mis m'a pénétré, tout ce dessin me fait le mème effet.
» Mais ce n’est pas tout, mon cher maître. Vous lui avez dit tant de bien de moi, qu'il s'avise de me demander un pendant à votre Zlémaque. Je suis resté confondu et m'en excusai, mais il y tient absolument. J'ai relu la description que vous m'avez fait l’amitié de m'envoyer ; de plus, j'ai su que Naigeon avait fait un petit croquis. En le voyant, mon embarras est devenu au comble, car le sujet est d’une délicatesse morale et d’une simplicité physique qui n’a pas son pareil. Il n’y a que la force et la richesse qui puissent être si noblement simples. Malgré la faiblesse du croquis, je conçois quel plaisir vous avez eu à traiter le bel effet du bras et des ombres qui remplissent l’espace entre les deux torses. Le croquis même démontre qu'il y a là quelque chose de particulier pour l'art. Trouver un sujet aussi délicat, pas possible, deux figures plus naïves, pas possible. Je remplirai done le mieux que je pourrai une pareille grandeur de toile.
» Je me flatte que Jules voudra bien se charger de cette lettre. J’ai eu le plaisir d'annoncer à Eugène sa prochaine arrivée. Dans les embrassements qu’il aura le bonheur de vous donner, confondez les miens comme vous voulez bien confondre le plaisir de mes succès avec celui que vous ressentez pour ceux de vos propres enfants.
» Recevez, ainsi que Madame David, de ma femme et de moi, les plus profonds sentiments d’attachement.
» Je vous embrasse de tout cœur, votre affectionné élève, GROS. »
DAVID A BRUXELLES 571 Quelque temps après, Odevaere se rendant à Paris, David le chargea de la lettre
suivante pour Gros. Il revient sur l'obligation pour lui de faire un ouvrage classique et
pour l’encourager, il lui indique plusieurs sujets qui lui parai
sent dignes de ses pinceaux.
« Bruxelles, ce 22 juin 1820.
» Mon cher Monsieur Gros,
» Je profite de l'occasion de M. -Odevaere (
qui par parenthèse vient de terminer un fort beau tableau)
et qui, plein d'estime pour les grands {alents de la Fr êtes un des plus fermes soutiens, désire se retremper à 1 faire remettre cette lettre tardive 5 avril 1820.
ance, dont vous à vue de vos ouvrages, pour vous à celle que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le
» Oui, mon ami, le marché est conclu de la vente de mes deux table des Zhermopyles. J'ai déjà recu le premier des trois payeme seront-ils exacts? C’est là la question ; 1
aux des Sabines et nts convenus, mais les autres ’absence de M. Forbin n'y mettra-t-elle pas un obstacle? On n'a pas rempli complètement mon intention
: donnant donnant, était ma devise. J'ai lieu je pense d’être méfiant ; {
aisons-nous et attendons » Hélas! d’après les lettres que je reçois journellement de P. de l'accueil du public. Hélas | je le répète, si j'ét
aris, jai lieu d’être content ais à Paris je n’en recevrais pas tant; aussi je n’en prends que ce qui me convient, je ne m’abuse pas ; constance que j’aieue à me laiss
je dois plutôt ces éloges à la er calomnier par certains de mes élèves et leurs amis les journalistes « du jour ». Ils répétaient avec eux « Vive plus de ces hommes méprisables
le Roi, vive la ligue!» Ne parlons : le public ne me venge que trop. Abandonnez, mon ami, le désir que vous avez de me voir de retour en France; je suis bien ici, j'y suis content, je n'y vois point ceux qui importuneraient mes yeux.
