MORT DE DROUAIS
pouvoir vous annoncer être quitte de ma copie. Je vous dirai encore dans cette lettre-ci qu'elle ne l’
pas. Elle me mène beaucoup plus loin que je ne croyais. Outre que je suis plus long à copier que si je faisais de moi, il fait si mauvais temps et les jours sont si noirs et si courts qu'en huit jours je ne fais pas l'ouvrage de huit jours d'été.
» J'ai revu avec bien du plaisir M. le chevalier de Lorimier. Il m'a donné de vos nou velles. Nous nous sommes très longtemps entrenus de vous; il ne rêve que de votre Socrale. I] m'en faisait une description de manière à satisfaire un ami et un élève. Il m'a apporté l'estampe du Salon où j'ai eu bien du plaisir à le voir. Tous les autres ableaux ont l'air de chiffons, et certainement il y à tant de mouvement dans les autres compositions qu'on n'y voit goutte. Vous avez bien raison, la composition de M. Regnault est juste la même marche que vos Zoraces ; mais, selon moi, il n’en tient
pas du tout pour le sentiment. Vous m'avez dit que c'était beau, et c’est la seule chose
qui puisse me le faire croire, car je ne trouve pas le groupe d'Oreste et d'Iphig posé avec sentiment ni expression.
énie com-
» La composition de M. Vien est effectivement froide, comme vous le dites. Dites-
moi donc si le tableau de Perrin, qui fait tant de bruit, est aussi beau qu'on le dit; à en
juger par la composition, c'est bougrement ordinaire. L'expression de la main de votre
Socrale qui prend la coupe est sublime, ainsi que l'ami qui veut l'empêcher de la prendre,
ours. Vous êles un maitre homme ; courez toujours comme
sans vouloir interrompre son di cela après la pensée et faites toujours des compositions en bas-reliefs, comme dit cette foutue
bête de critique. Mon Dieu, qu'elles sont bêtes toutes! Les éloges y sont aussi bêtement dits
que les critiques. Il y en a plusieurs où votre article m'a fait grand plaisir, où l'on a bien senti votre tableau et toutes les belles expressions qu’il renferme.
» S'il se fait des hommes en France, c’est réellement un miracle, puisqu'on ne prend
pas garde à ce qui les constitue. Quand j'aurai le bonheur d'être avec Vous, je vous conterai des choses qui vous étonneront bien et qui vous feront rire encore plus sur le goût de la plupart des soi-disant connaisseurs. Ils ont la gueule morte. Lorsque je serai quitte de toute ma besogne, je m'occuperai à choisir de beaux plâtres des plus belles statues
pour les faire pa:
sser en France. Actuellement je n'ai pas le temps de manger. Au moment où je
vous écris, je suis au palais Colonne. Je vous prie de me dire comment vous trouvez le tableau de Gauffier et comment est le prix de Fabre. Faites-moi part de tout ce qui vous regarde comme vous avez déjà fait, donnez-moi cette grande marque d'amitié.
» Adieu, je vous souhaite une meilleure santé cette année-ci que l’autre; pour le reste, il n'y a rien à vous souhaiter.
» Adieu, votre dévoué serviteur. » DROUAIS. »
Ici s'arrête notre correspondance. Ce fut la dernière lettre qu'écrivit Drouais, et en
disant à son maitre qu'il n'avait rien à lui soubaiter, il oubliait qu'on peut toujours vous souhaiter de conserver vos amis.
L’infortuné ne devait jamais revoir celui qu'il aimait tant et dont il était si tendre-
ment aimé.
ES
52 CHAPITRE Il
Tout occupé de sa copie et de son dernier envoi, dont le sujet avait été si long à décider : Tiberius Gracchus quittant sa maison pour sè rendre au Forum demander la loi agraire, il compromit par des excès de travail sa santé déjà altérée, et le 6 février 1788, Ménageot, Directeur de l'École de Rome, envoyait à M. D'Angiviller la lettre suivante pour l'informer de l'état alarmant de son pensionnaire.
Je voudrais bien pouvoir vous donner d'aussi bonnes nouvelles du sieur Drouais.
Ce pauvre jeune homme à la petite vérole. Sa maladie s'est annoncée comme une fièvre putride avec le transport des premiers moments. Il à été saigné deux fois du bras et une fois du pied, ce qui a calmé sa tète el l'a beaucoup soulagé. Le lendemain, qui était le lundi, l'éruption a commencé à se manifester et continue à se faire abondamment. Jusqu'ici la petite vérole qui est confluente, n'annonce aucun accident. Il est autant bien que son étal le permet; il a la tête très dégagée et le transport est entièrement cessé.
