‹ Le peintre Louis David, 1748-1825Chapitre 21 sur 328 · D'ENVIRON 4 PIEDS DE LONG SUR 3 PIEDS DE HAUT · texte numérisé non relu

D'ENVIRON 4 PIEDS DE LONG SUR 3 PIEDS DE HAUT

N° 105. Portrail de M. P...

Les peintures portant les numéros 104 et 105 avaient été terminées avant le voyage d'Italie. L'une était la répétition en petit du Zé/isaire peinte sous les yeux du maître par ses élèves Fabre et Girodet, retouchée et signée par lui. Elle n’était pas exactement semblable à la toile de 1781, car le mouvement du soldat et le fond avaient été changés. Ainsi modifiée elle servit plus tard à la gravure de Morel.

Le portrait était celui de son beau-père, M. Pécoul. Ces deux toiles occupèrent un instant la critique. Elles font aujourd'hui partie du musée du Louvre, ainsi qu’un portrait de M Pécoul, de la même époque. David avait aussi peint avant son départ Me de Vassal, épouse de l’Intendant général des États du Languedoc, et le comte de Clermont-d’Amboise.

Les Zoraces arrivèrent enfin à Paris, et Vien plein de sollicitude pour son élève et désireux d’avoir la primeur de cette œuvre nouvelle présida à l'ouverture de la caisse, fit tendre sur son châssis et porter ensuite le tableau à la place assez médiocre qui lui avait été réservée au Salon.

Une fois exposé, il fut aussi admiré qu’à Rome. La foule se pressa devant ce nouvel ouvrage, et les critiques reprirent leurs plumes pour se prononcer sur cette toile qui intéressait si vivement le public. Parmi toutes les appréciations que nous avons parcourues, aucune ne nous semble s'être élevée à la hauteur de cette création célèbre. On en juge la composition, le dessin, la couleur; on loue l'énergie du père, des guerriers, la grâce des femmes, l'ajustement savant des draperies, l’exactitude du costume, la sévérité de l'architecture, mais on ne pense pas à faire ressortir le côté moral de cette œuvre.

Cependant on aurait pu croire qu’à cette époque où régnaient déjà les idées émises par les philosophes et que Diderot avait appliquées au jugement des œuvres d'art, cette partie si importante n'aurait pas été négligée, et que se rappelant la tragédie de Corneille, quelque critique aurait essayé de comparer l’œuvre peinte à l’œuvre écrite, et de décider qui des deux, du peintre ou du poète, avait le mieux rendu l'héroïsme de ces âges primitifs. Ce ne fut que plus tard, sous l'impulsion donnée par la Révolution, que l'on comprit que dans l’œuvre de David il fallait chercher quelque chose de plus que l'ouvrage du peintre.

David avait su peindre le père de famille sacrifiant son foyer à sa patrie et appelant la

faveur du ciel sur les armes héréditaires qu'il confie à ses enfants. Il avait su représenter

des frères unissant dans leur serment leur patriotique ardeur : l'ainé sûr de la victoire, l'autre à l’âme tendre et dévouée, le dernier plein d'un feu fatal se jetant en avant de la mort; mais tous, père, frères, époux, insensibles au groupe charmant et triste que forment les affections de la famille.

Au lieu de retrouver dans cette peinture austère la saine tradition de la peinture française dont le Poussin a été le premieret le plus grand représentant, on s’attacha à la partie matérielle de l’œuvre, à quelques fautes de composition, aux jambes écartées d'Horace, à son bras trop développé, à la démarche chancelante du père el « aux épées d’étain et sans effet. ».

L'artiste cependant dut être satisfait de l'impression produite par son ouvrage, car,

sauf ces remarques, tout le monde fut unanime pour lui assigner une place hors ligne parmi ses confrères, et à le regarder désormais comme le chef de l'École et l'initiateur d'un art nouveau que Vien avait seulement entrevu.

La gravure de Martini, du Salon de 1785, nous montre que les préoccupations de David à propos de la place accordée à son tableau n'étaient pas sans fondement, car il était mis à une telle hauteur, qu’il était bien difficile d'en apprécier les qualités. M. D'Angiviller, à l'administration duquel on ne peut refuser une bienveillante sollicitude pour les intérèts des artistes, manifesta au Directeur de l’Académie l'intention de porter remède à cette organisa tion défectueuse dont souffraient les Horaces etles œuvres d'autres artistes recommandables.

Il lui écrit le 23 septembre 1785 :

«Monsieur,

» Les tableaux ordonnés par Sa Majesté étant tous d'une dimension qui, dans le courant de l'exposition, ne permet que de les placer fort haut pour la plupart, et plusieurs artistes s'étant plaints que cette élévation empèchait qu'on ne les vit et qu'on en portât le jugement convenable, il m'a paru juste de leur donner la satisfaction de mettre leurs ouvrages plus à la portée des amateurs et juges de la peinture. Le mois entier pendant lequel doit durer l'exposition étant donc sur le point d'expirer, j'ai jugé

à propos d'en fixerle terme au. de ce mois pour les tableaux appartenant aux artistes et à des particulie

; après quoi vous voudrez bien vous concerter avec M. André Vanloo, pour que les divers tableaux

ordonnés par le Roi et lui appartenant soient abaissés et placés de la mamière convenable pour qu’on les voie parfaitement, de sorte que les artistes et les connaisseurs puissent les examiner de près et en porter un jugement exact. »

de peinture, à M. D'Angiviller, nous en apprend les résultats.

s ordres furent exécutés, et une lettre de Cochin, secrétaire perpétuel de l'Académie « Ce 8 novembre 1785.

» Monsieur,

» J'avais prévu ce qui arriverail en descendant les tableaux du Salon. Tous les ouvrages de premier ordre y ont gagné. Il s'en est cependant peu fallu que cette opération

ne déplût au public par la décision qu'on prit sur-le-champ de fermer le Salon, qu'il s'attendait encore à voir pendant la huitaine. Mais les premiers mécontentements se sont oubliés aussitôt qu'il a été rouvert. Il est certain que M. Peyron y a beaucoup gagné, aussi quelques-uns de nos artistes (entre autres M. Mouchy sculpteur, qui est bien en état de juger) m'ont dit qu'ils ne savaient pas lequel ils aimeraient le mieux avoir fait, de son tableau, ou de celui de M. David. L’éloge est certainement trop fort, M. David est supérieur. Il est vrai qu'un autre artiste, mais peintre, m'a assuré que ce tableau n’était pas beau. Il a ajouté, on fait telle et telle chose pour cet homme-là, cependant ce n’est pas une si grande merveille. J'ai senti tout de suite que le serpent de l'envie sifflait sourdement dans son cœur, et dès lors j'ai compté pour rien ce jugement. D'ailleurs il ne faut pas toujours se fier aux sentiments des artistes sur ce qui concerne leurs rivaux, surtout lorsqu'ils professent le même genre. Il en est qui ne jugent que d’après leur manière. »

Voici la réponse de M. D’Angiviller aux insinuations de Cochin :

« Fontainebleau, le 9 novembre 1785.

» À M. Cochin, Secrétaire perpétuel.