» Êtes-vous toujours dans l'intention de faire un grand que oui. Vous aimez trop votre art Pour vous en tenir à des sujets futiles, à des tableaux de circonstance. La postérité, mon ami, est plus sévère ; elle exigera de Gros de beaux tableaux d'histoire. Quoi ! dira-t-elle, qui devait plus que lui représenter Thémistocle faisant embarquer la valeureuse jeunesse d'Athènes
ableau d'histoire ? Je pense
se séparant de sa famille, abandonnant ce qu'elle a de plus cher au monde pour courir à la gloire,
animée par l'exemple de son chef? Pourquoi Alexandre, âgé de dix-huit ans,
sauvant son père Philippe d'un danger imminent, ne m'a-t-il pas été représenté par Gros? A-{-il au belles filles rangées avant le combat ét plus belle action ?
ssi oublié les Mariages Samnites où les plus aient le prix du vainqueur et de celui qui faisait la
» S'il voulait s’en tenir à Rome, que n’a-t-il peint C Brennus ; le courage de Clélie allant trouver Por. Régulus retournant à Carthag:
attendent, etc., etc.
amille, qui punit l'arrogance de senna dans son camp; Mutius Scævola ; e en quittant Rome, bien convaincu des tourments qui l'y
» L'immortalité compte vos année
S, n’attirez pas ses reproches. Saisissez vos pinceaux, produisez du gr
and pour vous mettre à votre Juste place; préparez-vous à
mn TE Re
chausser le cothurne par le tableau que vous devez faire pour le comte de Schœnborn. Théagènes et Chariclée ne sont pas à dédaigner ; Daphnis et Chloé non plus; Phaon et ssants ; Ismènes et Isménie et nombre de jolis romans du 1v° siècle.
Sapho peuvent être intér Je joins à ma lettre la grandeur de la tête du 7#émaque, qui vous indiquera la proportion de vos figures. Vous avez déjà la grandeur de la toile; il faut autant que possible que les figures conservent la même proportion.
» Je vous remercie, mon bon ami, de votre attention relativement à mon tableau d'AÆector et d'Andromaque. Je vous dirai simplement que je ne voudrais pas que le prix fût au-dessous de vingt mille francs. Ce dessin de C'ampaspe et Apelle que vous estimez tant est une idée de ma femme, je lai saisie.
» Recevez, mon bon ami, mes embrassements et faites agréer à votre chère épouse l'expression de mon respect; ma femme les partage.
» Adieu, adieu; votre ami, » DAVID. »
Puis, revenant au tableau d'histoire, il ajoute : « J'inclus ici séparément à « dessein » le conseil que je vous ai déjà donné et qui est dans votre intention, d'après ce que vous m'en avez déjà marqué. Oui, mon ami, il faut faire un grand tableau d'histoire ; l'Europe attend cela de vous, on m'en cause souvent, et moi je réponds aux étrangers de tous les pays : « Quand on fait les ouvrages qu’il a déjà produits, on peut bien faire également un » tableau d'histoire. » Cela ne les convaine pas, ils veulent voir pour bien vous juger ; à cela iln'y a rien à répondre. Vous n’attendez pas qu'on vous commande des ouvrages. Votre fortune ne vous met pas dans cette triste position. On fait rarement de beaux ouvrages de commande, du moins c'est toujours l'effet que cette manière à produit sur moi. Cette marche n’était bonne que pour les peintres de second ordre. C'est ce qui a fait faire à Raphaël et à bien d’autres du premier ordre des anachronismes qu’ils n’eussent jamais faits, comme d'introduire des papes modernes dans des scènes bien antérieures à leur existence.
» Le Salon public ne devant s'ouvrir qu'au mois d'avril 1822, vous avez le temps de répondre à l'attente générale. Le temps s’avance et nous vieillissons, et vous n'avez pas encore fait ce qu’on appelle un vrai tableau d'histoire. Quand vous avez le talent et l'âge
encore, vous convient-il d'attendre toujours! Vite, vite, mon bon ami, feuilletez votre
Plutarque, choisissez un sujet connu de tout le monde ; cela importe beaucoup. Envoyez m'en l'idée, je vous ferai part de mes réflexions, je ferai plus si vous le désirez. Votre gloire
est tout ce qui m'importe.
