‹ Le peintre Louis David, 1748-1825Chapitre 45 sur 328 · SUPPRESSION DE L'ACADÉMIE · texte numérisé non relu

SUPPRESSION DE L'ACADÉMIE

» Un autre motif commande la suppression de ces sociétés qui tombent en décrépitude : c’est que la plupart sont désorganisées par l'effet de cette révolution sublime, qui a déplacé tant de rapports et froissé tant de préjugés, tant d'intérêts. Les patriotes y sont presque toujours en minorité, et quelques-uns de ces hommes qui, par leurs écrits, avaient ouvert la route de la liberté, aujourd’hui la méconnaissent et blasphèment contre elle. »

Grégoire ne fait d'exception que pour l’Académie des Sciences, qui « a continué ses

travaux avec activité, el a réussi à se purifier de la rouille aristocratique des Académiciens

honoraires, qui se faisaient agréger à ces Sociétés savantes pour paraitre savoir beaucoup ».

Quant à l’Académie de Peinture, David se chargea d’en demander spécialement la suppression. Voici le discours qu'il prononça à cette occasion.

«Si quelqu'un parmi vous, citoyens, ne se trouvait pas encore convaincu de la nécessité absolue de détruire en masse toutes les Académies, dernier refuge de toutes les aristocraties, que celui-là veuille un moment prèter une oreille attentive; je m’engage, en peu de mots, à dissiper ses doutes, à décider son jugement, en intéressant sa sensibilité. Prouvons d’abord le tort réel que les Académies font à l’art mème, combien elles sont loin de remplir le but qu'elles se sont proposé; démasquons l'esprit de corps qui les dirige, la basse jalousie des membres qui les composent, les moyens cruels qu'ils emploient pour étouffer les {talents naissants, et les vengeances monacales qu'ils mettent à

toute heure en usage, si par malheur le jeune homme qu'ils poursuivent a reçu de la

nature un talent qui le met hors d’atteinte de leur tyrannique domination. Je m'attacherai plus particulièrement à l’Académie de Peinture et de Sculpture : en parlant d’une Académie, c’est parler de toutes; dans toutes, c'est toujours le même esprit, dans toutes, ce sont les mêmes hommes.

» Talents perdus pour la postérité! Grands hommes méconnus ! je vais apaiser vos

mäânes; vous serez vengés : votre malheur, illustres victimes, est d'avoir vécu sous des

rois, des ministres, des Académies.

» J'ai dit que je prouverais le tort que les Académies font à l’art qu'elles profes

je tiendrai parole. Je ne vous ennuierai point, citoyens, par des détails fastidieux, du mauvais mode d'éducation qu'employait l'Académie de Peinture etde Sculpture; il sera facile de vous en convaincre, quand vous saurez que douze professeurs par années, c’est-à-dire un pour chaque mois (observez qu'ils étaient inamovibles), s'empressent à l’envi de détruire les premiers principes qu'un jeune artiste a reçus et reçoit journellement de son maître; chacun de ces douze professeurs ne trouvant bon (comme vous l’imaginez bien) que ses principes, le pauvre jeune homme, pour leur complaire alternativement, est obligé de changer douze fois l'année de manière de voir et de faire, et, pour avoir appris douze fois l'art, finit par ne rien savoir, parce qu’il ne sait à quoi s'en tenir; mais surmonte-t-il, par

les rares dispositions qu'il a reçues du ciel, cette mauvaise instruction, oh! c’est alors que

l'enfant de tant de pères, et qui n'en peut compter aucun directement, excite la ba jalousie de tous ses maîtres réunis pour le perdre. La politique des Rois est de maintenir l'équilibre des couronnes, la politique des Académies est de maintenir aussi l'équilibre des

talents. Mallieur à l'artiste téméraire qui dépasse le cercle de Popilius, il devient étranger

pour les Académiciens ; c’est un profane qui souille, par sa présence, le bois sacré des Druides, et s’il n’y trouve pas une mort soudaine, ils l'en chassent à force de dégoûts.

» Un exemple prouvera ce que j'avance; il à rapport à l'équilibre des talents exigés

dans les Académies.

» Un jeune homme, précédé, à son retour d'Italie, par une inquiétante réputation pour ses confrères, se disposait à se présenter à l’Académie; un membre de cette Académie, que l'esprit de corps n’avail pas gagné, après avoir vu l’ouvrage de l’artiste, dans l’épanchement de son âme, vantait les hauts talents du jeune candidat. Un vieil académicien, qui avait parcouru toutes les innombrables dignités de PAcadémie, et dont la léthargique assiduité en avait usé tous les sièges, depuis le tabouret jusqu'au grand fauteuil à bras, dit gravement : « Messieurs, si, comme on le dit, ce jeune homme a autant de talent, je ne vois » pas, moi, la nécessité de ladmettre parmi nous. Messieurs, l’équilibre des talents, l’équi- » libre. » Les Académiciens, saisis d’un saint respect pour un aussi lumineux raisonnement, comme les Médecins de Molière, en inclinant la tête, et les mains croisées sur la poitrine, d’applaudir à la belle idée de leur confrère, et de s’écrier tous ensemble : l'Équilibre des talents! l'équilibre ! et cela pour retarder de deux années la réputation d’un jeune homme, parce qu’alors le Salon n’avait lieu que tous les deux ans; on allègue encore qu'on ne peut le recevoir qu'après l'Exposition publique, que toutes les places sont prises, qu'il se présente à la fois trop de candidats : enfin, citoyens, dans une conduite aussi scandaleuse, qui fut le plus juste? le croiriez-vous, ce fut le Directeur général des Bâtiments et des Académies, par conséquent, Monsieur le comte D'Angiviller.

A Le jeune homme fut admis enfin.

» Un autre trait de naïveté, qui peint bien, à mon sens, l'esprit de corps. Le voici. Rentrant chez moi, après une séance de la Convention, dans laquelle nous avions reçu des nouvelles ficheuses de l’armée de la Vendée, la tête baissée, l’air inquiet et rêveur, je rencontre un académicien; celui-ci est un des quarante immortels de lintarissable fontaine d’'Hypocrène, instituée par Richelieu, dont le nombre d'enfants ne peut augmenter ni surtout diminuer. — Qu'avez-vous? me dit-il. Vous êtes rêveur. — Mon cher, lui répondis-je, j'ai bien lieu de l'être : nos affaires vont bien mal; cette maudite armée de la Vendée nous fait bien du tort. — Ah! mon cher ami, s'écria-t-il en m’interrompant, il serait bien sin gulier que nos Académies surnageassent à une aussi grande révolution que celle-ci. Le malheureux ne voyait que son Académie; je le regardai avec mépris, et je connus dans toute sa turpitude l'esprit de l'animal qu'on nomme académicien. J'ai dit plus haut que j'intéresserais votre sensibilité : écoutez, je finirai par ce trait.

» Un jeune artiste, dont le nom était Séxéchal, qui avait remporté, en sculpture, le premier prix de l’Académie, à son retour de Rome, où il avait été pour se perfectionner, vint loger à Paris, chez un particulier aisé, dont la fille lui était promise en mariage, à condition toutefois que le jeune homme, sur son morceau, serai agréé de l'Académie. L'amour enflamme son ciseau, l'amour dirige sa main; il fait un chef-d'œuvre : mais son

maitre, mais la trop redoutable Académie ne l'a pas vu : il n’ose encore se flatter.

» Enfin les trois commissaires envoyés par l’Académie arrivent, son maitre, nommé

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