» J'ai lu avec plaisir, Monsieur, la relation que vous m'avez adressée des résultats de cette exposition particulière que j'ai cru devoir à la gloire, je dirai même à l'instruction de ceux de nos artistes dont les œuvres, dans le grand genre, me laissent le désir et l'espoir de donner un rang plus marqué à l'École Française. J'avais prévu avec vous que les jugements se décideraient avec plus de justesse et par conséquent plus d'équité. Je suis vraiment enchanté que le sieur Peyron y ait gagné. Je me plais, je l'avoue, à voir en lui un homme réellement fait pour être distingué. Quant au sieur David, j'espère que de petits jugements particuliers ne lui seront pas plus nuisibles que les éloges, peut-être exagérés, que quelques personnes lui ont donnés. Mes grandes espérances, quant à lui, reposent sur le courage qu'il a eu de s’arracher lui-même à un système qui pouvait faire craindre qu'il ne s’écartât plus encore.»

Cette lettre, rapprochée de celles échangées entre Vien et le Directeur général, quand David fut malade à Rome, nous montre l'intérêt que ce dernier porta toujours à cet artiste qui, du reste, lui en témoignait sa reconnaissance dans sa lettre écrite de Rome à l'occasion du 1° janvier 1785. On a donc beaucoup exagéré, nous le croyons, le mécontentement de M. D’Angiviller à propos de la dimension des Æoraces, dépassant celle fixée par l'administration. Si des critiques à ce sujet furent adressées au peintre des Zoruces, elles vinrent plutôt de « notre Pierre » qui avait peu de sympathie pour un artiste dans lequel il voyait un rival victorieux, et nous croyons qu'il attacha tant d'importance à cette question de dimension, qu’il avait déjà soulevée lorsque David l’avertit que son tableau dépasserait de trois pieds la mesure habituelle, que ce fut à lui que l’auteur impatienté répondit : « de prendre des ciseaux et de couper la toile par le bout qui lui conviendrait le plus. »

Maintenant, que Charles-Claude de Flahaut de la Billarderie, comte D'Angiviller,

ne

Conseiller du Roi en ses conseils, Mestre-de-camp de cavalerie, Chevalier de l'Ordre royal et militaire de Saint-Louis, Chevalier Commandeur des Ordres royaux militaires et hospitaliers de Saint-Lazare, de Jérusalem et de Notre-Dame du Mont-Carmel, Intendant du Jardin royal des Plantes, Pensionnaire vétéran de l'Académie royale des Sciences, Directeur et Ordonnateur général des Bâtiments du Roi, Jardins, Arts, Académies et Manufac-

tures royales, grand Voyer de la ville de Versailles, fût un peu vain de sa haute position,

cela pourrait bien être; que M“ D'Angiviller, en femme d'esprit, essayät de corriger les petits travers de son mari et qu’elle en fit mème la satire dans une pièce de vers intitulée : Le Brin d'herbe et l'Ananas, offerte à David le jour de sa fête, cela est encore possible, mais il n’en est pas moins certain que le Directeur général continua au peintre sa bienveillante protection, qu'il s’intéressa à ses succès et le maintint toujours sur la liste des artistes jugés dignes de recevoir des travaux du Roi.

A cette époque s’établissait une correspondance suivie entre David et Drouais, de laquelle malheureusement nous ne pouvons donner que quelques lettres de Drouais, celles de David nous faisant défaut. Ce qui reste cependant fera connaître le caractère de Drouais, son admiration pour son maître, l'affection réciproque qui les unissait et les divers incidents survenus dans le monde des arts.

Quand Drouais était arrivé à Rome, il avait si peu recherché les avis de Lagrenée aîné, alors Directeur de l'École, que ce dernier envoyait à M. D’Angiviller les observations

suivantes empreintes d’une certaine aigreur.

« Rome, le 24 octobre 1784.

» Si depuis quelque temps, Monsieur le Comte, jene vous ai pas fait part aussi souvent que vous le désirez de ce que font les pensionnaires et surtout le sieur Drouais, c’est que ce jeune homme étant dans les mêmes principes que son maître, il se cache à tout le monde et ne fait voir ses ouvrages que lorsqu'ils sont entièrement terminés. Je lui ai, dans les commencements de son séjour, dit à ce sujet qu'il était nécessaire pour son avancement que je visse plus souvent ses ouvrages; il m'a répondu que ce n'était pas faute de confiance en moi, mais qu'il ne pouvait faire autrement.

» J'ai done pris le parti d'attendre qu'il me vienne prier de voir ce qu'il a fait quand l'ouvrage est achevé. Car enfin, que puis-je dire à un homme que son maitre et ses adjacents flattent au point de le comparer à Raphaël, où au moins à Poussin et à Le Sueur. J'avoue que ce jeune artiste a beaucoup de talent, mais il ressemble plus à son maître qu'à tous les grands noms que je viens de nommer.

» Quand il me fit voir son académie peinte qu’on m'avait élevée jusqu'aux nues, je pris la liberté de lui dire que ses contours étaient un peu secs et en général que sa manière était peinée; que l'on s'apercevait qu'il avait été très longtemps à faire cette figure, et qu'il fallait du moins s’étudier à cacher la peine lorsqu'on n'était pas né facile, ce que j'ai pourtant accompagné de compliments et d’encouragements.

» Je crois qu'il se dispose à faire un tableau dont j'aurai l'honneur de vous dire ce que je pense lorsqu'il me le montrera, mais je ne crois pas que ce soit de sitôt. »

La-situation depuis ne s'était pas modifiée, et Drouais, aidé des seuls conseils que lui envoyait David, venait de mener à bonne fin son tableau de Yurius à Minturnes. Cette toile avait été fort appréciée à l'exposition des pensionnaires à Rome. Aussi

écrivait-il :

« Rome, le 30 août 1786.

» Enfin, Monsieur et bon ami, grâce à vos bons avis, on a été content de mon tableau, au delà de mes espérances. On le trouve bien supérieur à ma figure peinte, et je ne sais pas si je me trompe, je le crois effectivement mieux, quoiqu'il y a des parties dans ma figure dont j'ai été plus content après les avoir faites. On m'a donné la supériorité sur Gauffier, et c’est ce que je désirais.

» Il est venu beaucoup de monde cette année voir notre Salon qui est assez fort en tout genre. Potain a fait une figure très bonne et une tête aussi; il a une couleur bien fine. Gauffier, sa figure m'a étonné par le mauvais dont elle est, ainsi que tous ceux qui l'ont vue. J'ose dire qu'il n'y a personne qui ne peindrait une figure d'une meilleure couleur et mieux dessinée. Je crois qu'elle lui fera beaucoup de tort, car on dit qu'il faut que le petit soit bien aisé, puisque celui qui à fait ce petit tableau a fait cette figure; enfin, je ne vous l'assurerai pas, vous la verrez. Ramey est le plus fort en sculpture; les trois autres, Fortin, Chaudet et Michallon se disputent. La figure de Fortin a une assez bonne tournure, mais elle n’est pas modelée moelleusement, trop sentie. Ce sera celle qui plaira peut-être le moins à l’Académie. Il l’a faite trop en jouant et je crois que la sculpture surtout ne demande pas à être faite comme cela. Hubert a fait un projet considérable et qui lui fait beaucoup d'honneur. C'est une palestre à l'instar des Grecs et des Romains. Le dessin perspectif de son projet vous fera plaisir. On attend que M. Taunay ait fini son tableau pour l'exposer; je crois qu'il est mieux que celui de l’année passée. Pour moi, j'attends avec impatience le moment où vous verrez ma besogne; elle vous sera adressée et vous en ferez l'ouverture.