» Je sais que vous avez votre plafond et d'autres ouvrages à terminer; je le sais, mais je sais aussi que vous pouvez vous réserver de les faire attendre, et les motifs qui vous feront différer ces sortes d'ouvrages trouveront des admirations. Pensez à cela sérieusement, pensez que celui qui vous parle ainsi est votre ami.
» DAVID
» Mille et mille amitiés à vous et à votre chère épouse ; ma femme se joint à moi.
» Vous savez qu'on est en marché pour mon tableau d'Andromaque. Ne le lais
partir pour la Prusse sans que M. Delahaye ne vous en écrive. C'est à lui que les fonds doivent en être comptés. »
Gros accueillait ainsi le pressant appel de son maître :
« Paris, ce 4 août 1820.
» Mon très cher maître,
» Ma femme a été bien flattée de répondre elle-même à la dernière de vos lettres qui, toutes, renferment les plus hautes leçons, mais celle-ci est le plus bel itinéraire que puisse recevoir un artisle dont la constante ambition et la seule gloire qui puisse satisfaire son cœur « est d'attester qu'il à été votre élève ». Tous les sujets que vous m'indiquez sont beaux de sentiment et de développement. Mais j'ai été bien joyeux au premier nom de Thémistocle ; ma pensée avait été au-devant de la vôtre. Ce que nous avons éprouvé dans notre moderne Athènes avait dirigé mes idées de ce côté! C'est le sujet qui m’entraine le plus.
» Il faudra que je prenne un parti, car, dans ce pays de tourbillon, si on n'y prend garde, on finit par faire les affaires des autres et négliger les siennes, et mon unique affaire doit être de répondre à ce que vous attendez de moi.
» Je vous remercie de nouveau de l'attention que vous avez eue de m'envoyer la grandeur de la tète de Zémaque ; c'est ce à quoi il sera plus facile de se conformer. A l’aspect de votre douce et naïve composition, j'ai vu que le pendant me donnait un torse de femme et j'avais cela dans un sujet que je désirais faire ; c’est Ariane doucement persuadée el détachée par Bacchus du rocher qu'elle baignait de ses larmes. L'ébauche en fut faite aussitôt, et parut satisfaire M. de Schœænborn. Les sujets que vous m'avez indiqués depuis, sont plus vierges et plus délicats; mais déjà la petite proportion ramène à la délicatesse, et d’ailleurs vous m'avez inculqué la haine des train-train de style. « La nature, M. David, et les Grecs, » voilà, dis-je à mon atelier, comment et par où il faut passer pour remonter ou tenter de » remonter jusqu'à eux. »
» J'avais encore été au-devant de votre pensée, lorsqu'il y a quelque temps que, pressé
par le secrétaire du duc d'Orléans de lui dire ce que je croyais que vous désiriez du tableau d’Æector, je lui d
cédiez au-dessous de vingt mille francs, ce qu'il entendit seulement sachant à quoi s’en
is, comme vous me le marquez depuis, que je ne pensais pas que vous le
tenir. Je ne les ai pas revus, mais j'aurai les occasions de renouer cela.
» Ou incommodé ou dérangé, j'ai vu passer des occasions de vous écrire sans pouvoir en profiter : entre autres, le bon père Van Spaendonck qui, j'espère, aura fait bon voyage. J'ai deux occasions aujourd’hui. Je ne sais si ce sera M. Girard, graveur, qui vous remettra celle-ci; en tout cas il s'empressera de vous aller voir. Il grave dans le genre du crayon de la manière la plus distinguée, et a fait de très belles choses d'après Raphaël.
» J'ai aussi à vous dire que le prix de Rome de cette année à été donné à Coutan, mon élève, qui eut le premier prix il ÿ à trois ans, lorsque Hesse, mon élève, eut le grand prix.
Il était temps, pour l’âge et pour le découragement que je redoulais en lui.
