‹ Le peintre Louis David, 1748-1825Chapitre 215 sur 328 · LE CONVOI DE DAVID · texte numérisé non relu

LE CONVOI DE DAVID

Air de Roland :

Non, non, vous ne passerez pas,

Crie un soldat sur la frontière

À ceux qui de David, hélas !

Rapportaient chez nous la poussière.

— Soldat, dirent-ils dans leur deuil, Proscrit-on aussi sa mémoire?

Quoi ! vous repoussez son cercueil, Et vous héritez de sa gloirel

CHŒUR

Füt-il privé de tous les biens,

Eùüt-il à gémir sous un maitre,

Heureux qui meurt parmi les siens

Aux bords sacrés (dis) qui l'ont vu naîtrel (bis)

Non, non, vous ne passerez pas, Dit le soldat avec furie.

— Soldat, ses yeux, jusqu'au trépas Se sont tournés vers la patrie.

FE Il en soutenait la splendeur 1 | | Du fond de l'exil qui l'honore ; 1

C'est par lui que notre grandeur Sur la toile respire encore. n

CHŒUR H

Fût-il privé de tous les biens, :

Eût-il à trembler sous un maître, | Heureux qui meurt parmi les siens ï Aux bords sacrés (his) qui l'ont vu naître ! bis) fl

Non, non, vous ne passerez pas,

Redit plus bas la sentinelle.

— Le peintre de Zéonidas

Dans la liberté n'a vu qu'elle. p On lui dut le noble appareil | Des jours de joie et d'espérance,

Où les beaux-arts à leur réveil

Fêtaient le réveil de la France.

CHŒUR

Fût-il privé de tous les biens, Eût-il à trembler sous un maître,

Heureux qui meurt parmi les siens

Aux bords sacrés (is) qui l'ont vu naître! {4is) |

Non, non, vous ne passerez pas, Dit le soldat ; c'est ma consigne. | — Du plus grand de tous les soldats

Il fut le peintre le plus digne. | À l'aspect de l'aigle si fier,

Plein d'Homère et l'âme exaltée,

David crut peindre Jupiter,

Hélas ! il peignait Prométhée. L:

CHŒUR

Fût-il privé de tous les biens, Eût-il à trembler sous un maitre, Heureux qui meurt parmi les siens

Aux bords sacrés (bis) qui l'ont vu naître | (Gis)

Non, non, vous ne passerez pas, | !

Dit le soldat devenu triste. | 14 4 — Le héros, après cent combats 3 Succombe, et l'on proscrit l'artiste.

Chez l'étranger la mort l’atteint :

Qu'il dût trouver sa coupe amère !

Aux cendres d'un génie éteint France, tends les bras d'une mère,

CHŒUR

Füt-il privé de tous les biens,

Eût-il à trembler sous un maitre,

Heureux qui meurt parmi les siens

Aux bords sacrés bis) qui l'ont vu naitre! (bis)

Non, non, vous ne passerez pas,

Dit la sentinelle attendrie.

— Eh bien ! retournons sur nos pas.

Adieu, terre qu'il a chérie |

Les Qui fit pâlir l'éclat de Rome.

ts ont perdu leur flambeau

Allons mendier un tombeau

Pour les restes de ce grand homme.

CHŒUR

Fût-il privé de tous les biens, Eùût-il à trembler sous un maitre, Heureux qui meurt parmi les siens,

Aux bords sacrés (bis) qui l'ont vu naître ! (bis)

Cependant, à Bruxelles, tout s'achevait pour la sépulture de David. Dans la partie nord-est du cimetière de Saint-Josse-ten-Nood, dit aujourd'hui du quartier Léopold, on

avait construit un caveau sur lequel s'élevait un obélisque triangulaire, portant sur ses faces ces simples inscriptions dont l'administration des Pays-Bas avait exigé la communicalion :

JAGQUES Louis DAVID RESTAURATEUR DE L'ÉCOLE MODERNE DE PEINTURE EN FRANCE NÉ À PARIS LE 28 AOUT 1748.

