IL OFFRE LE PORTRAIT DE LEPELLETIER A LA CONVENTION
flatteur, l'inscription de son nom au procès-verbal. Je demande, en second lieu, que le buste de Michel Lepelletier soit placé à côté de celui de Brutus et que le Président pose sur ce buste la couronne qu'il a placée sur la tète de Lepelletier au moment de la pompe funèbre. »
L'Assemblée accepta les propositions de David, qui lui-même, un mois après, venait offrir à la Convention la toile où il avait retracé les traits de Lepelletier assassiné. Nous reproduisons, d’après le Wonileur, cette partie de la séance du 29 mars 1793 :
En faisant hommage de son tableau, David prononce le discours suivant :
« Citoyens représentants,
» Chacun de nous est comptable à la patrie des (alents qu’il a reçus de la nature; si la forme est différente, le but doit ètre le mème pour tous. Le vrai patriote doit saisir avec
empressement tous les moyens d'éclairer ses concitoyens, et de présenter sans cesse à leurs
yeux les traits sublimes d'héroïsme et de vertu. » C'est ce que j'ai tenté de faire dans l'hommage que j'offre en ce moment à la Convention nationale d'un tableau représentant Michel Lepelletier assassiné lâchement pour avoir voté la mort du tyran.
» Citoyens, le ciel, qui répartit ses dons entre tous ses enfants, voulut que j'expri-
masse mon âme et ma pensée par l'organe de la peinture, et non par les sublimes accents
de cette éloquence persuasive que font retentir parmi vous les fils énergiques de la liberté. Plein de respect dans ses décrets immuables, je me tais, el j'aurai rempli ma tâche, si je fais dire un jour au vieux père entouré de sa nombreuse famille : Venez, mes enfants, venez voir celui de vos représentants qui, le premier, est mort pour vous donner la liberté: voyez ses traits, comme ils sont sereins; c’est que quand on meurt pour son pays on n’a rien à se reprocher. Voyez-vous cette-épée suspendue sur sa tête et qui n’est retenue que par un cheveu? Eh bien, mes enfants, cela veut dire quel courage il à fallu à Michel Lepelletier, ainsi qu'à ses généreux collègues, pour envoyer au supplice l’infâme tyran qui nous opprimait depuis si longtemps, puisqu'au moindre mouvement, ce cheveu rompu, ils étaient tous immolés.
» Voyez-vous celte plaie profonde? Vous pleurez, mes enfants, vous détournez les yeux! Mais aussi faites attention à cette couronne, c’est celle de l’immortalité; la patrie la tient prête pour chacun de ses enfants; sachez la mériter: les occasions ne manquent jamais aux grandes âmes. Si jamais, par exemple, un ambitieux vous parlait d'un dictateur, d'un tribun, d'un régulateur, ou tentait d'usurper la plus légère portion de la souveraineté du peuple, où bien qu’un lâche osât vous proposer un roi, combattez ou mourez comme Michel Lepelletier, plutôt que d'y jamais consentir; alors, mes enfants, la couronne de l'immortalité sera votre récompense. »
» Je prie la Convention nationale d'accepter l'hommage de mon faible talent.
Je me croirai trop récompens
si elle daigne l’accueillir. »
On applaudit, et la Convention accepte l'ouvrage de David. Le député Ser alors la parole :
gent réclame
« Je demande, dit-il, que le tableau, dont David vient de faire hommage à la Conven-
CS
tion, soit gravé aux frais de la République et donné aux peuples qui viendront demander secours et fraternité à la nation Française. »
Cette proposition est décrétée :
« GENISSIEUX.— Il ne faut pas laisser aux malveillants lieu de dire que les Républiques sont moins généreuses que les Rois. Tout le monde à le souvenir encore frappé des tableaux des Æoraces et de Brulus.
Davip. — L'ordre du jour!
GÉNISSIEUX. — Eh bien, il n’a pas été payé.
Davip. — Allons, passons donc à l’ordre du jour, ne nous occupons pas de moi.
Le PRÉSIDENT. — David, vous êtesici représentant du peuple et la parole est à Génissieux.
GénissIEUx. — Le noble désintéressement de David est une raison de plus pour le forcer à recevoir au moins l'indemnité de ses dépenses.
