DAVID PRÉSIDE LA CONVENTION
Sur ce mot, les applaudissements éclatent, le président donne à ces braves le baiser fraternel; mais, quand il embrasse un blessé qu'on lui amène soutenu par des béquilles, les applaudissements redoublent, et de loutes parts retentissent les cris de : Vive la République! Ce fut la dernière séance qu'il présida.
Il avait eu aussi à répondre aux artistes composant la Société républicaine des Arts.
Cette Société était la Commune des Arts transformée. Après l'Exposition du 10 août 1793, elle avait exigé des artistes le dépôt de tous les brevets accordés par les gouvernements et les princes étrangers, pour que ces parchemins, monuments de l'aristocratie, fussent détruits. Malgré la docilité des artistes qui avaient à se séparer de ces distinctions, la partie la plus avancée de la Commune des Arts, décida de se constituer en une Société
nouvelle dans des circonstances dont nous empruntons le récit à un journal rédigé sous
son inspiration.
« Le 18 juillet 1793, la Convention décréta la suppression de toutes les Académies : celles de Peinture, de Sculpture et d'Architecture furent du nombre. Les législateurs constituèrent une Commune des arts, où l’on recevait indistinctement tous les artistes. En créant cette Commune, l'intention des représentants avait été d'effacer le souvenir des Académies et
de tout ce qui sentait la corporation. Parmi les Académiciens qui s’empressèrent de se
ranger dans cette grande famille, on en vit avec plaisir qui bénissaient la destruction du
fauteuil, et qui, toujours bons citoyens, méritent d’être exceptés de ceux qui tenaient à l’ancien régime. Car ces derniers se groupaient dans les angles obscurs de la salle, cabalaient sourdement, et avaient fait de la Commune une nouvelle Académie. La surveillance civique de quelques républicains vint à bout de découvrir la perfidie des nouveaux récipiendaires, et la Convention anéantit la corporation qui se fortifiait dans l’ombre, et qui n'était rien moins qu'une arme nouvelle forgée par l'adresse ordinaire de nos ennemis pour détruire les arts en France, avant que le décrèt fût officiel. Les patriotes eux-mêmes rompirent les liens qui les attachaient aux ennemis de l'ordre, et se déclarèrent Société populaire et républicaine des Arts. On remarqua dans cette séance qu'il manquait une infinité de membres, et que c’étaient précisément les sournois agitateurs. Alors on proposa
de s'épurer : un noyau de patriotes connus fut formé; un creuset épuratoire fut chauffé ;
ardent dont on l’entretient sans cesse écarte les faux patriotes. On en a déjà vu que
le feu l'épreuve un peu chaude à fait fuir, et qui ne se présentent pas de peur de sortir de l’épuration avec une honte qui les empêcherait de tromper le public sur leur hypocrisie. »
La députation de la Société populaire et républicaine des Arts fut admise à la barre de la Convention, le 28 nivôse. Son orateur, le citoyen Bienaimé, architecte, y lut avec énergie la pétition suivante :
« Citoyens Représentants du peuple,
» Les hommes libres composant la Société populaire et républicaine des Arts, qui ne recoit maintenant dans son sein que des citoyens d’un patriotisme épuré, viennent de remettre entre vos mains les diplômes, brevets et médailles qui ont été déposés sur le
bureau de la ci-devant Commune des Arts par ceux qui en étaient revêtus. Ils viennent
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aussi, non seulement comme artistes, mais comme citoyens, vous témoigner les sentiments
de reconnaissance dont ils sont pénétrés pour tous les avantas que vos travaux et votre
gesse leur procure déjà une jouissance anticipée.
courage leur promettent et dont votre s Nos armées que votre prudence dirige comptent de jour en jour de nouveaux succès ; les ennemis de la République commencent à sentir que la France ne vous a pas confié vainement le soin de son salut et de sa gloire; votre énergie en portant la terreur chez les tyrans et les rebelles porte en mème temps l'espoir chez tous les peuples du monde.
ss Arts, unissantle chène civique au laurier de la gloire, vous tressent des
» Souffrez que le couronnes en mémoire de tant de biens : elles n’ajouteront rien à votre triomphe, mais elles
seront l'hommage sincère des enfants de la liberté.