» L’habitude que j'avais de travailler régulièrement tous les jours fait que je m'ennuie à la mort. Il faut que je me remette bien vite à travailler. Voilà ce que j'ai projeté pour cette année; je vous prie de me dire si je fais bien. Je vais chercher un sujet de l'histoire Romaine où il y ait sept à huit figures, tant hommes que femmes; que ce soit un sujet en campagne pour changer. Je ferai mon possible pour le bien composer, et lorsque j'aurai bien réfléchi, et lorsque je n’y verrai plus, je vous l’enverrai.

» Pendant l’espace de temps que cela ira à Paris et que cela reviendra, j'ébaucherai ma copie pour le Roi (la Communion de Saint Jérôme). C'est parce que vous me la conseillez que je la fais, car j'aurais donné l'impossible pour en être exempt. Je la ferai moitié plus petite; pour lors, je la laisserai là jusqu'à la fin de ma pension, et je resterai quatre ou cinq mois de plus pour la finir, parce que la dernière année je désirerais bien faire un grand tableau. Si vous approuvez cela, n'en parlez pas à ma mère, parce que outre cela je séjournerai, comme je vous l’ai déja marqué, dans toutes les villes pour prendre des provisions. Il sera dit que je vous importunerai toujours. Je voudrais être avec vous; je tâcherais de répondre à tout ce que vous faites pour moi,

nage nes rer Te

mais le temps approche. On parle beaucoup ici que vous allez revenir et on ne fait que me le demander. Je réponds que cela se pourrait bien. Ainsi il faut revenir ensemble passer une année.

» Vous commencez à vous occuper de votre tableau pour le Roi. Vous m'avez marqué que le sujet est Damoclès. C'est assurément l'instant où il aperçoit l'épée suspendue. C'est un superbe sujet et considérable. Je désirerais bien vous en dessiner le mannequin. En cas que vous ayez besoin de quelque chose, écrivez-le-moi. Adieu. Je vous écrirai tout ce que l'on aura trouvé dans mon tableau. J'en sais déjà, mais je mettrai tout ensemble. Adieu, comptez sur l'attachement de votre serviteur.

» DROUAIS

« Mes respects, s’il vous plait, à toute votre famille. Bien des choses de la part d'Hubert et de Fortin. »

Prud’hon, alors à Rome, a fait du Hurius de Drouais une critique sévère; il le jugeait en ces termes, dans une lettre à son ami Fauconnier :

« Vous vous plaignez de ce que je ne vous parle point du tableau de M. Drouais ; il me semblait vous avoir dit quelque chose à ce sujet dans ma dernière lettre. Si ce n’est sur son tableau en particulier, du moins sur sa manière en général. Je ne sais si vous vous en rappelez. Mais, pour en revenir au tableau, faisons l'application de ses principes sur le sujet qu'il a traité, et je vous dirai en même temps ce qu'il m'en semble.

» D'abord sur la composition, il me semble que selon l’histoire, Marius qui se trouvait dans un endroit assez obscur (suivant ce qu'il paraît par le fond même du tableau) n'aurait point dû avoir ce brillant outré que M. Drouais lui a affecté particulièrement. Ensuite que signifie ce bras tendu de Marius qui semble reprocher au soldat sa lâcheté, tandis qu'au contraire il lui dit d’un {on de voix terrible : « Malheureux, oserais-tu bien tremper tes » mains dans le sang de Marius? » Lesquelles paroles, jointes à un regard effrayant, intimident, émeuvent et épouvantent le soldat qui prend la fuite. Que fait-il donc, ce soldat,

à se cacher gauchement de son manteau, et dont la tête n’exprime aucun sentiment ?

Pourquoi, épouvanté qu'il doit ètre, ne recule-t-il pas? est ce qu'il faudrait demander à l'auteur, car il est difficile de deviner son intention. De plus, Marius, dont les chairs d'un style pauvre ne me présentent qu'un mendiant, pourquoi, au lieu d'un caractère misérable, ne m’a-t-on point donné, soit dans le style de sa tête, soit dans les formes de son corps, l'idée d’un grand homme, mais féroce, sanguinaire et cruel? Alors j'eusse vu Marius lui-

même qui ému, quoique tranquille en apparence, ne marque sa supériorité que par un

regard fier et terrible et en des paroles dont le son menaçant fait fuir l’ass » .…… Vous me dites, mon ami, qu'on préfère le tableau de M. Drouais à celui de

M. David. Si on n'envisageait que les facilités du pinceau dans celui de M. Drouais, on

aurait raison. Mais ce sera un bien petit avantage, lorsqu'on voudra comparer Marius à l'action intrépide des trois Horaces qui jurent, avec une fermeté incroyable, de verser jusqu’à la dernière goutte de leur sang pour sauver la patrie. C’est alors que le sentiment

prédominant fait disparaître toute idée de peinture; on a grand tort, mon ami, dans cette

préférence. C'est la marque d’un goût dépravé, d'un sentiment émoussé et factice qui n'est plus capable de sentir le vrai beau, et à qui le colifichet doit plaire davantage... »

Nous pouvons à propos de ces critiques donner ce détail intéressant, que dans la collection des croquis de David en Italie, se trouve un essai de la composition du Æarius, avec toutes les modifications indiquées par Prud'hon. Marius se retourne comme arraché à ses sombres pensées, et son regard seul suffit pour faire reculer le soldat qui s’en préserve de la main gauche, tandis que de l'autre il serre son épée contre son sein. Ce dessin porte des traces de corrections. Sont-ce celles de David sur un croquis envoyé par Drouais? Il est regrettable que nous n’ayons rien qui éclaircisse ce point qui viendrait ajouter un nouveau poids aux réflexions sur le talent de David que Prud’hon fait à la fin de sa lettre.

Il n'est question d'un PDamoclès traité par David que dans cette lettre de Drouais.

Son maitre travaillait alors à deux compositions que nous retrouvons dans l'état des sujets proposés par les artistes eux-mêmes pour le Salon de 1787.

« 1° Coriolan, après s'être réfugié chez les Volsques et avoir trouvé d'eux des secours, est décidé à se venger de sa patrie. Au moment de son départ pour aller combattre, il en est empêché par sa mère, sa femme et ses enfants. »

» 2 Départ d'Attilius Régulus qui aime mieux s'exposer aux plus affreux supplices et à la mort qui l'attendait à Carthage, que de consentir aux négociations proposées par les Africains. Sa mère, sa femme, ses enfants, personne enfin ne peut le détourner de son projet.»

Le Coriolun, d'abord accepté par l'administration, fut remplacé par le Zrutus. Quant au Réqulus, il fut rejeté; on en retrouve la composition dessinée, à la vente de David sous le n° 40.

Drouais, en écrivant à son maître, s’informe du concours de 1786 où l'Académie ne donna pas de prix.

« Rome, le 13 septembre 1786.

» Monsieur,

» Je m'attendais à recevoir une lettre de vous à ce courrier-ci, et savoir bien au juste pourquoi il n'y a pas de prix cette année; car on n’en sait pas encore bien la cause. Les uns disent que c'est parce qu'ils étaient trop faibles (chose que j'ai peine à croire), les autres que c’est jalousie pour votre atelier; d’autres enfin, que ce sont les professeurs qui se sont disputés entre eux. Je vous avouerai que Fabre, Girodet et Wicar étant les mieux, comme on le dit, et le prix étant en balance, j'ai cru que vous vous étiez emporté contre cette injustice et que vous aviez envoyé faire foutre les perruques. J'espère que le courrier prochain je recevrai une lettre de vous où vous me donnerez quelques détails.