» Oh oui! mon très cher maitre, je bénis la ville hospitalière et amie des arts, qui recueille et honore dans son sein l’illustre chef de l’école française. Combien de fois n'ai-je remercié le ciel de vous savoir tranquille et heureux, loin des horribles scènes dont nous avons élé témoins il y a quelque temps. Jouissez paisiblement de votre gloire et croyez que tous les amis des arts qui sont ici entourent votre retraite de leurs hommages profonds.
» À parte. Naigeon m'interrogeant tout à l’heure sur Morel, pour la gravure du Léonidas, j'ai répondu... : « S'il quittait la planche des Zoraces il y a douze jours; mais il » y à douze ans... » Le bien de la chose avant tout. Mais, mon cher maitre, c’est entre nous, ne laissez pas entrevoir ce que je vous marque là, parce qu'après cela, je me le reproche quant à lui que cela affligerait.
» Le dessin de Campaspe est la « Gemma » de mon petit salon, et je suis bien reconnaissant à M" David d’avoir eu une idée si heureuse pour moi et que vous avez si généreusement approuvée.
» Je n'ai pu rejoindre Odevaere, et nous nous sommes quittés {out autrement que je le désirais. Veuillez lui faire mes amitiés et mes excuses, ainsi qu'à son aimable épouse. Ma femme espère bien qu'à une autre occasion nous réparerons cela. C’est la faute des maladies, des tracas qu'il faudra pourtant que je jette de côté un jour. Il y a trop longtemps que je ne vous embrasse que sur le papier, et quoique cela me soit difficile, il me sera plus difficile encore de m'en retenir.
» Naigeon m'a dit que vous aviez été enrhumé. Adieu, mon très cher maitre, recevez, ainsi que M" David, mes respectueuses et profondes amitiés.
» GROS
» Ainsi que celles de ma femme qui vous porte les mêmes sentiments que moi. »
On se sent ému à ces preuves si sincères d'affection et surtout de modestie. Cest le peintre de la Peste de Jaffa, du Champ de bataille d'Eylau qui vient solliciter les conseils d'un vieillard exilé, qui accepte avec reconnaissance le sujet qu'il lui choisit, ne croyant
pas avoir encore as
ez fait pour la gloire de son école. L'histoire des arts compte peu d'exemples d’une telle vénération pour le maître et d’un semblable désir de le conserver pour guide. Trop souvent, au contraire, l’amour-propre et mème la jalousie se dissimulent derrière l'indépendance affectée de ses avis.
En lisant attentivement ces lignes, dictées par l'amitié, on y découvre l'inquiétude d’une âme trop impressionnable, et quand Gros parle des tracas « qu’il faudra pourtant qu’il » jette de côté un jour », on pressent presque l'heure où il viendra demander à la mort la fin de ses épreuves et de ses déceptions. Pour aujourd’hui il ne s’est pas encore laissé aller à cette triste pensée, et l'espoir d’aller embrasser son ami lui redonne toute son énergie. Un an cependant devait encore s’écouler avant qu'il pût accomplir son projet; mais, loin d’y renoncer, il pensait à porter à son maître un précieux témoignage de son admiration.
Celui-ci, de son côté, ne l'oubliait pas et lui adressait toujours des élèves. En lui
recommandant le jeune Decaisne, qui avait antérieurement reçu les conseils de Girodet,
David ne peut s'empêcher de faire remarquer les côtés défectueux du talent de
ce premier professeur.
« Bruxelles, le 23 décembre 1820.
» Mon cher Monsieur Gros,
» Le jeune homme qui vous présentera cette lettre est de Bruxelles
Allant la première
fois à Paris, il se plaça sous M. Girodet dans l'intention d'apprendre la peinture. Il y resta » j! + “
à peu près un an, puis revint dans sa patrie m'apportant une lettre de
M. Girodet qui m'invitait à le diriger dans
s études, ce que je fis jusqu'au moment actuel de son second voyage. Il contracta, dans sa première école, un vice si f
aux d'envisager la nature que, malgré ses louables efforts, je ne pus jamais extirper. Je lui fis envisager, ou qu’il avait mal senti son premier maître, ou qu’il ne me concevait pas non plus; qu’il fallait enfin opter, ou être vrai, ou travailler toujours dans le vague, et, pour représentai, par intérèt pour lui, que M. Girodet n'avait jam
Cette idée le frappa. C’est à vous, mon bon ami, que je le
mieux le convaincre, je lui ais pu former un seul élève.