» Le médecin estime que c’est un grand bonheur d'avoir pu le saigner dès le commencement de sa maladie. Il dit que la fièvre était telle qu'il n'aurait jamais été possible de s'en rendre maître et de prévenir l'inflammation dans la suite de la maladie.
» Quoiqu'il n'y ait pas d'accident jusqu'à présent et que notre médecin, qui parait un homme sage, n’ait point d'inquiétude, je suis décidé à faire une consultation et à faire mon possible pour engager M# Salicetti, le premier médecin du Pape et le plus célèbre de l'Italie, à le venir voir.
DEEE Il convient d'une marche sûre, dans la conduite de cette maladie qui me donne de l'inquiétude, en me rappelant celle de l'abbé de Bourbon. »
Ménageot exprime sa crainte que la mère de Drouais ne soit informée de l'état de son fils, et il prie son collègue Pierre d'aller la voir et de lui annoncer que son fils est aussi bien soigné que possible.
« Ge bon jeune homme ne s'occupe dans sa maladie que du temps que cela lui fait perdre. C'est son plus grand mal avec l'inquiétude qu'aurait sa mère en apprenant sa maladie. »
Tous les soins, hélas! furent inutiles, la maladie prit un caractère plus grave, et le 13 février 1788, le malheureux Drouais expirait, âgé de vingt-quatre ans.
Sa mort jeta la consternation parmi ses camarades qui, malgré sa sensibilité maladive, avaient pu apprécier son âme élevée et généreuse. Sa jeune gloire versait un nouvel éclat
îcole française de Rome. Aussi, liés par une pensée commune, ils désirèrent que son
sur l Philoctète fût conservé pour ètre exposé à la Saint-Louis, et ils lui élevèrent un monument funèbre, composé par leur camarade Michallon, dans l'église de Santa-Maria in Via lata, sur le Corso.
Cette triste nouvelle fut un coup de foudre pour David. Il perdait en lui le plus dévoué
et le plus brillant de ses élèves. On se rappelle que l'amitié qu'il lui portait avait été pour beaucoup dans son second départ pour Rome. Loin l’un de l’autre, ils n'avaient cessé de s'écrire. David lui envoyait des conseils, et, dans les derniers, il trouvait un peu
confuse sa composition du Z'berius Gracchus. Hélas! cet ami qu'il s'attendait à embrasser
bientôt, qu'il se préparait à installer près de lui pour le guider et l'éclairer lui-même,
la mort le lui enlevait.
En apprenant cette fin malheureuse, il s’écria : «J'ai perdu mon émulation. » En effet, de tous ses disciples, Drouais était celui qui avait le mieux compris la réforme qu'il apportait dans les arts et s'était le plus inspiré des principes d’après lesquels il voulait l’accomplir. C'était aussi celui qui, de toute son école, avait fait concevoir le plus d'espérances, et tout cela disparaissait à la fois.
David réunit précieusement ses lettres, et fit élever, dans le jardin attenant à son logement au Louvre, et plus tard dans la rue d’Enfer, un petit monument sous lequel il déposa ces tristes reliques, « afin, disaitil, qu’elles puissent servir un jour de leçon aux jeunes artistes, et leur montrer combien Drouais se croyait encore éloigné de la perfection, tant l'art de la peinture présente de difficultés... »
Ce fut peut-être à ce moment que, pour faire diversion à son chagrin, il alla visiter la Belgique. Quelques biographes placent cette excursion en 1787 ; ce qui nous parait une erreur, car, dans la correspondance que nous venons de lire, nous trouverions certainement quelques passages relatifs à ce voyage, qui ne fut peut-être pas sans exercer une certaine influence sur son talent.
Cherchant une consolation dans le travail, le maître se remit au tableau des Amours de Pâris et d'Hélène qui lui avait été commandé par le comte d'Artois.
Il s'efforça, dans cette composition, de se rapprocher le plus possible du style grec, tel qu’on le comprenait alors; le lit, les sièges, les accessoires ont plus de caractère que dans le tableau de l’Axdromaque ; cependant le fond du tableau est encore occupé par les Cariatides de Jean Goujon qui ornent une des salles du Louvre. Enfin, s’engageant de plus en plus dans la voie indiquée par les monuments antiques, il représenta le Päris nu, sans le costume que la tradition donne ordinairement aux peuples phrygiens.
