SUPPRESSION DE L'ACADÉMIE DE PEINTURE
Falconnet, était du nombre. Ce Falconnet est celui qui a fait six gros volumes pour prouver que le cheval de Marc-Aurèle, à Rome (chef-d'œuvre reconnu de l'Antiquité) ne vaut pas celui qu’il a fait en Russie, et qui s’enterrera un jour si fort dans les neiges de la Néva, que l’on n’en parlera plus; ce Falconnet, dis-je, aussitôt qu'il voit dans le morceau que
son élève se dispose à présenter à l’Académie, qu'il a la hardiesse de sortir du système de
l'équilibre des talents, qu'il a la témérité de dépasser la ligne de démarcation, quelle fut la première parole du maitre? La voici : « Jeune homme, ne vous vantez jamais d’avoir été mon élève; oubliez-le, comme j'oublierai que j'ai été votre maitre; votre ouvrage n’a pas le sens commun; un élève comme vous me déshonore; » et cela en présence de la famille et de la jeune fille attristée, Des larmes coulent aussitôt des yeux de notre pauvre jeune homme; il prétexte pour sortir, il ne revient pas; on s'inquiète : les académiciens, ou plutôt les monstres, s’en retournent. Mais l'amour qui veille toujours, l'amour qui cherche partout, la jeune fille le trouve enfin; mais où le trouva-t-elle? Noyé dans le puits de la maison de son père.
» Citoyens, je vous citerais encore une infinité de traits de cette nature; mais, pour ménager votre sensibilité, je me tais.
» Au nom de humanité, au nom de la justice pour l'amour de l’art, et surtout par votre amour pour la jeunesse, détruisons, anéantissons les trop funestes Académies, qui ne peuvent plus subsister sous un régime libre. Académicien, j'ai fait mon devoir; prononcez. »
Après ces deux discours, la Convention nationale adopta le projet de décret qui lui était présenté. Le sort de l'Académie de Peinture et de Sculpture était décidé par les articles suivants :
« ARTICLE PREMIER. — Toutes les Académies et Sociétés littéraires, patentées ou dotées par la nation, sont supprimées...
» ART. III. — La Convention nationale charge son Comité d'instruction publique de lui présenter incessamment un plan d'organisation d’une Société destinée à l'avancement des sciences et des arts.
» ART. IV. — Les citoyens ont le droit de se réunir en Sociétés libres pour contribuer au progrès des connaissances humaines.
» ART. V.— La distribution des prix proposés par les Académies et Sociétés supprimées
par le présent décret est suspendue jusqu’après l’organisation de l’instruction publique... » ART. VIL — Le Jardin botanique et autres, les cabinets muséum, attachés aux
Académies supprimées, sont mis sous la surveillance des autorités. »
Le 14 août 1793, les scellés, par l’ordre de la Convention nationale, étaient apposés sur tous les appartements des diverses Académies.
Telle fut la fin de l’Académie royale de Peinture et de Sculpture, cette institution, créée en 1648 pour donner aux arts la noblesse et la liberté, et détruite en 1793 comme portant, à son tour, atteinte à cette même liberté.
L’hommage à la Convention du tableau de Lepelletier, le discours qui l'avait aecompagné, la nouvelle preuve de désintéressement que David avait donnée en cette circonstance, avaient accru sa réputation précédemment fondée sur ses ouvrages et son talent. Sa
lutte avec l'Académie de Peinture pour l’affranchissement des arts, le zèle qu'il apportait à défendre les intérèts des artistes, l'influence qu'il exerçait au sein du Comité d'instruction publique, mème les nombreux ennemis qu'il s'était faits et qu’il devait retrouver plus tard, contribuèrent à l'étendre encore.
Enfin l'exaltation de ses idées avait attiré sur lui les regards des patriotes, car, dans les orages qui s’élevaient si souvent au sein de l’Assemblée, il s'était fait remarquer par ses apostrophes, tantôt enthousiastes, comme lorsqu'il demande que l’on décrète que « Paris a bien mérité de la patrie », tantôt violentes, comme lorsqu'il adresse à ses adversaires politiques les épithètes de « conspirateurs, assassins », et les accole au nom de Cobourg. N'avaitil pas réclamé l'honneur d’apposer son nom au bas de l’adresse que Marat faisait colporter dans Paris, et que les Jacobins avaient envoyée dans les départements pour obtenir la proscription d’une partie de la Convention. Aussi cette fureur révolutionnaire est-elle récompensée par le vote de la Société des Amis de la constitution qui l’appelle au fauteuil de la présidence du 16 juin au 15 juillet 1793.
Les esprits à ce moment étaient profondément agités. La Convention, sous la pression de la Commune de Paris, venait de proscrire le parti de la Gironde ; ces députés, réfugiés dans les départements, et surtout dans la Normandie, y organisaient la résistance aux décrets de la Convention. La Vendée était menaçante et Lyon venait de lever l’étendard de la révolte.
La Montagne avait réussi à Paris, mais il lui fallait remporter la victoire dans le reste du pays. La Société des Jacobins, qui avait toujours été l'âme du parti avancé, sentait la nécessité de faire un appel à l'énergie de ses membres les plus ardents. Elle choisit David pour président. Ces fonctions consistaient alors à recevoir les députations nombreuses qui venaient prèter leur concours. C’étaient non seulement des sections de Paris, comme celles de l'Homme armé, du Bon-Conseil, ou des Citoyennes révolutionnaires, mais encore des délégués venus des départements, comme de Vernon, de Pont-de-l'Arche, du Jura, ete. Du reste, les adresses et les réponses se ressemblent toutes. Voici quelques-unes des plus remarquables :
Une députation de la Société de l'Homme armé est admise. Son orateur s’écrie : « Citoyens, votre conduite franche et républicaine vous à fait autant de partisans que la
Révolution a d'amis. Les intrigants que vous avez frappés sont proscrits dans les départes I PT I
ments, etles brigands ne trouvent plus d'asile sur la terre de la liberté, que dans les cachots. Continuez à purger le sol de la République; ne souffrez ni nobles ni prêtres à la tête des
armées et des administrations. Pressez la confection de l'édifice constitutionnel, et surtout
que les malheureux ne soient pas oubliés. Nous vous demandons notre affiliation, votre
amitié et vos lumières. Notre Société est composée de sans-culottes, tous vrais républicains. Nous attendons avec impatience votre décision. Nous déposons sur le bureau notre règlement qui est un extrait du vôtre, et nous demandons l’accolade fraternelle. »
LE PRÉSIDENT. —Si tous les citoyens de la République avaient, comme vous, assisté aux séances de cette Société, jamais les insinuations astucieuses des Brissot et des Gorsas ne seraient parvenues à égarer l'opinion publique. Les sentiments que vous faites éclater ne peuvent qu'être accueillis favorablement par la Société; elle vous invite aux honneurs de la séance.
LR RD PR