MarurEU. — Il est des objets qui ne doivent pas se rencontrer en mème temps. Ce n’est pas au moment où David fait hommage d’un tableau qui consacre le patriotisme d’un représentant du peuple, qu'il faut s'occuper du payement de ses autres ouvrages. Si David avant la Révolution vous a retracé les images sacrées de Brutus et des Horaces, eh bien, ila sa récompense dans son cœur. Au surplus, si la patrie a une dette à lui payer, vous avez un ministre chargé de décerner des couronnes civiques aux talents déjà mûrs pour l’immortalité ; c’est au ministre qu’il faut renvoyer cet objet. (On applaudit.)
DAVID. — Si la nation croit me devoir quelque indemnité, je demande que cet argent soit consacré au soulagement des veuves et des enfants de ceux qui meurent pour la défense de la liberté. (Nouveaux applaudissements.) »
Après ces paroles échangées, le tableau de David est placé dans la salle des séances de l'Assemblée, à côté de la tribune des orateurs.
Comme nous n'avons pu voir cet ouvrage, nous sommes obligés d'en emprunter la
description à Delécluze.
« La composition du tableau de Xichel Lepelletier donne une idée assez juste de ce mélange d'appareil tout à la fois fastueux el sanglant. Le personnage est couché sur un lit. Sa tète est ceinte d’une couronne de laurier et sa poitrine nue laisse voir une large blessure. Au-dessus du cadavre est une épée dont la forme rappelle celle des gardes du Roi, dont Päris avait fait partie. Cette épée, attachée par un fil, est suspendue sur le sein du mort, et dans la lame est passée une feuille de papier sur laquelle sont écrits ces mots : Je vole la mort du Tyran.
» Au bas du tableau on lit encore : DAVID A LEPELLETIER, el la date de la mort de ce dernier : 20 janvier 1793. »
La nomination de David à la Convention avait donné un grand appui aux artistes qui aspiraient à la liberté dans les arts. Ils étaient sûrs de trouver en lui un allié dévoué qui saurait porter leurs réclamations jusque dans les Conseils du gouvernement. Aussi est-ce lui qui prend la parole pour attirer l'attention de la Convention sur le sort de deux artistes français en Italie dont la situation précaire lui était signalée de Florence par son élève
Topino Lebrun.
Le 21 novembre 1792 il lisait à la tribune la lettre suivante :
« Florence, 31 octobre 1792.
» Citoyen,
» Je viens offrir à votre zèle l’occasion d'être encore utile à la patrie, en la faisant respecter au dehors, et en sauvant des flammes inquisitoriales deux patriotes français.
» Les citoyens Rater et Chinard, rentrant chez eux dans la nuit du 22 au 23 septembre, furent assaillis par des sbires qui les garottèrent et les conduisirent dans les prisons du gouvernement. Peu de jottrs après, on fit enlever divers modèles de Chinard ainsi qu'un chapeau orné d’une cocarde nationale, mais qu’il ne portait que chez lui. Les groupes saisis sont : Za Liberté couronnant le Génie de la France, Jupiler foudroyant l'aristocratie, et la Religion assise soutenant le Génie de la France, dont les pieds posent sur des nuages, et dont la tête ornée de rayons, indique qu’il est la lumière du monde. Eh bien, les abbatti du gouvernement ont répandu dans le public que Chinard avait outragé la religion, qu’elle
était foulée aux pieds, etc. … On a transporté les deux prisonniers au château Saint-Ange, I , s
et là, croupissants dans la malpropreté, l’Inquisition instruit leur procè
» On ne parle plus que de Chinard, et le bruit court que Rater est mort. Ils ont servi lun et l’autre dans la garde nationale de Lyon. Chinard était capitaine : ils devaient partir au premier moment pour reprendre leur poste; c’est sûrement là leur plus grand tort aux yeux de leurs bourreaux.
» M. Chazet, l'ami des deux détenus, reçut l’ordre de se trouver à l’Inquisition le 16 octobre. Il y fut menacé de la galère s’il ne déposait point comme les autres témoins qui chargeaient Chinard. Il eut cette faiblesse et il ne peut sortir de Rome pour réclamer.
On ne lui demanda rien sur Rater. Vous savez que, depuis longtemps, les Français sont
outragés ici, plusieurs renvoyés ignominieusement, d’autres emprisonnés, etc. Ce sont des faits qui viennent à l’appui du dernier. Les bruits que l’on commence à faire courir sur Chinard pour préparer l’opinion publique à un awlodafé, demandent la plus grande célérité dans les réclamations nationales ; vous saurez mieux que moi ce qu’il faut faire.