Il termina cette mème année les portraits de Lavoisier, le grand chimiste, et de sa femme sur la même toile. Chaussard, dans le Pausanias français, en parlant des travaux de David, nous décrit ainsi cet ouvrage :
« Il a peint Lavoisier vètu simplement, assis près d’une table, sur et auprès de laquelle sont des instruments, des objets de chimie. Ce savant parait partager tout son être entre cette science et son épouse qu’il regarde : elle est debout, elle s’appuie sur l'épaule de son mari, toute son attitude exprime son bonheur. La couleur générale de ce tableau est un peu grise; mais le dessin et la composition sont dignes et du sujet et de l'artiste. »
Puis il s’occupa du tableau commandé par le Roi et qui aurait dû figurer au Salon précédent. Considéré comme en retard, David ne fut pas porté sur la liste des artistes désignés pour décorer le Salon de 1789, Salon que Pierre avait voulu retarder sous prétexte de réparations au plafond, et liste qu'il avait essayé de faire restreindre par le Directeur général des Bâtiments du Roi.
M. D’Angiviller ne se prêta pas à la réduction demandée par le Directeur de l’Académie et lui répondit par les observations suivantes :
« Quant aux tableaux, il m'a paru également indispensable d’en distribuer douze comme les années précédentes; il est vrai qu'il y en a en retard (M. David avec le Coriolan est du nombre) qui auraient dû être placés dans la dernière Exposition. Mais il pourrait bien ge faire
54 CHAPITRE Il
qu'il y en eût également en retard parmi ceux nouvellement ordonnés. Ces tableaux forment en effet, au moment actuel, le fonds principal du Salon, et quand je considère que cette
dépense se partage en deux années, je ne la trouve pas trop considérable, eu égard au bien
qui en peut résulter de tenir en haleine la classe des peintres d'histoire de l'Académie. Ce sont presque les seuls grands tableaux que les circonstances actuelles procurent aux artistes propres à aspirer à ce genre de gloire. Je pense donc devoir leur continuer cet encouragement, sans lequel il est à craindre que, vu nos mœurs actuelles, les Expositions prochaines ne nous présentent plus que des tableaux de chevalet. »
David à ce momei.t aurait dû s'occuper du Coriolan, maïs il abandonna ce tableau, et nous n'en retrouvons aucune trace dans ses croquis et ses dessins. Il n’en est pas de même du Zrutus par lequel il le remplaça.
Cette légende de Brutus, comme celle des Horaces, se présenta à son imagination sous
différents aspects. Il conçut d’abord l’idée du supplice des fils de Brutus et en jeta les prin-
cipales dispositions dans une grande esqui
dessinée, où la figure seule de Brutus est indiquée d’une manière arrêtée.
Puis, l'abandonnant, il s’attacha à celle du père de famille rentrant dans son logis et ne trouvant d'appui, quand la douleur et le deuil passent le seuil de sa maison, qu'au pied de la statue de Rome, image de la patrie.
Avec la tournure philosophique de son esprit, il préféra cette composition qui peint
mieux la lutte morale, au fait matériel et brutal de l'exécution. En effet, le grand
citoyen dut être plus éprouvé en retrouvant, dans son foyer veuf de ses fils, sa famille en
pleurs, que quand, sous les yeux du peuple, il donnait l'exemple de la fermeté en révêtant
le masque impénétrable du magistrat. L'artiste voulut reproduire sur sa toile l'impression
que vous laisse, au sortir du Capitole, cette tète sombre aux yeux blanes, ce bronze derrière lequel on croit entendre des sanglots étouffés. IL fut aussi encouragé à traduire les émotions patriotiques du père de la liberté romaine, par l'esprit qui agitait alors la société française.
Dans cet ouvrage, comme dans Pâris et Hélène, il chercha plus d’exactitude dans le costume et les accessoires. Il fit même faire par Jacob, l’habile artiste de cette époque, les différents meubles qu'il disposa dans son tableau.
Outre deux figures à mi-corps d'une Ves{ale et d'une Psyché abandonnée, David avait fait, dans les mêmes proportions, les portraits de M"° Lecouteux et de M" Hocquart, qui malheureusement ont été brûlés. Ces travaux avaient retardé l'achèvement du Zrutus qui
n'était pas terminé à l'ouverture du Salon de 1789.
Le livret en donnait ainsi l'avis :
PAR M. DAVID ACADÉMICIEN
ès avoir condamne ses deux
N° 88. Brutus, premier Consul, de relour dans sa maison 4] fils, qui s'élaïent unis aux Tarquins el avaient conspiré contre la liberté romaine ; des licleurs rapportent leurs corps pour qu'on leur donne la sépullure.
CE TABLEAU, DE 13 pi£ps SUR 10, EST POUR LE Ror, IL NE PARAITRA QUE VERS LA FIN DE L'E