recommande, il était au moment de me comprendre, c'est à vos grands talents à faire le reste ; il est plein de vénération pour vos ouvrages ; vous lui ferez sentir qu’il faut être bien respectueux devant la nature et ne pas prétendre la réduire à nos caprices. Son nom est Decaisne.
» N'oubliez pas, mon cher bon ami, quand le moment arrivera pour mon second payement de mes tableaux des Subines et des Thermopyles, de vouloir bien, s'il est nécessaire, aider M. Delahaye, mon fondé de pouvoir, de votre crédit auprès de MM. de Forbin et de
Senonnes auxquels je vous prie de présenter les témoignages de ma reconnaissance. » DAVID.
» Mille et mille amitiés de la part de ma femme à M Gros et de la mienne l'assurance
de mon attachement respectueux.
» P. #. — Je n’ai pas encore de réponse relativement à mon table
au d'Andromaque dont le dessin est en Prusse et qui n'es
t pas revenu à l’époque indiquée. »
Cependant, à en croire l'opinion que Beauvoir exprimait à Navez, l'atelier de Gros était loin de ressembler à celui de leur maître. Malgré les efforts de Gros pour s'inspirer de l’esprit de David, les productions de ses élèves n'offraient que des pastiches de son talent, des « figures plus ou moins bien torchées », M liberté chez les élèves, et chez le professeur l
stérile en sa manière.
ais manquant de cette variété qui indique la ‘absence de formules étroites et d’une confiance
Decaisne retournant quelque temps après
à Bruxelles, Gros le chargea, pour David, de la lettre suivante :
« Paris, le 19 mars 1891.
» Mon très cher maitre,
» Malgré une forte migraine qui me laisse à peine voir ce que j'écris, je ne veux point
laisser partir M. Decaisne sans qu’il vous porte le témoignage de ma tendre amitié. J'aurai
bien de la satisfaction à savoir à son retour l’état de votre santé, ainsi que celle de Mr David, que l'on n'a dit avoir été un peu malade.
» Le due d'Orléans ne s'explique pas encore pour l'acquisition de votre tableau d’ÆZector qui, lui disais-je, n’en est pas moins au-dessus de tout ce que l’on fait et peut faire aujourd'hui, pour n'être que le prélude des chefs-d’œuvre que vous avez faits depuis : tableau, ajoutai-je, digne du Poussin et d'une plus belle exécution; tableau, enfin, qui a changé la marche de l’école Française.
» J'aurai encore occasion et serai peut-être plus heureux; mais le prince fait faire beaucoup de petits tableaux d'histoire moderne el cela nuit peut-être un peu. Je termine cependant pour lui un sujet de David devant Sañl, mais ce sont des grandeurs et des prix moyens.
» Je recois à l'instant une lettre de M. le comte de Schænborn. Elle est aussi flatteuse que vous pouvez l'imaginer par les manières honorables que vous lui connaissez envers les artistes. Elle est en réponse de celle par laquelle je lui marquais que le petit tableau que je devais à votre bienveillance et à la sienne était terminé, et où je lui marquais toutes mes craintes et ma reconnaissance.
» Je compte aller vous embrasser au premier moment si le sort ne se lasse pas aupa-
ravant de nous priver d’un aussi illustre maitre.
» Ma femme et moi nous vous renouvelons, ainsi qu'à M David, toutes les plus vives assurances de notre profonde et respectueuse amitié.
» GROS
Il persistait d'autant plus dans son intention d'aller à Bruxelles qu'il savait que ses
amis avaient été malades. David avait été fatigué par une bronchite assez violente, tandis
ue sa femme avait été frappée d'un commencement de aralysie qui avait mis ses jours en PE I ÿ l danger. Cependant, des soins éclairés triomphèrent de ces affections, el le 4e avril 1821,
David pouvait écrire à Gros pour le rassurer.