» Pour moi, à présent, je paresse tant que je peux. Néanmoins, je m'occupe sérieusement de chercher un beau sujet. On a été content jusqu'aux derniers jours. Ce qui me fait le plus de plaisir, c'est que les peines que je me suis données n’ont pas été perdues, puisque tout l'honneur tombe sur vous, et que les choses dont on a été content sont celles qui ont quelque ressemblance avec vous. Je n’ajouterai cependant pas foi à tout cela et je ne serai réellement tranquille que lorsque vous m'aurez dit ce qui en est.

» Dessus le rouleau de ma toile je l’adresserai à vous, et je serai bien aise que ce soit vous qui le voyiez le premier; et, si cela ne vous dérange pas, je vous prierai de me faire le même plaisir de l'année passée. Comme il est très sale, il a besoin d’être nettoyé. Je mettrai aussi avec le tableau une lettre où sera la liste de tout ce qu'on a trouvé. Je vous prie aussi de me parer ma marchandise. S'il peut être élevé à quatre pieds et demi de terre, je crois que c’est la hauteur qui lui convient le mieux. Enfin, le tout comme vous le jugerez à propos. Je me repose entièrement sur vous et votre complaisance.

» Je comptais avoir trouvé un gladiateur, mais la personne ne veut plus le vendre. Tout ce que je trouverai de beau je vous l'enverrai à Paris, soit pour vous, soit pour moi. J'ai acheté tous les membres du Laocoon, qui sont premiers moules; on y voit le travail du marbre et ils sont fièrement beaux, pour l'Apollino, il en est de même. Vicenzo, le mouleur,

vous promet beaucoup, et quand c’

st au moment, il a toujours quelque chose qui dérange ce qu'il vous a promis. Soyez persuadé que si je n’ai rien envoyé, c'est que je n'ai rien trouvé de beau. Vous èles sûrement en train de travailler à force, et je suis persuadé que cela ne va pas comme vous le voulez, mais que c’est calé.

» Adieu, je suis pour la vie votre affectionhé serviteur. » DROUAIS. »

« Mes respects à Madame, s’il vous plait, ainsi qu’à toute votre famille. »

Quelques jours après Drouais répondait à David qui l'avait informé de son désir d’être envoyé à Rome comme Directeur en remplacement de Lagrenée aîné, dont les fonctions finissaient le 31 décembre 1780.

« Rome, le 4 octobre 1786.

» Monsieur,

» J'ai recu votre dernière qui m'a fait le plus grand plaisir, ainsi que ce qu'elle contient. Votre crainte au sujet de M. Peyron n’est peut-être pas mal fondée, car on dit qu'il ne bouge pas de chez M. D'Angiviller ; mais il n’est pas possible que M. D'Angiviller se moque assez de nous tous pour nous envoyer M. Peyron. Pour moi, il ne faudrait que cela pour me faire partir. Nous avons apparemment la même antipathie pour sa personne et pour son mérite. Je vous conseille bien de briguer cette place le plus que vous pourrez. Vous y trouverez votre bien et votre satisfaction, comme tous les jeunes gens la trouveront. Quant à moi, vous devez penser le plaisir que j'aurais et quelle jouissance pour moi de passer plusieurs années à Rome ensemble. Car mon temps fini, j'irais passer quelque temps à Paris et reviendrais de suite. Pour ce qui est de parler de lui, je ne pense jamais aux couillons et aux patelins que pour les mépriser. Si de m'entretenir de vous faisait quelque chose, vous seriez déjà nommé, car c’est de vous que j'ai le plus de plaisir à parler. Je trouve quelques personnes qui woûtent le même plaisir avec moi et très peu savent bien vous connaitre.

» J'ose dire, si bien des personnes avaient les yeux comme moi, on vous respecterait davantage et vous auriez moins de jaloux. Mais comme on ne peut combattre avec vous à force égale, on cherchera d'autres moyens et gare à ces moyens. La plupart du temps, ce sont eux malheureusement qui l'emportent. Plus je vais et plus je vois cela. Il y a des gens

qui emploient si bien leurs moments perdus! et qui, par des bassesses et des soumissions,

obtiennent ce que le mérite n'aura pu gagner. D'abord on vous en veut, j'en suis sûr, et à tous ceux de votre atelier. L'injustice que l’on à faite à Fabre et à Girodet se confirme tous les jours ; et d’après cela, il faut qu’ils s'attendent à tout, ainsi que vous. La personne dont il est un peu question est M. Lagrenée le jeune. Ce serait encore là un fier Directeur. Dites moi s’il en est question à Paris.

» Je désire que vous soyez content de mon tableau au point qu'on nous en veuille davantage. Je crains seulement que quelques bétas n’en aient parlé trop avantageusement. Comme je n'ai pu mettre dans la caisse une lettre pour vous, comme je vous l'ai marqué, à peu près dans le temps que mon tableau arrivera, je vous dirai tout ce qu'on a trouvé de mal. Je suis après à composer, et le sujet que j'ai pris est d'une difficulté horrible. Je vous en enverrai le texte avec un petit croquis.

» Il faut que je me tienne bien sur mes gardes cette année, car on dit que Gauffier ébauche un tableau qui est charmant et bien mieux que l’autre déjà. Le sujet est Rebecca. Vous connaissez cela fait par Raphaël dans les loges, où il y a un homme qui arrive tenant un bâton crochu, et qui est étonné de la beauté de Rebecca qui tient une autre femme sur l'épaule. La scène se passe au bord d'une fontaine où s'abreuvent des moutons. À moins qu'il ne le fasse à peu près juste, il est difficile de faire mieux.

» Vous me demandez la suite de mon affaire de coups de couteaux. Fortin était avec moi. Ils étaient deux contre un homme lorsque je pris celui qui était sans défense chez moi. Les parents sont venus qui l'ont retenu chez eux. Il faisait un train horrible à ma porte. La patience me manquait, quoique je me sais bien bon gré de ne pas être sorti, car j'aurais été assailli par tout le quartier qui est composé de Zirbi de ce genre. Le lendemain, ils se sont retirés, pensant bien que l'homme, qui était un cocher, et moi nous allions poursuivre l'affaire. J'ai été chez M. Lagrenée lui conter cela. Il a pris cela {rès froïdement, disant que cela ne le regardait pas et que ce n'était pas son cocher. Enfin, à force de lui dire des duretés et excité par tout le monde qui était chez lui, il ne s’est pas donné la peine d'aller lui-même chez le Gouverneur, il lui a écrit; l'affaire a tiré en longueur. Je n'ai pas été en sûreté pendant huit jours que j'étais obligé de porter des pistolets. Au bout de huit jours, l'homme s'est sauvé. Le second, qui n’était pas coupable, s’est rendu lui-même en prison et a été relâché. Le Cardinal à été informé de cela et a prié le Gouverneur, avec qui il est ami, de veiller à ma sûreté et de poursuivre l'affaire qui est toujours en {rain et l'homme hors de Rome.

» Vous voyez que par le peu d'intérêt que M. Lagrenée prend à moi, on a manqué l'occasion de faire un exemple pour la sûreté des étrangers. C’est une vilaine mâchoire que je ne puis pas regarder et à qui cette chose-là a fait peu d'honneur; jusqu'au moindre

laquais qui hausse les épaules. Adieu, faites votre possible pour venir l'année prochaine.

Je le souhaite encore plus que vous. Donnez-moi votre bénédiction pour cette année, j'en ai grand besoin.