» Nous avons juré de vous seconder de tous nos moyens; jusqu’à présent nous n'avons été fidèles à ce serment que comme soldats et citoyens, parce que les premiers instants d'un peuple qui se régénère sont consacrés à repousser ses ennemis, à s'en faire respecter ; mais la sagacité de votre Comité de salut public et votre zèle infatigable à nous ramener la paix nous ont fait entrevoir l'instant où nous allions déposer nos armes pour prendre nos crayons, et nous venons, pour ce qui nous regarde, vous soumettre quelques observations. »
« Courageux Montagnards,
» Vous avez détruit tous les ridicules monuments qu’éleva le sotorgueil de la tyrannie, vous avez rendu à l’homme toute sa dignité, vous avez proclamé des lois dictées par la justice. Vous avez jeté les fondements de la félicité publique; il ne vous reste plus qu'à terminer votre ouvrage et à le consolider; les sciences et les arts, en donnant au peupled'instructives leçons, peuvent beaucoup aider dans cette entreprise sublime. Mais pour que leurs efforts ne soient point étouffés, il est encore un monstre que vous devez abattre, c'est l'intrigue : ajoutez sa défaite à celle du colossé que vous avez anéanti, que son souffle empoisonné ne vienne plus troubler l'air pur de la liberté; songez que dans les arts elle trouve un champ plus facile à parcourir ; l’ignorant met dans sesintérèts le savant timide, et achète à prix modique ies productions du génie, il se les approprie, il cherche à les faire valoir, ils’agite, il importune les magistrats, il réussit enfin et se couvre avec impunité d’une gloire qui devrait être l'apanage légitime du mérite.
» Ce n’est pas ici le Lieu de nous étendre en de nombreuses cilations ; nous devons, législateurs, vous épargner des détails fastidieux. Nous nous bornons par conséquent à vous demander que tous les artistes soient indistinctement appelés à être utiles à la patrie, et que le talent seul, soutenu par un civisme sans reproche, obtienne la préférence.
» Nous passons rapidement à d'autres objets; nous soumettons à votre examen si l’exécu-
tion de la seconde galerie qui doit joindre le palais national au Muséum ne serait pas une entreprise digne du premier siècle de la liberté. La paix, en revenant parmi nous, va ramener avec elle plusieurs milliers de nos frères, artistes et artisans. Qu'ils ne soient plus réduits à prostituer leurs talents. Préparez-leur des travaux dignes d'occuper des mains républicaines, et qui soient en quelque sorte des récompenses nationales. Décrétez qu'il sera élevé un temple à la Liberté et à la Félicité publique. Ce sera un spectacle nouveau pour l'univers, effrayant
pour tous les peuples, de voir le temple de la Liberté s'élever par les mêmes mains, qui, peu
auparavant, étaient armées pour assurer son existence. Décrétez encore que les actions héroïques et vertueuses seront retracées partout, dans les Sections, Assemblées populaires, Écoles primaires et Départements; que les vertus le soient dans les places publiques; que le peuple s’y voie représenté, d’une main terrassant le despotisme, de l'autre démasquant le préjugé ; qu'il trouve partout des leçons de morale, qui, en formantson cœur à l'amour de la
ent en lui les vertus sublimes qu’il enfante ; que les statues qui ornent le
patrie, nourr Jardin national, maintenant insignifiantes pour les patriotes, soient transportées dans le muséum de Sculpture. Substituez-leur les images des républicains, morts victimes de leur dévouement à la chose publique. Au milieu de la paix, elles augmenteront nos jouissances; dans le danger elles enflammeront nos cœurs d’un nouveau courage. Cest l’image de Caton qui arma Decifus Brutus contre César, et qui sauva la liberté de Rome.