» J'écris par le même courrier au Président. Je demande un rapport du ministre sur cette affaire, il doit en être instruit... Ah ! si nous avions à Rome un ministre comme en Toscane ! l’activité de son patriotisme aurait évité bien des angoisses à des patriotes.
» Il vous paraîtra étonnant de n’avoir reçu aucune lettre sur cette affaire. Mais surveillé
par les tyrans, on n'ose écrire à Rome, et je n’en ai précipité mon départ que pour faire
des réclamations au nom des patriotes que j'ai laissés gémissants sur le sort de leurs frères.»
Après la lecture de cette lettre et les observations de David, la Convention engagea le gouvernement à s’occuper activement du sort de ces jeunes gens, quigrâce à ces démarches furent mis en liberté. Mais la suppression du Directeur de l’Académie de France à Rome et son remplacement par un agent représentant le gouvernement Français avaient été décidé; car peu de jours après, le 25 novembre, Romme, au nom du Comité d'instruction
publique, proposait le décret suivant :
« ARTICLE PREMIER. — La place de Directeur de l’Académie de France de Peinture, de Sculpture et d'Architecture établie à Rome est supprimée. Cet établissement est mis sous la surveillance immédiate de l’agent de France.
» ART. II. — Le Conseil exécutif est chargé d’en changer sans délai le régime, pour l'établir sous les principes de liberté et d'égalité qui dirigent la République Française.
» ART. III. — La Convention nationale suspend toute nomination et tout remplacement dans les Académies de France. »
Ce décret adopté, David demanda que le ministre des affaires étrangères donnât des ordres à l'agent de France, auprès de la Cour de Rome, pour faire disparaître € ces monuments de féodalité et d’idolâtrie qui existent encore dans l’hôtel de l’Académie de France à Rome. » Il insista sur « la destruction du trône et des bustes de Louis XIV et de Louis XV qui occupent les appartements du premier étage, et l'appropriation de ces appartements en ateliers pour les élèves ».
Aux observations de Carra qui propose de laisser à Kellerman le soin de faire tomber les monuments de l’orgueil et de la servitude, afin de ne pas exposer nos jeunes artistes que l'amour des arts à conduits à Rome, au ressentiment d’un prêtre et aux poignards
des
sbires, il répond : « Que le pape n’exerce pas dans Rome un pouvoir absolu. Cette
ville est divisée en plusieurs juridictions, telles que celles d’Espagne, de Portugal, de
France, ete. Elle offre, dit-il, aux artistes une patrie et des lois particulières dont ils peuvent invoquer appui. Ce n’est jamais que par la faute du résident de leur nation qu’ils peuvent ètre opprimés. Ils peuvent faire un autodafé de ces bustes, et je suis sûr que le peuple les applaudira. »
Les événements devaient lui donner un rapide et sanglant démenti.
Du reste, le rapport de Romme avait été écrit sous son inspiration, ainsi que nous
l’apprend sa réponse à la lettre de Topino Lebrun. « Ce 24 décembre 1792,
» J'ai secondé, mon cher ami, les élans de votre cœur. J'ai lu votre lettre à la Convention nationale: elle a fait le plus grand plaisir ou, pour mieux dire, ellea produit l'effet que vous en attendiez, car elle à fait frémir d’indienation, et j'ai fait décréter sur-le-champ que le Conseil exécutif serait chargé de prendre les mesures les plus promptes pour arrèter les foudres de l’Inquisition.