» Adieu pour la vie, votre affectionné serviteur. » DROUAIS. »

La place de Directeur de l’Académie de France à Rome ne fut donnée à aucun des artistes dont il est question dans ces lettres. Ce fut Ménageot qui l'emporta. On peut regretter que David ne l'ait pas obtenue. Au lieu de rester à Paris, en plein mouvement révolutionnaire, il se fût trouvé dans un milieu plus calme, ne recevant que les échos affaiblis des grands événements qui se passaient en France; et s’il était revenu dans son pays, brusquement frappé de la violence des faits qui s'offraient à ses yeux, il eût peut-être

hésité à se lancer dans la politique.

Certainement aussi, s'il eût été à Rome, son amitié clairvoyante, veillant sur la santé

de Drouais, eût engagé son élève à plus de calme et eût réussi à éloigner cette fin si lamentable qui l’enleva dans la force de l’âge à la tendresse de ses amis et aux espérances de l'art.

Un retard dans leur correspondance inquiète Drouais, et lui fait écrire la lettre suivante :

« Rome, le 30 octobre 1786.

» Il y a longtemps, Monsieur, que je n'ai reçu de vos nouvelles. Ma mère ne m'en à

même pas donné et cela me fait craindre que vous ne soyez malade. Je connais cette espèce

de bêtise ou plutôt faiblesse de ma mère de ne pas m'écrire quand quelqu'un qui m'intéresse

est malade; une preuve est qu'elle n’a pas voulu m'écrire que vous aviez la fièvre l'année

passée, et je ne l'ai su que par vous; au je lui ai fait une si forte leçon que je serais étonné qu'elle recommencât.

» Depuis que je suis à Rome, je n'ai pas encore passé de moments si tristes que ceux que je passe actuellement. Voilà quinze jours ou trois semaines que je ne sais que devenir. Je ne peux venir à bout de la composition que je cherche. Consulter Hubert, vous savez comme on a de la peine à le remuer, et comme il ôte l'envie de travailler, quoique je retire plus de ses avis que de ceux de Fortin, qui ne me dit pas la moindre chose. Je suis bien bêle, et si je ne vous avais pas, je serais foutu. Enfin, j'ai mis le terme au courrier prochain, mal ou bien il faut que cela parte. Je n'y vois plus ou du moins je crois voir si au-dessus que je n'y vois rien.

» Vous me dites que vous dormez, et moi je vous dirai qu'il y à des moments où je ne sais pas ce que je ferais de moi-même; si vous pouviez me donner un peu de votre sommeil je serais un peu plus heureux et je ne courrais pas les rues comme un homme qui à perdu la tête. Je ne vous cache pas qu'étant sûr de retourner ici, je désire bien être au moment de vous rejoindre, j'ai grand besoin de cela. Le tableau de M. Vincent, dont je connais la composition, ne doit effectivement pas vous donner de l'émulation. Votre émulation

est en vous-même et je ne crois pas que vous puissiez en espérer de vos confrères. Adieu, je

ne vous en écris pas davantage ce courrier. Je vous étourdirai assez le courrier prochain avec mes croûtes.

» Adieu pour la vie, votre serviteur et ami.

» DROUAIS

Ce silence, dont s'alarmait Drouais, était causé par l'accident arrivé à David qui s'était rompu le tendon d'Achille et ‘par l’état de santé de sa femme qui, le 26 octobre, avait donné le jour à deux filles jumelles, Émilie et Pauline.

David, à ce moment, avait probablement déjà commencé son tableau du Socrate, que lui avait commandé M. de Trudaine, conseiller au Parlement et amateur éclairé.

Outre cet ouvrage, il avait entrepris quelques-uns des portraits cités dans la liste de ses œuvres, tels que celui de la marquise de Bréhan et celui de M. Joubert, Receveur général des États du Languedoc, fondateur de la galerie de Florence gravée, membre de l'Académie royale de Peinture, qui fut seulement ébauché.

Une lacune existe ici dans la correspondance de David et de Drouais, qui ne reprend que pour le concours des prix de 1787.

Au nombre des jeunes gens admis cette année, se trouvaient Fabre et Girodet. Ce dernier, dénoncé par un de ses rivaux comme ayant reçu les conseils et les corrections de David, fut obligé de renoncer au concours. Mais ayant appris que l’auteur de cette délation était Fabre qui lui-mème avait profité le premier des avis de son maitre comme plus ancien à l'atelier, il adressa un mémoire à l'Académie pour se plaindre de l'indélicatesse de son camarade. Le bruit de cette affaire étant arrivé jusqu'à Rome, Drouais demande quelques détails.

« Ce 13 juin 1787.

» Monsieur,

» Il y a longtemps que j'attends une lettre de vous, votre retard n'est sûrement causé que par vos grandes occupations, car on m'a écrit que vous étiez en train de travailler à force à votre Socrate, qui est, à ce qu'on m'a dit, superbe. Cela me fait bien plaisir; toute la confrérie sera vexée. Je n'ai rien su, depuis votre dernière lettre, touchant l'histoire de Girodet, sinon qu'il est absolument hors de concours. Tout le monde ici blâme Fabre et beaucoup sont contents de tout cela.

» Gauffier a fini depuis deux mois son tableau dont je vous ai dit le sujet. Messieurs les amateurs et la noblesse (car il n'y à que ces sortes de personnes qui ont le privilège de le voir) disent que c’est une chose étonnante et que l'autre tableau n’est qu'une esquisse en comparaison. Je ne sais quelles sont les raisons qui l'engagent à agir si platement envers nous autres. C’est apparemment la crainte qu'il a de nous faire tomber malades de jalousie ou que cela nous donne un trop grand exemple, du moins à moi, ca il y en a beaucoup de nous autres qui l'ont vu. Il a apparemment l'idée qu'on ne peut aller au delà et ne pense pas que si l'on veut voir réellement du beau, il ne faut faire qu'un pas dans Rome. ; :

42 CHAPITRE Il

» Combien je suis charmé que vous fassiez un petit tableau. Les bêtas verront ce que c’est que d'en faire et qu'ils n’ont ni âme ni sentiment d'aucune manière. Ne croyez pas pour cela que je méprise le talent de Gauffier ; l'émulation qu'il me donne est une preuve assez convaincante de l'estime que j'en fais, mais sa manière d'agir me révolte, c'est un second Peyron, avec plus de talent. De votre temps, il vous a un peu damné; celui-là; il me paraît que chacun a sa bête noire.

» Je vais commencer dimanche la tête de ma figure et je suis bien inquiet de l'événement. J'ai fait un dessin de l’arrangement en général pour vous l'envoyer, mais il ne rend nullement l'effet que cela fait en grand, et comme d'après le dessin vous n’en seriez pas content, cela me dégoûterait, ainsi je préfère risquer le paquet sans vous l'envoyer.

» Il y a un nommé M. Sageret qui vous remettra l'ocre jaune que M. Tierce m'a donnée pour vous. Peut-être que d'après les protestations et les promesses qu'il vous a faites, vous “vous attendez à en recevoir une plus grande quantité; la voilà telle qu'il me l’a donnée.

» Connaissant mon caractère et tous ceux qui m'entourent, vous devez juger les moments cruels que je passe ici. Si la peinture me donnait un peu de consolation je serais moins vexé. Actuellement je suis oppressé, rétréci, el la crainte de passer pour extraordinaire et de ne pouvoir y répondre retient les coups de tête que je pourrais faire et qui, je prévois, me seraient avantageux.