« Mon cher bon ami,
isfaire votre empressement de savoir des nouvelles de nos santés.
» Je dois d’abord sa Nous avons été réellement malades, l'un et l'autre, moi d’un catarrhe opiniâtre accompagné ; ; £
l'un rhumatisme à ma jambe malade. Je suis bien guéri de ces deux indispositions, mais,
ce qui n’est pas au pouvoir de la médecine, c'est un manque d'appétit que j'éprouve depuis deux ans, qui ne fait qu'empirer, et, quoique cela, on remarque que je ne dépéris pas autrement. Mais celle qui a été plus malade est réellement ma femme.
» La manière dont la maladie s’est annoncée était vraiment effrayante ; je croyais que j'allais la perdre, et jugez des réflexions sinistres que je devais faire; mon fils Jules arrivant à Bruxelles dans cette circonstance, le médecin indécis sur Le cours que pourrait prendre la
maladie, l’obligeant de rester plus longtemps qu'il ne croyait el que ses affaires à Smyrne
’exigenient; enfin, mon cher Monsieur Gros, Vous le dirai-je, tout-à-coup la scène
GROS OFFRE À DAVID UNE MÉDAILLE D'OR 57 change : le talent du médecin ou la bonne constitution de ma femme la remet sur pied; au bout de dix jours mon fils avait pu repartir et ma femme actuellement se porte bien. Il n'y a donc que moi qui n'ai pas d’appétit, malgré les amers qu'on me fait prendre.
» Parlons de vous, mon bon ami; vous venez donc de terminer votre tableau de Bacchus el Ariane. Vous ne doutez pas du plaisir que j'aurais de le voir, mais je suis habitué depuis longtemps aux privations. Celle-ci n’est pas la moindre. « Patience, il faut » souffrir pour une si belle cause. »
» Vous faites aussi un tableau en petit, dites-vous, pour le duc d'Orléans ; petit ou grand, c'est toujours de l’histoire. Je suis content que l’on vous tire des habits dorés, des bottes, ete., etc. Vous vous êtes assez fait voir dans ces tableaux, personne ne vous à égalé. Livrez-vous actuellement à ce qui constitue vraiment le peintre d'histoire; vous voilà sur la route, ne la quittez plus ; tous les autres passeront, il n'y a que ceux-là qui sont à l'abri des passions des hommes.
» Quant à M. le duc d'Orléans, relativement à mon tableau, laissons-le venir, ne le pressez pas par intérêt pour moi.
» Pour la promesse ou pour mieux, pour l'espérance que vous me donnez que nous pourrons bien vous voir en Flandre, je ne vous presserai jamais de l'effectuer. Vous ne trouveriez pàs en ce pays de quoi satisfaire votre curiosité. D'ailleurs, ne les avez-vous pas vus en France, ces tableaux qui attiraient les étrangers en Belgique?
» Produisez, mon ami, cela vaut mieux, et j'aime mieux sacrifier le plaisir que j'aurais à vous embrasser ici, au plaisir de savoir qu'il est sorti un nouveau chef-d'œuvre de votre main. Embrassez pour moi votre chère et bonne épouse; présentez-lui mon hommage et les témoignages d’attachement de la part de ma femme.
» Votre ami éternellement dévoué,
» DAvID.
» Je vous recommande toujours M. Decaisne ; ce jeune homme a l'amour de la gloire, il est travailleur, il est instruit, il est fait pour parvenir.
» Je ne doute pas que c'est en partie à vos bons soins que je dois ce second à-compte de mes tableaux des Subines et des Thermopyles. Continuez-les-moi, je vous prie, pour le troisième payement définitif, »
Quelques jours après cette lettre, où David faisant passer son bonheur après la gloire de son élève, lui recommandait de ne pas perdre un temps précieux à voyager, il eut occasion de rassurer sa tendresse inquiète en lui adressant d’abord Paelinck, artiste belge sorti de son atelier, puis M. Parmentier, lacquéreur de son dernier tableau de la Cotère d'Achille. Ts purent donner à Gros des nouvelles les plus précises de la santé de ses amis de Bruxelles.
