‹ Le peintre Louis David, 1748-1825Chapitre 211 sur 328 · DERNIERS MOMENTS DE DAVID · texte numérisé non relu

DERNIERS MOMENTS DE DAVID

» Excusez, cher maître, mais c'est si facile à oublier et si dangereux, qu'il faut

pardonner la leçon obligée à tout convalescent.

» J'ai vu Madame David et l'ai trouvée un peu mieux que je ne croyais d'après les terribles récits du coup foudroyant qu'elle avait éprouvé.

» Je n'ai point eu de couronnes à vous offrir cette année. Naigeon méritait évidemment le prix, mais Norblin ne pouvant concourir l'année prochaine par son âge, son prix n’étant pas trop mal et mon atelier ayant déjà trop rebattu les oreilles, on a décidé la question. On

s'en est tenu à exprimer le regret de n’avoir pas eu deux grands prix à donner. Naigeon a fait beaucoup de progrès.

» M. Quatremère, qui ne parle jamais de vous qu'avec la plus grande vénération, a fait hier, en séance publique, l'éloge de Girodet, et parlant du sublime tableau des Æoraces, il a retracé notre histoire des arts depuis cette époque, et le regret qu'avec un aussi grand maître et d'aussi habiles élèves, on n’en ait pas moins vu se changer les galeries en boudoirs et les grandes conceptions en vignettes, etc.

» Il a fait beaucoup de plaisir à ceux qui partagent ses regrets : mais ceux que cette vérité accuse l’auront trouvé tout au moins acerbe. Voilà pourquoi, je crois, la vérité toute nue. C

on représente

st parce que l’on n’a jamais su comment l'habiller pour la rendre agréable à ceux qui ont tant d'intérêt à la représenter et qui ont tant d'intérêt à la rejeter au fond du puits.

» Langlois doit me faire voir votre portrait que l'on dit très ressemblant, chose que j'aurais dû faire, mais que je sentais top capitale pour le peu de temps que j'avais auprès de vous.

» Adieu, cher maitre, Stapleaux vous embrassera bien pour moi. Ménagez-vous, ménagez-vous. Tous les cœurs sensibles aux arts sont d'amour et de pensée autour de vous.

» M. Quatremère m'a parlé de votre tableau de la Colère d'Achille comme d’un tableau grec et si grec qu’il s'en allait cherchant si vous n’auriez pas eu un molif gre eût inspiré. La tête de la Clylemnestre est sublime, dit-il, ainsi que 1 memnon et la douceur de la victime.

2G qui vous

a majesté d’Aga-

» Adieu, cher et adoré de nous tous, Ô grand maître ! » Ma femme vous assure aussi de tous les sentiments et sollicitude que nous ressentons pour vous.

» Votre affectionné élève, » GROS. »

Ces lignes étaient les dernières que David devait recevoir de son élève; car, malgré les soins éclairés du docteur Seutin, et les précautions les plus attentives, l'altération de sa santé présageait malheureusement une fin prochaine.

Ayant à peu près repris ses habitudes, malgré la promesse qu'il avait faite après le Wars de ne plus s'occuper de peinture, il était retourné à son atelier et s'y plaisait encore à retoucher une répétition de sa Colère d'Achille. Il avait eu lieu d'être satisfait de l'exposi-

tion du Jars à Paris; elle avait rapporté 15,000 francs environ, et bien que le prix

d'entrée eût été fixé à 2 francs, elle avait été visitée par près de dix mille personnes, désireuses de donner à l'artiste un témoignage de leur sympathie. Il reçut encore une nouvelle preuve de l'amitié que lui portaient les habitants de la

rique, quand le président de la Société des Beaux-Arts et de Littérature de Gand lui

remit, le 23 août 1825, la médaille qu'on lui avait votée en 1818. Cette médaille de vermeil portait, gravé sur sa face, le Génie des Arts déposant des palmes et des couronnes sur un cippe où se lisent les noms des peintres les plus célèbres avec la légende suivante :

SOCIET. REGIA. BONAR. ART. ET. LITTERAR.

Lup. DAvID. SoG. OPT. PICT. PRINCIPI.

ART. INSTAURATORI.

GANDAE. MENSE. JUNIO

MDCCCX VIII.

tandis que le revers rappelait, par une inscription, le concours qu'il avait prêté, par l'exposition de ses tableaux, au soulagement des malheureux.

David répondit à cette attention flatteuse par le don de quatre dessins. La Société possédait déjà de lui une composition qu’il lui avait envoyée pour une médaille qui devait être distribuée aux lauréats d’une exposition des produits de l’industrie nationale. Il y avait représenté la Belgique assise sous un oranger et donnant une couronne à un Génie ailé qui lui présente une ruche, emblème du travail.

