LE SOCRATE
EÉPITRE A M. DE TRUDAINE A L'OCCASION DU TABLEAU DE LA MORT DE SOCRATE, PEINT PAR DAVID ET EXPOSÉ AU SALON.
Qu'il est heureux celui dont la munificence
Peut naitre et s’illustrer au sein de l'abondance, Et qui portant au loin ses généreux regards
Est le vengeur du goût et l'ami des beaux-arts ! Tel est ton avantage, Ô bienfaisant Trudaine :
Tu rends un noble espoir aux Muses de la Seine. Tandis que du talent les jours sont obseurcis, Pour toi, d’un feu divin, brille encore un Zeuxis,
Et d’un tableau sublime il vient L'offrir l'hommage.
Là, dans les noirs cachots d’un lâche Aréopage, La Grèce a vu marcher le plus grand des humains. Socrate ! noblement soumis à ses destins,
Assis et demi-nu, sur sa couche grossière Rassemblant ses amis, à son heure dernière,
Il les voit, leur sourit, et semble leur parler
Pour les instruire encore et pour les consoler. Tout pleure, et de lui seul l'âme n’est point émue.
Une main vers le ciel, l’autre sur la ci
Il pressent, dans sa mort, son immortalité, Et son front resplendit à la sérénité.
Auprès du philosophe on aperçoit sa lyre,
Car Socrate, en beaux vers, eut la gloire d'écrire Ces fables, dont les traits si connus, si vantés, Avaient été d'abord par Ésope inventés.
© d'un peintre attentif ravissante magie !
Au fini le plus pur alliant l'énergie ;
s affaiblis ; La tunique blanchâtre, abaissée à grands plis, Fait re
1] marque du vieillard les mus
rlir son pied par une demi-teinte,
Et des fers, sur sa jambe, on voit encore l'empreinte.
Mais des discours du Sage un groupe est occupé, Chacun demeure alors diversement frappé.
Ceux dont l’expérience est le fruit d’un long âge Montrent, dans leur tristesse, un tranquille courage. D'autres jeunes, ardents et les larmes aux yeux, Observent le vieillard d’un air plus curieux,
Tandis que son bourreau, chargé de la ciguë, S'avance en sanglotant et détourne la vue.
Plus loin, le seul Cebès, abattu, consterné, Reste assis sur la pierre et s’y tient incliné. Sa crainte, sa pitié, ses douleurs sont muettes. Il a laissé tomber son crayon, ses tablettes.
50 CHAPITRE Il
Il écoute, il médite, il cherche à retenir Ce qu'il doit raconter aux siècles à venir, Et qu'a tracé Platon dans ses pages fidèles :
De Socrate mourant les lecons immortelles.
Que ce chef-d'œuvre heureux du Zeuxis des Français Condamne maintenant les tableaux sans succès, Où d’un pinceau mesquin la froide enluminure
Outrage également et l’art et la nature;
Tableaux qui d'un Salon trop prompts à s'emparer
Le dégradent toujours au lieu de l’honorer.
Mais que tu dois l'aimer ce chef-d'œuvre, ô Trudaine ! Toi qui sus lui prédire une gloire certaine.
Ainsi, guide toujours les arts consolateurs,
Eux seuls peuvent donner ces plaisirs enchanteurs Qu'un esprit élevé cherche et goûte sans cesse ;
Et nos neveux diront en louant ta sagesse :
« C'est pour lui, sous les yeux des Muses qu'il servit,
» Qu’avait chanté Delille, et que peignait David. »
A propos de la composition du Socrale, quelques biographes attribuent le
heureusement trouvé du philosophe tenant la main suspendue sur la coupe mortelle, les uns à une erreur matérielle dans la mise au carreau; les autres à l'observation d'André Chénier qui, le voyant prendre le vase fatal, aurait dit « que tout entier aux grandes pensées qu'il exprime, Socrate doit étendre la main vers la coupe, mais qu'il ne la saisira que quand il aura fini de parler ».
Nous ne savons quelle créance il faut ajouter à ces anecdotes, mais il nous semble que les habitudes de réflexion que David apportait dans la composition de ses tableaux expliquent l'à-propos de ce geste qui, du reste, se retrouve aussi dans la composition de
Peyron.
Au milieu de son succès, David n'avait pas oublié Drouais. Il l'avait informé de l'effet produit par le Socrate, et lui avait envoyé aussi son opinion sur les ouvrages exposés par
différents artistes. Son élève lui répondait :
« Rome, le 19 décembre 1787.
» Monsieur,
» Enfin, nous voilà arrivés à cette nouvelle année où j'espère avoir l'honneur et le grandissime plaisir de vous revoir. L'amitié ne souffrant pas d'épithètes, je ne m'étendrai pas en paroles, compliments usités. Je vous réitère, par le triste moyen de la plume, ce que je vous exprimerai bien mieux moi-même. Vous connaissez tous les sentiments dont l'amitié et l'attachement le plus inviolable sont susceptibles, ainsi mon compliment de jour de l'an finit par là. Je vous prie d'assurer M°° David ainsi que toute votre famille
de mon respect.
» Je suis honteux d'avoir été si longtemps sans vous écrire, et j'ai toujours retardé pour