Mais le jour approchait où Gros allait enfin réaliser ses désirs. A la fin de novembre 1821, il vint surprendre son maître. Les deux amis tombèrent dans les bras lun de l’autre, et ce fut un spectacle touchant que de voir ces deux hommes de génie, ces émules dans les arts, se donner les marques d’une sincère affection. Mais Gros ne
En a PEL DE PESTE
s’en tint pas à ces seules caresses. IL offrit alors le précieux cadeau qu’il avait préparé ;
une médaille d’or portant d'un côté l'effigie de David et sur le revers, cette devise : L'ÉCOLE FRANÇAISE RECONNAISSANTE et entre des palmes, l'inscription suivante :
LES SABINES, LÉONIDAS PLACÉS AU MUSÉE PAR LA MUNIFICENGE DU ROI MDCCCXX
David ne put retenir ses larmes à cette nouvelle marque d'amitié, car Gros seul avait eu l’idée de cette médaille. Il en avait confié l'exécution à Galle, graveur en médailles, son collègue à l’Institut, et l'avait aidé de ses souvenirs pour le portrait de David. Il avait aussi payé tous les frais de sa fabrication, et, toujours modeste, il s'était confondu dans les rangs de cette école dont il offrait l’inestimable hommage à son maitre.
Gros ne fit qu'un très court séjour à Bruxelles. Il s’entendit avec un monnayeur de cette ville pour la frappe des autres médailles de bronze, car le coin de Galle avait élé envoyé de France. En causant avec David, il parla du tableau que lui avait demandé le comte de
Schænborn. Il en fit, sous les yeux de son maitre, un croquis qu’il lui laissa. Celui-ci le conduisit à son atelier et lui montra l'ébauche d'un grand tableau de Hars désarmé par Vénus, qu'il venait de commencer. Enfin, satisfait d'avoir pressé sur son cœur celui qui y occupait une si noble place, Gros reprit, plus content, plus confiant en l'avenir, la route de Paris.
De toutes les visites que reçut David pendant son exil, aucune ne put lui être plus agréable et lui laisser un plus profond souvenir. Cependant, quelque temps auparavant, quelques artistes distingués étaient venus le voir, entre autres son vieil ami Van Spaendonck, son plus ancien collègue à l'Institut, car tous deux avaient été appelés par le Directoire à prendre part aux élections qui formèrent ce corps illustre.
Après lui, Horace Vernet et Géricault vinrent le saluer au nom des amis des arts. Il y a quelque chose d’intéressant à voir ces jeunes gens, débutant avec éclat dans la carrière, venir offrir leurs couronnes au vieillard qui s’était illustré par tant de triomphes ; à se représenter les chefs du mouvement qui se prononçait alors, recucillant de la bouche même du maitre les conseils qui avaient porté l’école Française à une si noble hauteur. Leur démarche si honorable est une preuve du respect dont David eût été entouré, si la politique avait permis qu’il revint jouir d’un glorieux repos dans le sein de sa patrie.
Ils étaient porteurs de lettres que leur avaient confiées pour David plusieurs de ses élèves, dont quelques-uns, comme Schnetz, avaient formé le projet de partir avec eux. Tous ces fidèles ne furent pas oubliés; on but à leur santé et au moment de leur départ l'exilé chargea Vernet et Géricault de leur remettre ses remerciements. Il écrivait à
Schnetz :
« Bruxelles, ce 16 novembre 1820.
» Mon cher Monsieur Schnetz,
» Je ne puis vous dire la joie que j'éprouve de trouver l'occasion de vous faire exprimer, par l'organe de deux habiles peintres, MM. Horace Vernet et Géricault, mon