» Il faut attendre des moments plus heureux. Adieu, pensez quelquefois à celui qui est

pour la vie votre dévoué serviteur.

» DROUAIS

David cependant ne cessait d'envoyer des encouragements à son ami et de tenter de calmer cette inquiétude qui le faisait douter de lui-même. Il l'entretenait de ses propres hésitations et des difficultés qu'il éprouvait à mener son Socrate à la perfection. Ces marques d'affection n'apaisaient malheureusement que pour un instant l'esprit agité de Drouais qui

lui répondait à l'occasion de sa fête :

« Rome, ce 10 août 1787.

» Monsieur,

» J'ai recu avec grand plaisir votre dernière lettre. Avant de répondre à ce qu'elle contient, votre fète qui approche m'invite à vous renouveler mes vœux propices. Mon compliment n'ira pas plus loin puisque vous me connaissez et que l'amitié n'a ni temps ni époque fixe. Votre lettre m'a remis du baume dans le sang et vous ne pouvez vous figurer quel besoin j'en avais. Je me suis à peu près rencontré avec votre manière de penser sur la draperie de ma figure. Je l'ai faite d'un pourpre violet bleuâtre, approchant du ton de celui qui est sur votre Hector dans votre morceau de réception, mais cela n'empêche pas que mes demi-teintes paraissent vertes. Outre ce malheur qui m'arrive, je crains (comme vous craignez de votre corps de Socrate) d'avoir fait ma figure en général trop froide et trop fraiche de ton pour un homme déjà avancé en âge, c'est la peur des couleurs qui jaunissent

et de faire noir qui m'y a porté.

» Vous m'exposez vos chagrins et je vois que je ne suis pas le seul. Mais heureux qui a les vôtres, et, comme vous dites bien, la perspective est terrible : pluson va, plus on fait, et plus on est difficile. Je suis encore à travailler à ma figure; je vais à mon atelier et travaille avec peine, mais tous les jours, car éloigné je suis encore moins tranquille. Il semble que les défauts se représentent à vous plus énormes. Je ne pourrai avoir fini pour l'exposition, ni pour quand les figures partiront; ce qui fait, si vous me le conseillez, que je la garderai pour l'année prochaine. Elle prendra du ton d'ici à ce temps et servira d’accessoire à ce que je désire faire, car il faut enfin que pour ma dernière année, je fasse quelque chose d'un peu conséquent, sans cela je ne puis retourner à Paris. Vous pensez, je suis sûr, comme moi là-dessus. Je vais tâchér de trouver un sujet et une composition, je vous l'enverrai et vous prie de m'aider de vos conseils.

» Jugez comme je vais être vexé de voir tous mes camarades exposer, joyeux, satisfaits d'eux-mêmes, et moi seul servir de contraste. Enfin, si j'avais le bonheur de faire quelque chose l'année prochaine, je serais dédommagé de ma vexation actuelle; mais je ne compte plus sur rien que quand je tiendrai et y serai, joint à la peine que je me donnerai, c'est en vous que je fonde mon espérance.

» Ma situation est critique et il faut que je fasse des efforts pour l'année prochaine tâcher de vous revoir sans honte.

» Vous ne paraissez pas satisfait de vous-même; je vous crois, mais cela n'empêche pas qu'on écrit de Paris que votre tableau est superbe et que c'est bien au-dessus de tout ce que vous avez fait. J'attends avec impatience des nouvelles du Salon et de la sensation qu'il fera : sans voir, j'en réponds. N'ayez aucune crainte sur l'outremer que le cuirassier a vendu à M. Pécoul. Le ciel eût voulu que ce fut à lui que je l'aie acheté. C'est à son coquin de fils, qui vole son père et qui vend du faux outremer. J'ai cru que lui ou son père c'était la mème chose, et voilà comme j'ai été trompé.

» Fortin est décidé à partir. Je ne cherche pas à le retenir; il y paraît lrop disposé, d'ailleurs le peu d'ardeur qu'il a est fait pour décourager ceux qui l'entourent, et c'est, je crois, un bien pour lui de partir. Il trouvera en vous un homme qui lui sera bien utile et qu'il faut espérer qu’il écoutera. Nous avions fait la partie de revenir ensemble. Je lui avais conseillé d'employer cette année à faire un groupe ou une figure d'étude à se faire honneur, outre cela, faire de petites copies de la Vénus ou de l’Apollon, de la tête de la petite Tragédie quiest au Muséum, et pour pendant celle de l'Amour. Tout cela lui aurait peu coûté à Rome et ilen aurait pu faire beaucoup d'argent à Paris. 11 avait pour exemple Ramey qui n’a pas perdu la tête, qui a fait cela dans ses moments perdus, et aucune de ses copies ne lui est restée. Enfin, il faut le laisser faire, puisque cela lui plait.

» Lorsque vous voudrez bien, pensez à moi et m'écrire. Vexez-moi; donnez-moi des coups d’éperon et du feu sous le ventre.

» Adieu, je suis votre dévoué serviteur.

» DROUAIS

« Mes respects, s'il vous plait, à toute votre famille. Je vous prie de remercier pour

moi M. Pécoul de son ressouvenir. Fabre a gagné le prix de M. de la Tour. Je ne souhaite pas qu'il en soit de mème de l'autre. C'est un camarade que je ne regarderais pas de bon œil. »

Peu de temps après cette lettre, Drouais écrivait la suivante, dont malheureusement on ne conserve qu'un fragment, pour avertir son maitre de sa résolution de ne pas exposer à Rome et de ne pas envoyer à Paris sa figure du Philoctète; en même temps, il lui

rend compte des ouvr des pensionnaires de l'Académie.

« Rome, le...

» Monsieur,

» Je n'ai pu finir ma figure pour le Salon, ou pour mieux dire je ne l'ai pas voulu, car il n'y avait que pour huit jours d'ouvrage el j'aurais pu l'exposer au moins huit autres jours. Mais j'ai fait réflexion que se faire attendre pour une seule figure peinte, ce n'était pas la peine, ce qui m'a déterminé à la garder pour l'année prochaine, si j'ai le bonheur de faire un tableau, elle servira d'accessoire.

» J'ai été chez M. Lagrenée, je lui ai conté le malheur qui m'était arrivé et qui m'avait tellement abattu le courage d'y travailler, que j'avais été près d'un mois sans pouvoir retourner à mon atelier et que je ne faisais que de m'y remettre. Il m'a répondu : Eh bien, on attendra que vous ayez fini pour faire l'envoi ; mais comme je ne suis pas curieux d'en voyer, je lui ai répondu que je n'aurais pas fini encore pour ce temps. Je lui ai dit que du côté de M. D'Angiviller et de l'Académie, j'espérais que cela ne ferait pas mauvais effet, puisque ce n’est pas manque de répondre aux réglements et que c'est par malheur; d’ailleurs que M. D'Angiviller serait instruit des causes par plusieurs personnes qui s'intéressent à moi. Cela l'a étonné, et il m'a dit : Puisque c’est comme cela, j'appuyerai de mon côté. Comme je n'ai que vous et M. Robert qui connaissiez M. D'Angiviller, je vous prie d'arranger cela comme vous le jugerez à propos auprès de lui et de l'Académie en disant que j'enverrai le double l'année prochaine, d'ailleurs, si M. D'Angiviller le prenait mal ce serait à peu près la même chose. Comme il m'en veut d’être parti sans le voir el ne suivant pas les réglements celle année, je ne serais pas étonné qu'il me donnät mon congé. Si vous voyez que cela prenne cette tournure, je vous prie de m'en avertir tout de suite car je remercierais avant d’être remercié.