, Vous connaissez la lettre ferme que les ministres ont écrite au pape; qu'ils ont envoyé sur-le-champ des courriers, et que le pape s’est empressé de faire sortir de prison Chinard et Rater. Il a été heureux pour eux d’avoir un ami chaud comme vous, el je dirai un amant de Fhumanité comme moi. Nous avons réussi l’un et l'autre, ainsi ne nous faisons pas de compliments. Quant à votre seconde lettre, par laquelle vous me parlez que les pensionnaires désireraient communiquer avec moi pour se plaindre de leur Directeur à Rome, j'ai pressenti tout cela et j'ai agi en conséquence. Voici le fait. lé
vertueux Roland, leur avait dit d'en nommer un autre, sans la participation de tous les
» Je savais que Ménageot quittait sa place de Rome el que le ministre de Pari
artistes. Cette mesure me parut ministérielle, et elle ne me surprenait pas de lui; d’après cela, je me transporte chez lui, et lui fais part de mes plaintes sur ce mode de convocation. Je lui dis qu’il donnait de la consistance à un corps éteint, et que sûrement l’Académie allait nommer non seulement un aristocrate, mais le plus cuirassé des aristocrates. Ma prédiction s’accomplit; qui nommèrent-ils? qui? devinez? Suvée, l’horrible aristocrate Suvée, l’ignare Suvée! Que fis-je alors? Comme je suis du Comité d'instruction publique, que j'y suis très aimé, je me sers du prétexte de votre lettre par laquelle je prouvai la nécessité d'envoyer un Directeur patriote dans le temps qu'on persécutait les Français; que l’Académie avait nommé Suvée, le plus aristocrate de son corps, et je finis par conclure qu’il serait plus à propos d’abolir cette place qui n’étalait qu’un faste insolent, qui était inutile pour les jeunes gens, et qu’on épargnerait par là les deniers de la nation; qu'il serait suffisant d’en charger l'agent en cette Cour; que les jeunes gens en savaient plus que le Directeur, et que le meilleur Directeur était un bon cuisinier.
» Enfin le rapport s’est fait à la Convention, je ne veux pas m’en charger pour l’appuyer quand il serait prononcé, parce que chacun aurait attendu pour prononcer que je manifestasse mon opinion, ce que je fis, et, sur-le-champ, la Convention décréta que la place de Directeur à Rome serait abolie; que l'agent de France en cette ville serait chargé de la surveillance de cette maison.
» J’oubliais de vous dire que j'avais fait mettre de plus dans le rapport que les Académies ne pourraient plus dorénavant faire aucun remplacement et nommer à aucune place.
» Tout cela se passaselon mes désirs, au grand mécontentement des Académies, etsurtout du cafard Suvée qui faisait déjà ses malles, qui avait fini toutes ses visites et fait ses adieux à toutes les bornes de Paris. Les papiers publics vous en auront instruit.
» De plus, j'ai fait charger l'agent de France à Rome de faire un autodafé de tous les
portraits, figures de rois, princes et princesses qui se trouvent dans l’Académie de France, de faire abattre le trône, et que les beaux appartements du Directeur serviront dorénavant aux pensionnaires pour en faire des ateliers. Mais comme on ne pense pas à tout, j'ai oublié de leur faire augmenter la pension sur le gain que faisait la nation. Mais, patience, j'en trouverai une autrefois l'occasion et je la saisirai.
» Quant à vous, mon bon ami, si vous pouvez revenir ici, je vous le conseille bien fort, car, à Marseille, vous ne pourrez avoir les encouragements que vous auriez ici. D’ailleurs vous connaissez mon amitié pour vous, et avec quel plaisir je vous donnerais mes avis. Consultez la fortune de Monsieur votre père, à qui je vous prie de dire bien des choses pour moi , et d’ailleurs encore je pourrai ici vous faire gagner de l'argent.