Voilà, Législateurs, ce que vous demandent des artistes pour qui le salut et la gloire de leur patrie sont le premier besoin. Ils viennent se joindre à vous, joïgnez-vous également à eux. La puissance nationale est entre vos mains ; elle y est consolidée par l'amour et la reconnaissance de tous les citoyens; qu’elle vous serve à donner à tout une nouvelle vie, à faire fleurir le commerce, à encourager les arts et l’industrie ; que notre prospérité enviée de tous
les peuples leur donne enfin les sentiments de leur force et de leur dignité, en les excitant
à suivre notre exemple. Être les bienfaiteurs de tout le genre humain, tel est le sort des fondateurs de la Liberté Française. Oui, Montagne augusle et vénérée, c’est de ta cime que doivent émaner les bienfaits destinés à faire le bonheur éternel de la République. La République les versera sur l'Europe, et l’Europe convertira l'Univers. »
David, président de la Convention, répondit en ces termes :
« Les arts vont reprendre toute leur dignité, ils ne se prostitueront plus comme autrefois à retracer les actions d’un tyran ambitieux. La toile, le marbre, le bronze, concourront à l'envi pour transmettre à la postérité le courage infatigable de nos phalanges républi-
caines. C'est à côté des actions mémorables que, dans l'antiquité, brillait le génie des arts.
Ces vertus reparaissent ; l'Europe étonnée les contemple; elles sollicitent vos efforts ; artistes, remplissez votre tâche. Vous craignez l'intrigue, dites-vous ; son règne a fini avec la royauté, elle a émigré. Le talent seul est resté, les représentants du peuple iront le chercher partout où il sera. Nos ennemis, vaincus par les armes, le seront aussi par les arts, telle est notre destinée, ainsi le veut le génie qui plane sur la France. »
David descendit deux fois du fauteuil pour demander à la Convention des mesures qui
mais encore les œuvres remarquables
sauvesardaient non seulement les arts et les artis des peintres célèbres de toutes les Écoles dont la possession honore encore la France.
En 1791, l'Assemblée constituante avait décrété que le Louvre deviendrait le palais des
Arts, et que les richesses artistiques laissées par l’aliénation des biens ecclésiastiques, ainsi que les tableaux du cabinet du Roi y seraient réunis pour y former un Muséum. Le 27 juillet 1793, sur la proposition de Sergent, la Convention vota une somme provisoire et annuelle de 100,000 livres pour l'acquisition des tableaux et des statues qu'il importait à la République de ne pas laisser passer en pays étranger. Ainsi la toute-puissante Assemblée
respectait la liberté de propriété des particuliers, et n’imitait pas certains princes, qui, d’un
trait de plume, interdisaient à leurs sujets la cession à des étrangers des œuvres d'art qui étaient conservées en leurs Etats. Par cette somme destinée à l'accroissement des richesses artistiques de la France, elle fondait notre musée du Louvre devenu une sorte de Palladium
pour notre patrie. Les œuvres d'art, abandonnées le 10 Août dans le palais des Tuileries,
accrurent le fonds du muséum national. Une commission composée d'artistes et d'amateurs était chargée de les classer et de veiller à leur conservation. Cest contre les actes de cette commission, qu'il juge surtout entachée d'un esprit peu républicain, que David s'élève dans
les deux rapports qu'il déposa à quelques jours de distance.
« C'est dans le moment où tout se régénère qu'il faut aussi que le vrai talent succède à l'impéritie et au charlatanisme, le patriotisme pur au lâche égoïsme, et la faiblesse à l'inertie.
» Cest trop permettre aux ennemis de la chose publique, de calomnier les Français en leur reprochant leur insouciance pour les arts, pour les sciences, pour les lettres, pour tout ce qui doit étendre leur gloire, en les faisant admirer des nations, en même temps qu'ils s’en ont respecter par les armes.
» Les ministres déchus et leur maitre avaient senti l’une de ces vérités, et ne lais-
saient pas que d'écraser l’autre, par l'oubli coupable de tout ce qui pouvait lui donner de a force.
» La Convention nationale, toujours juste et puissante, a saisi (toutes les occasions de ranimer les arts appauvris, en leur donnant une direction nouvelle et des forces proporionnées au colosse immortel qu’ils auront à soutenir.
» En confiant le soin de cette direction précieuse au ministre de l'intérieur, son inten-
ion n’a jamais été de perpétuer les abus qui la déshonoraient, mais bien, au contraire, de
es saper jusque dans leurs fondements.