» Pour répondre à votre dernière lettre vous remarquez de la mélancolie dans le style de la mienne, ce n’est pas de la mélancolie, c’est chagrin réel. Le mot mélancolie me fait peur, il sent trop le manque de courage, et grâce au ciel, il ne m'a pas encore quitté. La dernière preuve que je viens d'en faire sur ma figure me surprend moi-même. Le départ de Fortin, joint aux malheurs qui me sont arrivés m'a rendu réellement malheureux. J'ai cru définir que le froid qu'il m'a fait paraître dans un moment où l’on est si aise de conter ses peines à un ami, vient de l'embarras où il est de m'avouer son départ lui-même, car tout le monde le sait par lui excepté moi. J'ai su que son oncle le pressait de revenir, je ne puis aller contre, mais il faut espérer qu'il me montrera ses lettres de rappel, c'est, je crois, une chose qui doit

se faire entre amis.

» Il faut que je vous parle du Salon, Gauffier a exposé un petit tableau qui est charmant et surtout étonnant pour le rendu, c'est comme de la miniature. Il est fâcheux qu'avec le grand mérite qu'a son tableau, il ait pillé et écorché Raphaël, c'est une chose impardonnable. Vous savez comme Raphaël a traité ce sujet : je puis me tromper, mais ce n’est pas audessus, comme vous le verrez, j'attends votre jugement pour savoir si je me trompe. Le paysage est fait comme un ange, et pour bien dire, c’est un charmant tableau. Potain a fait une figure qui, je crois, est mieux exécutée que celle de l’année passée, mais moins fine deton. Lethiere est aussi bien que Potain. Il à fait une esquisse peinte et dessinée qui fait très bien, surtout quelques ressouvenirs dont vous vous apercevrez mieux que personne. Desmarais a fait plus qu'on attendait de lui, outre sa figure qui n’est pas, je crois, la meilleure, il a fait un tableau de deux figures qui est réellement étonnant d'après le style qu'il avait auparavant. Le sujet est la Mort de Pindare dans les bras d’un de ses disciples. Vous reconnaitrez encore quelque chose, mais cela nous à étonnés tous.

» Fortin pour sa dernière année s’est surpassé, il a fait un Ajax mourant. Je crois que vous en serez satisfait, et il a la palme en sculpture. Chaudet a exposé beaucoup de choses, parmi lesquelles il y en a de très bonnes, surtout un groupe de Bélisaire, où vous êtes écorché aussi, mais il y a de très belles parties.

» Vous me demandez pourquoi je ne vous parle pas de Lethiere, je crois vous en avoir parlé; je ne vous ai pas plus entretenu de Percier, mais je suis toujours aussi lié avec eux comme à Paris. Ce sont de bons et braves garçons. Comme je ne suis pas très gai (et vous avouerez vous-même que depuis l’année passée je n'ai pas lieu de l'être) je me suis privé d'aller avec eux aussi souvent que j'aurais voulu pour éviter les contrastes. Si j'ai le bonheur que la besogne aille mieux cette année, il faut espérer que je vivrai et respirerai plus librement. Ce qui me chagrine actuellement c’est que voilà longtemps que je cherche un sujet. J'en ai trouvé beaucoup de beaux, mais les uns sont des sujets que vous avez en vue, les autres ont de l’analogie avec ceux que vous avez faits. D'un côté je ne dois pas et n'aurais garde pour mon honneur de faire un sujet que vous devez faire, et, si j'en fais un qui ait de l’analogie avec ce que vous avez fait on se moquera de moi. J'avais presque tout à fait composé le moment où les Tarquins viennent visiter Lucrèce, je crois que vous n'auriez pas été mécontent de la composition, mais je l'ai abandonnée pour cette dernière raison. Dites-moi, que dois-je faire? Les plus beaux sujets, quoique difficiles, me chatouillent autant que vous. De tous côtés je . . . »

Dans l'intervalle de ces deux lettres, l'Académie, malgré les réclamations de Girodet, décernait à Fabre le premier prix de peinture.

Le Salon aussi a vait été ouvert; David y figurait avec son seul tableau de Socrate au moment de prendre la ciguë, au grand étonnement de la critiqué qui attribuait son absence parmi les peintres honorés des travaux du Roï, à la prétention, émise, disait-on, par Pierre, de désigner aux artistes les sujets qu’ils auraient à trailer, prétention à laquelle David aurait refusé de se soumettre. €

Mais l'accident que nous avons rapporté et un mauvais état de santé avaient forcé David à consacrer tous ses soins à l'exécution du Socrate, au détriment du Coriolan, que lui avait

46 CHAPIDR E; I

demandé l'administration. En outre, la composition choisie par M. de Trudaine lui fournissait l'occasion de se mesurer avec un artiste qui, dès les banes de l'école, avait été son rival. Nous voulons parler de Peyron qui, alors Inspecteur de la Manufacture royale des Gobelins, avait recu du Roi la commande d'un tableau représentant aussi la Mort de Socrate. La cor-

respondance de Drouais nous montre quels sentiments David nourri

it à l'égard de son ancien camarade. Il l'avait vu obtenir le prix un an avant lui. Dans les jugements de l'Académie sur les envois de Rome, la partie la plus flatteuse avait toujours été pour Peyron, qui avait, presqu'en même temps que David, peint un Bélisaire. Au Salon de 1785, il avait également exposé un tableau rapporté d'Italie, la Mort d'Alceste, que certains artistes, nous a dit Cochin, préféraient au Serment des Horaces. Enfin, David l'avait rencontré parmi ses compétiteurs pour les fonctions de Directeur de l'École de Rome. Le désir de remporter une victoire complète sur un rival qu'il avait toujours trouvé sur sa route, engagea David à pousser l'exécution de son tableau à un degré de fines

et de léché qu'était loin de demander la sévérité de son sujet. C’est le seul reproche que l'on peut faire à cette œuvre remarquable, dont la composition et le dessin sont dignes des chefs-d'œuvre antiques.

Cette fois, il l’emportait sans conteste; son tableau, placé d'une manière honorable, fut apprécié des amateurs, et sans produire une émotion comparable à celle des Horaces, mit le sceau à sa réputation.

PAR M. DAVID, ACADÉMICIEN

N° 119. Socrate au moment de prendre la ciquë.

Ce TABLEAU, DE 6 PIEDS DE LONG SUR À DE HAUT, APPARTIENT A M. TRUDAINE.

Nous donnons sur ce tableau, dont tout le monde connaît la composition, le jugement porté à cette époque dans Une lettre d'un étranger au Salon de 1787.

.. « Enfin, venons à la Hort de Socrate, à ce sujet sublime traité d'une manière qui ne le dépare pas. C'est au moins pour la dixième fois que je l'examinais, et ce tableau produisait sur moi l'effet immanquable de ce qui est vraiment beau; j'y découvrais toujours de nouvelles beautés, et je m'en allais plus satisfait que la veille.