» Vous étiez en train d'avoir du mérite, vous en aviez même, et sous mes yeux vous
Vous connais
rofiterez davantag: ez la sincérité de mes offres, je ne ferai pas de plus lon- »J T I
gues protestations. Girodet vient de m'écrire : il paraît qu’il n’a pas reçu les lettres que je lui ai adressées, une entre autres dans laquelle j’en avais inséré une pour vous. Adieu, mon ami pour la vie, votre concitoyen,
» Venez, mon ami, car je n’ai plus d'amis. Giroust étant à l'armée et ne pensant pas comme nous, Gérard est farouche. »
Mais la situation empirait à Rome. Ménageot, qui avait affiché ses opinions politiques en allant au-devant des tantes du Roi, avait donné sa démission, et était remplacé, selon les ordres de la Convention, par lagent d’affaires, l’infortuné Basseville, dont on sait la fin lamentable. Voici le récit de Girodet, témoin de ce triste événement :
« Sur le refus du Pape de laisser placer à la maison du consul de France les armes de la République, Basseville nous engagea à partir {ous pour Naples; dix de mes camarades partirent sur-le-champ. Ayant plus d’affaires à terminer, je restai dix jours de plus; si je fusse parti, je n’eusse couru aucun risque; mais, à cet instant mème, le major de la division Latouche arrive à Rome, chargé par Mackau, ministre à Naples, de faire placer les armes. J'avais demandé à faire celles qui devaient servir pour l’Académie, et chacun le désirait. Je crus de mon devoir de rester pour les faire; en un jour et une nuit elles furent prêtes. J'étais aidé par trois de mes camarades. Nous n’étions plus que quatre à PAcadémie, et nous avions encore le pinceau à la main, quand le peuple furieux s’y porta, et en un instant réduisit en
poudre les fenètres, vitres, portes, ainsi que les statues des escaliers et des appartements. Ils
n'avaient que vingt marches à monter pour nous er : nous les prévinmes en allant audevant d'eux. Ces misérables étaient si acharnés à détruire, qu'ils ne nous aperçurent même pas; mais des soldats, presque aussi bourreaux que les bandits que nous avions à craindre, nds coups de crosse
loin de s'opposer à eux, nous firent descendre plus de cent marches à ns secours au milieu
de fusil, jusque dans la rue, où nous nous trouvämes abandonnés ets
de cette populace altérée de notre sang. Heureusement encore, ces bourrades de soldats firent
croire à la populace que nous faisions partie d'elle-même; mais quelques-uns nous reconnurent. Un de mes camarades fut poursuivi à coups de pavé, moi à coups de couteau; des
froid nous sauvèrent. Échappé à ce danger, et croyant les
rues détournées et notre san:
prévenir tous, j’allai me jeter dans un autre. Je courus chez Basseville; dans ce moment même, on l’assassinait ; le major, la femme de Basseville et Moutte, le banquier, se sauvent par miracle. Je me jette dans une maison italienne, à deux pas de là, et j'y reste jusqu’à la nuit. J'ai l'audace de retourner à l’Académie, qui était devenue le palais de Priam ; on se préparait à briser les portes à coups de hache et à mettre le feu. Là je fus reconnu dans la foule par un de mes modèles; il faillit me perdre par le transport de joie qu’il eut de me voir sauvé. Je lui serrai énergiquement la main pour toute réponse, et nous nous arra-
châmes de ce lieu. Je retrouvai, après l'avoir cherché quelque temps, un de mes camarades,
Mon bon modèle nous donna l'hospitalité chez lui, d’où je l’envoyai plusieurs fois à l’Académie. Il y vit enfoncer et brûler les portes. On lui fit crier : Vive le Pape! vive la Madone! périssent les Français! Il revint nous rendre fidèlement compte de tout; pendant ce temps-là, nous allâmes à deux pas de chez lui, sur la Trinité-du-Mont, d’où nous entendions distinctement les hurlements de ces barbares. »
En attendant les mesures que le gouvernement français pourrait prendre pour assurer la protection de ses nationaux dans les États pontificaux, David réclamait, le 5 février 1793,
que la« Convention chargeñt son Comité d'instruction publique de lui présenter incessamment
un rapport pour fixer un traitement aux pensionnaires de l’Académie de France à Rome», aussitôt qu’ils seront de retour dans leur patrie. Il demandait aussi que « ce traitement fût fixé d’après les bases des engagements pris par l’ancien gouvernement avec les pension naires, pensant qu’il était de justice rigoureuse de tenir ces engagements ».
Aussi, le 1% juillet 1793, sur le rapport que lui présentait David, la Convention rendait-elle le décret suivant :
« ARTICLE PREMIER. — Les jeunes artistes qui auront remporté le premier prix en
peinture, sculpture où architecture, et qui, aux termes des lois existantes, sont destinés
PE. rer
à se perfectionner, soit en Italie, soit en Flandre, ou sur le territoire de la République,
jouiront à l'avenir d’une pension annuelle de 2,400 livres, laquelle somme leur sera payée pendant cinq années.
» ART. II. — Chacun des douze élèves de l’Académie provisoire de Peinture, précédem-
ment envoyés à Rome, pour y ètre entretenus aux frais de la nation française, aura droit
à la pension mentionnée dans l’article ci-dessus, durant l’espace de temps qui lui reste à parcourir jusqu’à la fin des cinq années.