MORT À BRUXELLES LE 26 (sic) DÉCEMBRE 1825.

Le 11 octobre 1826, Jules et Eugène David conduisirent au champ du repos le corps de leur père avec la pompe qui avait accompagné ses funérailles. Ses élèves Navez, Stapleaux et Rude portaient les coins du drap mortuaire ; Odevaere, qu'un sort contraire semblait poursuivre en ces tristes circonstances, était remplacé par Thomas fils. Au cimetière, quand le cercueil eut été descendu dans le caveau, Ramel lut le discours suivant, qu'Odevaere devait prononcer sur la tombe de son maitre.

David fit pressentir l'indépendance de son génie et la

» Dès sa première jeunesse, révolution qu'il était destiné à faire dans la peinture. Vien, son maître, avait sans doute marqué par plus de sagesse et de vérité que ses contemporains : il avait banni de ses

ouvrages le fracas et le dévergondage de l'ancienne Académie, mais si ses tableaux

n'offraient pas les défauts et le mauvais goût à 1

a mode, Vien n'avait pas la force de génie néc:

aire pour créer des beautés classiques ; on lui a loblig

ation d’avoir montré l’écueil, mais c'est D:

avid qui non seulement enseigna le moyen de l’éviter, préserver à jamais l’école, en donn Périclès.

mais d'en ant pour exemple des productions dignes du siècle de

» Enfin, le tableau qui devait renvers

er les systèmes et le goût dépravé parut. Ze Serment des Horaces fit une impr

ession qui est encore dans toute sa force luit pour la peinture. A peine ce chef-d'œuvre est-il

et ami de David, peintre distingué lui-même, lui écrit jours, suivant de près son tableau :

. Un jour nouveau déroulé qu'un ancien condisciple à Lyon, où il s'arrêta quelques « Vous venez de réaliser tout ce que j'ai rêvé » ture, on ne peut aller plus loin. On ne vous égalera pas tint parole. Cependant, s'étant mis, avec ce

en pein- ; je renonce à mon art. » Et il tte production, sur les rangs pour obtenir une place de professeur à l'Académie, il fut refusé. Son t

alent, disait l'Aréopage, n’était point académique, le voile qui couvrait tous les yeux n’ét

ait pas encore déchiré.

» Je ne vous parlerai pas, Messieurs, des regrets des amis des arts e

n voyant David dans la carrière 1

égislative ne rien produire en peinture pendant plusieurs années ; Car ce

magnifique dessin du Serment du Jeu de Paume ne têtes furent seulement ébauchées. Je ne rappeller petit nombre de portraits, sembla trop oublier so chées à ses pas, n'avaient poursuivi di l'école.

fut que tracé sur la toile, et quelques ai pas le temps où David, en exécutant un n art, si l'envie et La calomnie, déjà attaans l’homme public le grand peintre, recréateur de » Il n’est sorte de crime qu'on ne lui imputa, et la jalousie, sous le beau masque de » Par forme de souscription, afin qu'elle pût arriver au bienheureux moment de n’avoir plus rien à craindre de ce pinceau redoutable ait colporter des listes où chacun mettait ses griefs et sa dénonciation. Un seul artiste acquit de 1 haïne; il y traça ces mots :

la justice, alla jusqu'à solliciter des accusations

aux mauvaises doctrines de la médiocrité. On fais

a gloire dans ce monument de « David est coupable de me surpasser en (alent. » » Hélas! combien de fois, d

ans les épanchements de l'amitié, ne m'ason âme tout entière

- Je n’oublierai jamais ces mots que l’histoir. € La nature n'est-elle pas la mème pour » commis toutes les horreurs

t-il pas découvert

e doit recueillir :

tous les hommes? S'il était vrai que j'eusse

dont on m’accuse, me verriez-vous sans remords me livrer à

» mon art avec cette tranquillité d'esprit qu'il exige? » » C'est alors que je le pressais d'écrire ses souvenirs