» Socrate, au milieu d'une prison, dont on n’a pas cherché d'augmenter l'horreur pour produire un effet qui doit se trouver dans le sujet même, Socrate, dis-je, au milieu de ses amis, est prêt à avaler la coupe mortelle qui doit le séparer à jamais d'eux. La tristesse, l'accablement, la désolation est peinte sur leurs visages; le bourreau mème, attendri jusqu'aux larmes, lui présente la coupe en détournant les yeux. Socrate la prend d'un air indifférent ; lui seul, calme et tranquille, occupé d’une plus grande idée, les yeux et la main levés au ciel, il semble, par un discours sublime sur l'immortalité de l'âme, consoler ses amis et leur reprocher doucement leur faiblesse. Son âme parait déjà avoir quitté sa dépouille terrestre ; c'est cependant dans sa figure, dans son maintien, dans tous ses traits, qu'elle se peint d'une manière vraiment sublime. Socrate, dont l'air patibulaire contrastait avec son génie vraiment divin, bien que rendu dans toute sa ressemblance, paraît un dieu, un génie bienfaisant que la nature élève au-dessus des autres hommes, et qu'elle embellit de tous ses charmes.

» Voyez ce groupe d'amis, de disciples désolés, placés au chevet de son lit; ce que la nature, ce que le choix de l'antique nous offre de plus beau est réuni sur leurs figures; leur

expression est vraie, variée et touchante. Par quel contraste puissant, par quel charme, Socrate, le difforme Socrate, écrase tant de beauté, de grâce, de sentiment réunis? C'est le triomphe de la vertu, qu'un courage héroïque, qu'une âme divine élèvent au-dessus de tout. Mais ce sentiment, qui nous parait naturel dans sa sublime simplicité, n’est pas aisé à concevoir et à rendre; mille peintres l’essayeront, mais il faut un grand homme pour y réussir.

» Remarquez, admirez la douleur simple, profonde de ce philosophe assis au pied de Socrate; la vive inquiétude de l'ami placé à ses côtés; le désespoir du jeune homme qu'on voit dans le lointain; enfin la démarche douloureuse et pénible de ce groupe qui sort de la prison.

» Si l’ensemble de ce tableau frappe si avantageusement, il ne perd rien de sa beauté au détail : chacune de ses parties souffre l'examen le plus sévère. Si nous le prenons du côté du dessin et du coloris, premiers mérites d’un peintre, nous le trouverons d'une pureté de dessin, d'une correction, d'une sévérité même et d’une grandeur qui tient aux plus beaux temps de la peinture, son coloris est mâle et vigoureux, sa touche ferme et hardie, sa manière large, son pinceau facile, bien que d’une exécution qui ne laisse rien à désirer. L'on a beau dire, il n’est donné qu'aux grands artistes de finir sans sécheresse, et le comble de l’art est de rendre le travail aisé. Nous arrêterons-nous au goût, partie si essentielle de l’art? Tout nous l'indique dans ce tableau, car tout y est calqué d'après les plus beaux modèles qu'offrent la nature et l’art. Le choix des draperies est parfait; elles n’ôtent rien à la beauté des contours, et indiquent le nu avec cette simplicité pleine d'art qui répand la vérité et l’aisance sur les objets les moins vrais et les plus difficiles.

» Enfin, si nous en venons à l'expression, partie sublime de l’art, qui tient nécessairement du goût, mais qui résulte du concours de toutes les autres, nous la trouverons ici dans son plus grand caractère, c’est-à-dire vraie, simple, noble et touchante..….

» …. Après avoir parcouru les beautés de ce tableau, relevons quelques légers défauts qu'on lui reproche.

» D'abord, dit-on, l'ami assis à côté de Socrate a l'air de lui gratter la jambe, expression de sentiment commune, pour ne pas dire fausse, sur laquelle, à ce que je crois, le peintre s'est mépris lui-mème, au reste qui frapperait moins, si elle ne contrastait avec la sublimité des autres. L'on trouve l'épaule du bourreau un peu chargée et dans quelques parties, telles que le bras de l’ami, je ne sais quoi de trop recherché qui sent l’écorché.

» Enfin, bien des gens ont pensé que la figure du philosophe assis au pied du lit était colossale et la prison trop éclairée. Ces deux dernières remarques m'ont paru de la justesse des premières; je les cite pourtant pour faire voir combien la critique la plus sévère a peu de prise sur le seul tableau du Salon, en fait d'histoire, qu'on peut donner pour modèle aux jeunes gens, et que la postérité mettra au nombre des chefs-d’œuvre des grands maîtres français.

» Je ne sais si M. Peyron, en se décidant enfin à donner au public sa Wort de Socrate, a cru l'égaler ou le surpasser; mais ce qu'il y à de certain, c'est qu'il fait valoir le tableau de M. David, en prouvant au public combien, avec du talent mème, on pouvait être au-dessous de lui. »

Mais la critique n'avait pas si bien traité les autres artistes : des brochures anonymes sur le Salon émurent l’Académie royale de Peinture, qui, par l'organe de Cochin, demanda à M. D'Angiviller que désormais ces écrits fussent signés du nom de leur auteur. Cochin ne fait d'exception que pour l'écrivain du Journal de Paris, auquel « il entreprend de démontrer qu'il ne connaît pas les vrais principes, quoiqu'il semble ne faire que les poser comme incontestables et n’en tirer que des conséquences irrésistibles. Je me propose, dit-il, de lui prouver et au publie qu'il est de Ja plus cruelle injustice à l'égard de M. Suvée, de M. Vincent, de M. Peyron et de plusieurs autres, enfin, et qu'il n’a pas su voir leur mérite... Mais j'entreprends là la défense de trois hommes que je soutiens ètre, après M. David, les premiers de l’art. »

Cette lettre et la réponse de M. D’Angiviller, qui approuve ses conclusions, contiennent pour David, l'éclatante démonstration de la supériorité que son tableau Jui assurait définitivement sur ses contemporains. Il reçut aussi de l'étranger des témoignages bien flatteurs de l’estime que les artistes avaient pour son talent. Le Courrier Anglais lui adressa un article de Reynolds de l’Académie de Londres qui, après avoir constaté, à l'exposition de 1787, les progrès de l'École Française dans la voie d'un art plus élevé et plus vrai, ajoute :

. « La considération générale des objets ne pouvait m'ôter l'attrait que m'avait donné un tableau. C'était le plus grand effort de l'art depuis la chapelle Sixtine et les chambres de Raphaël au Vatican. Ce morceau eût fait honneur à Athènes du temps de Périclès. Dix jours d'observations ne firent que confirmer l'idée générale que je m'étais formée, qui est, qu’il est parfait de tous points.

» Ce tableau, dont le sujet est Socrate recevant le poison, a pour auteur M. David de l’Académie de France. Je n’entreprendrai pas de le détailler. Le but de la peinture est de rendre les idées à l'esprit par des images d’un goût qui peut mieux être senti qu'exprimé.

Tout, dans ce tableau, annonce l'intelligence infinie de l'excellent maitre dont il est l'ou-

vrage. Douze figures concourent sans distraire l'attention du fait. Les accessoires sont naturellement placés; les expressions, vives et pathétiques; les traits philosophiques sont finement exprimés. Ce grand maître a su dans cet ouvrage, ouvrir une carrière très étendue.

» …. M. David, âgé environ de 37 ans, a eu la bonté de nous faire voir plusieurs autres tableaux dignes des plus grands maitres. Il nous fit voir aussi des ouvrages de ses élèves qui travaillent à devenir ses rivaux. Sa manière honnête joint l'affection au respect que nous conservons pour ses étonnantes productions. »

L'enthousiasme du public pour le Socrate ne se borna pas seulement à son auteur. L'homme de goût qui avait su in.

pirer cette belle page recueillait aussi des preuves de la reconnaissance des amateurs. On lui envoya des compliments, des vers, et entre autres la pièce suivante :

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