» ART. IIL. — Ces traitements seront payés par la trésorerie nationale ».
Tous les rapports qui accompagnaient ces propositions étaient rédigés dans le sens le plus défavorable à l'Académie : on la représentait comme « insultant à la Révolution française, en restant debout au milieu des décombres de toutes les créations royales ». Si on ne la frappe pas encore, c'est qu'on attend une exécution en masse de « toutes ces institutions barbares, où le talent se prostituait à encenser l'audace et l’impudence des despotes, à faire l’apothéose du vice et de la sottise, en échange des cordons et des diplômes, et de cet accueil dédaigneux que la bassesse recevait comme un bienfait, et que tout ètre pensant regardait comme une injure ».
Vainement l’Académie de Peinture avait espéré adoucir son redoutable adversaire en le nommant adjoint à professeur, le 7 juillet 1792. David avait alors accepté ces fonctions et prié Vien de remercier en son nom ses collègues.
Cependant, depuis longtemps déjà, il affectait de ne plus faire partie de l’Académie ; car, en janvier 1709, il se faisait délivrer par la municipalité de Paris le certificat suivant pour exercer sa profession de peintre :
« Ce jourd’hui s’est présenté devant nous, maire et officiers municipaux de la ville de Paris, M. Jacques-Louis David, habitant domicilié de la municipalité de Paris, section du Louvre, ayant un loyer de la valeur de mille livres, lequel, après avoir justifié à la déclaration par lui faite suivant certificat, sous le n° 4547, déposé au secrétariat de la municipalité, conformément au décret du 2 mars dernier, au dos duquel est la quittance du receveur de cette municipalité de la somme de cent douze livres dix sols payés comptant, formant la totalité de l'imposition pour son droit de patente de la profession de peintre pour l'année 1792, nous a requis de lui délivrer une patente pour avoir droit de faire le négoce et d'exercer ladite profession pendant le cours de ladite année : en vertu desquels certificat et quittance nous lui avons délivré la présente, au moyen de laquelle il est loisible audit sieur David de faire le négoce et d'exercer la condition de peintre pendant le cours de
ladite année, dans le ressort de la municipalité de Paris, sans trouble dans son commerce et sa profession.
» Fait à Paris, le 7 janvier 1792.
» Petion, Maire; Dejoly, Secrélaire-greffier. »
Mais, entrainé de plus en plus dans la lutte politique, David avait rompu tous les liens qui pouvaient le rattacher à l'Académie. Aussi, lorsqu'en mai 1793 son tour arriva de professer, il refusa de remplir ses fonctions et informa ses collègues de sa résolution dans
des termes tellement laconiques, que nous croyons devoir donner le procès-verbal de la
séance où cette réponse fut rendue publique : « Samedi, 4 mai 1793.
» En ouvrant la séance, le secrétaire a fait une seconde lecture de la lettre que l'Académie l'avait chargé à la dernière assemblée d'écrire à M. David pour lui annoncer qu’elle l'avait nommé à son rang pour professer à l'École ce mois-cy, et de suite le secrétaire à lu la réponse écrite et signée de M. David au bas de ladite lettre.
» Après cette lecture, l'Académie arrète que la lettre du secrétaire et la réponse de M. David seront insérées dans la délibération de ce jour, et que la lettre elle-même sera déposée en original dans les archives comme pièce probante.
» L'Académie a ordonné, en outre, en conséquence des sentiments manifestés par
M. David, qu'il ne lui serait plus envoyé de billets d'invitation pour les assemblées.
» Leltre du secrétaire à M. David.
» Citoyen et confrère,
» J'ai l'honneur de vous prévenir que l’Académie vous a nommé à votre rang pour
» professer à l'École du modèle le mois prochain. Elle m'a aussi chargé de vous écrire cette » lettre, qui vous sera rendue par le concierge, et de vous prier de mettre par écrit sur la
» même lettre, si vos affaires, comme député à la Convention, vous permettent de professer.
» Wiqné : RENOU.
» Ce 27 avril, an II de la République.
» Réponse de M. David.
» Je fus autrefois de l’Académie.
» Signé : DAVID,
» Député à la Convention nationale. »
18 funèbre sonné à l'oreille
Ces quelques mots étaient pour l'Académie comme le g
d’un malade.
Le 5 juillet suivant, la Convention décrétait la formation de la Commune des arts.