» Son intention n’a jamais été de confier la garde du Muséum à des hommes qui ne
sauraient rien moins que le garder, le soin de restaurer les monuments à des hommes qui
à peine se doutent de la peinture, à des froids mathématiciens celui d'en décrire les beautés.
» Son intention n'a pas été que ces hommes, quand ils réuniraient assez de talents pour remplir chaque partie de leur mission, fussent dispensés de cet amour brûlant de la liberté, sans lequel il est impossible de servir utilement les arts, ni la patrie.
» Elle a voulu que le ministre de l’intérieur secondât ses vues en protégeant, en aidant tous les arts, et que le ministre lui-même se pénétrât de cette utile et grande vérité ; que ce n’est pas assez d’avoir bâti le temple de la liberté, qu'il convient encore à un grand peuple de l'embellir et de l’orner d’une manière digne de lui.
» Si ce principe est démontré, consacré dans toutes les pages des annales de la Convention, il est instant d’arracher la Commission du Muséum à l'insouciance coupable où elle est plongée, et de chercher, par de grandes vues, le moyen de tendre tous ses efforts à ce précieux établissement.
» Il y va de la gloire de Paris, il y va de la gloire de la France entière, de toutes parts
et
accusée de laisser périr les immortels chefs-d'œuvre des arts. L'expérience n'a que trop prouvé que l'ignorance, mère de tous les vices et de tous les maux, est le plus grand
obstacle au bonheur de l’espèce humaine que la Convention se propose de fonder.
» Examinons donc quelle fut l’organisation ancienne de la Commission du Muséum, et de qui elle était composée; et si nous parvenons à prouver tout le mal qu'elle a déjà fait aux productions du génie, on en sentira mieux la nécessité de l’organiser d’une manière nouvelle, et de substituer à des hommes inhabiles et intrigants des artistes éclairés et patriotes.
» 1° Cette Commission est à la nomination du ministre de l'intérieur.
» 2° Elle est composée de six membres. Chaque membre est salarié à 3,000 livres par année, et est logé au Louvre, comme gardien du Muséum.
» 3° Les membres sont :
» Jollaïn, ancien garde des tableaux du roi.
» Cossard, peintre, mais qui n’en a que le nom.
» Pasquier, ami intime de Roland.
» Renard
" Ceux-ci ont du talent, mais leur patriotisme est sans couleur.
» Vincent )
» L'abbé Bossut, géomètre.
» En confiant au ministre le choix de ceux qui devaient composer la Commission du Muséum, on laisse un vaste champ à l'intrigue. L'artiste éclairé et philosophe n’est guère propre à courir dans les bureaux des ministres pour obtenir le poste auquel son talent l'appelle.
» L'homme médiocre, au contraire, accoutumé à ramper, sait prendre toutes les formes qui plaisent à ceux qui sont en place. Pendant que l'artiste amoureux de son art consacre tout son temps à l'étude, l'intrigant s’agite pour se faire remarquer ; il ne néglige aucun des petits moyens capables de séduire, et finit presque toujours par écarter celui qui n'a que son mérite et sa franchise.
» En laissant à la Convention le soin de cette nomination, d’après la présentation du Comité d'instruction publique, chargé de révolutionner les arts, les inconvénients n'existent plus; l'artiste franc et loyal, la basse et présomptueuse ignorance, trouveront des juges capables de les apprécier l’un et l’autre, et le génie des arts n'aura plus à gémir des coups funestes qui lui ont été portés jusqu’à ce jour.
» Ceux qui composent la Commission actuelle ont perdu plusieurs chefs-d'œuvre en employant des hommes inhabiles pour les réparer. Pour se convaincre de cette vérité, il faut lire les observations sur le Muséum, publiées par les citoyens les plus éclairés de l'Europe dans cette partie.
» Qu'on examine l’état des restaurateurs des tableaux et des personnes qu'ils ont employées à détruire les tableaux de la République, on y verra les prix arbitrairement distribués, sans ordre, sans principes et sans base déterminée ; dans de telles mains, plus il en coûte pour la réparation des tableaux, et plus ils sont gâtés.
» D'un autre côté, n'est-il pas honteux que les logements du Louvre, qui ne devraient