, ainsi que le fit Benvenuto Cellini, d'éclairer la postérité sur

une foule de choses que lui seul pouvait connaître, et

de ne pas supporter, au moins sans y répondre, le poids de 1

a plus noire méchanceté. Sa réponse était toujours la même : « Le temps rendra à chacun ce qui est dû. » » Puisse l’équitable histoire le venger de la c

alomnie et présenter dans son vrai jour une carrière qui, dans son cours,

à tant illustré les arts. Puissent les grands principes du ant de succès et qu'il enseigna avec tant de zè perdre par le désir de l'innovation qui fait souvent chercher l

le bizarre et le maniéré. P

beau, que David pratiqua avec t le, ne point se

original pour n’atteindre que uissent les arts, enfin, ne plus s’écarter de la route que David

d'après les anciens, d'après les grands hommes du xv° et du xvr° siècle, leur a tracée, et le respect et la reconnaissance pour la mémoire de notre illustre maître durer à jamais! »

Cette triste cérémonie terminée, les fils de David remercièrent les personnes qui les avaient accompagnés dans ce pieux devoir. Ils demeurèrent encore quelques jours à Bruxelles et firent don à la municipalité de la collection des gravures d’après les œuvres de leur père. Le bourgmestre les remercia, au nom du collège, de leur générosité dont les marques seraient conservées à la Bibliothèque de la ville.

Les quatre enfants de David eurent à liquider entre eux la fortune de leurs parents qui s'étaient suivis de si près au tombeau. Malgré le retrait des principales toiles de la vente du 17 avril 1826, la part de chacun d'eux s'élevait à la somme de deux cent trentequatre mille six cent soixante francs.

Le souvenir du maître fut religieusement gardé par ses élèves. Pour avoir ses traits sous les yeux, ils multiplièrent les épreuves de la médaille de Gros, en en changeant le revers, qui mentionna les principaux ouvrages de David. C’est ce modèle qui orne le titre de notre livre. Ils continuèrent aussi, pendant de longues années, à se réunir, une fois par mois, à un diner où il était toujours question du grand artiste, et dans lequel on se distribuait ses lettres, ses croquis reproduits par l’autographie.

Pensant, après la révolution de Juillet, que les obstacles qui s'étaient opposés à son retour, et de son vivant et après son décès, étaient renversés, ils adressèrent, au mois de septembre 1830, une chaleureuse pétition au roi Louis-Philippe, signée de quarante d’entre eux, demandant que le Panthéon s'ouvrit pour recevoir les cendres du restaurateur de la peinture en France. Leur attente fut encore déçue.

La politique marque les hommes qui se sont livrés à elle d'un sceau indélébile que la mort même ne peut enlever. David a partagé le sort commun. En France, il est encore jugé avec passion, tandis que pour lui la postérité s’est prononcée en Belgique. En cet heureux pays, sa mémoire est restée pure et respectée. Il semblerait, à entendre parler les habitants de la ville où il trouva une si noble hospitalité, qu'il vient seulement de la quitter. Aussi, dans leur affection, ils ne considérent en lui que l'artiste dont, comme au

lendemain de son décès, ils sont jaloux de conserver les restes précieux.

Nous voici arrivé à la fin de notre tâche sans avoir un seul instant regretté le sentiment qui nous l'avait conseillée.

Notre confiance dans le caractère élevé de David n’a point été trahie, et nous croyons que le lecteur impartial sera de notre avis.

La vie de cet homme, qui restera une des gloires de la France, fut consacrée au travail. Il ne s'écarta un instant de la route élevée que pratiquent les beaux-arts, que pour chercher la réalisation de rèves généreux qui agitaient alors les esprits. Son enthousiasme aveugle atteignit au délire, délire dont bien des citoyens, bien des artistes, étaient envahis comme lui. Il croyait enfin inscrire son nom parmi les bienfaiteurs de l'humanité et gagner, comme le lui disait Fabre d’Églantine, « le Panthéon de son vivant. »

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