Il fit aussi, à la même époque, un dessin, le Vo! de Lucrèce, puis, sur les instances

de son fils Eugène et de sa jeune femme, leur portrait au crayon noir. Ce fut le dernier ouvrage sorti de ses mains. Le peu de travail auquel il se livrait le fatiguait beaucoup; mais il ne pouvait renoncer à l’art auquel il avait consacré sa vie et, montrant son tableau, il disait : « Voilà mon ennemi, c’est lui qui me tuera. »

Ses forces déclinaient rapidement. A cause de l'enflure des membres inférieurs la marche lui était devenue pénible et douloureuse. Il souffrait beaucoup de sa suffocation incessante. Enfin, vers le 18 décembre, son étal ayant empiré d’une manière alarmante, le journal l’Oracle annonça qu'il était gravement atteint d’une affection du cœur.

Il tomba dès ce moment dans un engourdissement qui le rendait insensible aux soins de ses enfants, M®° Meunier et M. et M" Eugène David. Aucun souvenir de sa vie passée ou des événements tragiques auxquels il avait été mêlé ne vint agiter son âme prète à quitter cette terre. L'art seul, qui avait été sa passion constante, le ranima un instant, lorsqu'on lui présenta une épreuve de la planche que Laugier exécutait d’après son Léonidas. Faisant tenir cette gravure tendue au pied de son lit, il demanda sa canne et de sa couche de douleur il désigna les endroits qui exigeaient une correction, appuyant surtout sur la simplicité de l'effet. Épuisé par cet effort, il retomba sur l'oreiller en murmurant: «C'est bien là une tête de Zéonidas.» Ce furent ses dernières paroles, car son état de stupeur augmentant, il rendit, le 29 décembre 1825, à dix heures du matin, le dernier soupir.

A peine eut-il cessé de vivre, qu'Eugène, se faisant l'interprète des sentiments de sa

famille, songea à rapporter en France le corps de celui qu'une loi politique avait rejeté du sein de la patrie. Il écrivit aussitôt à Gros pour lui annoncer la mort de son maitre et le prier de faire les démarches nécessaires pour que les Français qui l'avaient connu et aimé

pussent lui rendre les derniers devoirs.

« Bruxelles, le 29 décembre 1

» Monsieur et ami,

» Mon malheureux père vient d'expirer dans mes bras. Je connais trop l'amitié constante que vous lui portiez pour ne pas être persuadé que vous partagerez notre vive douleur. Une chose pourrait rendre moins amère l’affliction que nous ressentons; ce serait qu'il nous fût permis de faire rentrer en France la dépouille mortelle de celui que nous pleurons. Je m’adr

sse à vous, Monsieur, le chef de ses nombreux élèves, pour nous obtenir

cette permission. Nous consentons d'avance à toutes les restrictions que l'on voudra nous imposer, pourvu que le corps de notre père repose dans sa patrie,

» Mon frère Jules, qui loge rue Mabillon, n° 12, se joindra à vous dans toutes les démarches que vous jugerez nécessaires pour nous faire obtenir cette faveur.

» Agréez d'avance tous mes remerciements, el croyez aux sentiments de considération et d'amitié de votre affligé serviteur,

» E. DAYID, »

D'un autre côté, les artistes belges et les habitants de Bruxelles, qui s'étaient toujours montrés fiers de l’hospitalité que le grand artiste avait trouvée au milieu d'eux, pensèrent au nouvel honneur que recueillerait leur patrie si elle conservait les restes de celui qui avait rencontré le calme et le respect à l’abri de ses institutions libérales. Odevaere exprima

leur désir dans cet article où il réclamait pour la Belgique les cendres de son maître :

Aux Artisles, aux amis des Arts.

« Les arts viennent de faire une perte irréparable! D: trône de la peinture est vacant !

avid à terminé sa carrière! Le

» La Belgique hospitalière s’honora en accueillant ce grand homme ; et ses nombreux

élèves, les innombrables admirateurs de l’auteur des oraces, des Subines et du Zéonidas,

consolèrent sa vieillesse et adoucirent ses chagrins par la reconnaissance et les hommages sincères dus à son talent sublime.

» Mais combien cette noble récompense de quarante ans de travaux et de soins ne

dut-elle pas lui devenir plus précieuse encore, quand un monarque, ami de la gloire et

protecteur de l’infortune, lui donna l'assurance bienveillante d’un repos sans trouble et

e, le beau titre de terre classique de la liberté! Ceux qui ont été témoins des épanchements de 1

sans vicissitudes au milieu d’un pays qui parlage, avec l’Angleterr à reconnaissance du grand peintre que nous pleurons, peuvent l'attester.

» Dans sa longue carrière, David a donné des exemples et des leçons à deux générations

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