‹ Le peintre Louis David, 1748-1825Chapitre 62 sur 328 · ME · texte numérisé non relu

ME

| il ji » Je ne dis rien d'un petit nombre de vases étrusques et de quelques bustes d’une LA: AD É à l ; PUS grande beauté qu'on à cachés sous des tables et dans des lieux obscurs; il semble al} j } qu'on leur ait reproché un misérable asile au sein du Muséum, où ils sont plus cachés l| È | 1h! qu'exposés.

| { » Mais ce n’est rien encore. Vous ignorez, Citoyens, vous et moi-même tout le premier, pis qui ne les ai jamais pu voir, que la République possède une immense collection de dessins tit des plus grands maîtres... Eh bien ! à peine si l’on sait où ils sont. Cachés dans les porte- PUS | (l | {| feuilles des vils satrapes à qui nos tyrans en avaient autrefois confié la garde, c’est en HAE Italie qu'il fallait aller apprendre, des étrangers même, qu'ils existent en France; on les ÿ4 { , S 1Œ 3 | à dérobait avec inquiétude aux regards des artistes et du peuple, comme si l'on eût craint Hall }! I £ peuple, A118 . . . CE .

bE) que les sublimes conceptions des grands hommes n’eussent rivalisé de puissance avec le 1} 4 I ®

| NPA A génie si jaloux des despotes.

| éclairer chaque objet de la publicité et de la portion de gloire qu'il peut réclamer; pour

Ipit » Pour prévenir ces funestes abus, pour placer tout sous l'œil vivifiant du peuple, et | établir enfin dans le Muséum un ordre digne des choses qu'il renferme, ne négligeons |

| rien, citoyens Collègues, et n'oublions pas que la culture des arts est un moyen de plus |

d'en imposer à nos ennemis.

» Lorsqu'au milieu des inquiétudes inséparables de la liberté dans une République naissante on vient porter dans vos âmes et sur vos fronts la joie que doivent inspirer les

victoires de nos armées sur toutes nos frontières, et les triomphes de nos lésions contre

tous les despotes coalisés, vos regards alors semblent se porter avec complaisance sur les beaux-arts, également faits pour embellir la paix et décorer les pompes triomphales. Dans les mouvements expansifs et les civiques affections qui vous pénètrent, vous sentez que de grands événements doivent laisser naturellement d’immortels souvenirs, et par conséquent des monuments qui attestent à l'univers et à la postérité la grandeur du peuple français ; vous voudriez dans ces instants heureux répandre sur tout l'éclat de nos victoires et tout embellir des rayons de la gloire et du bonheur; eh bien! c’est toujours de cette hauteur que vous devez considérer le domaine des arts, pour imprimer à toutes vos lois, dans cette partie, un grand caractère qui aille à son tour inspirer des victoires. C’est dans ce sublime mouvement que vous avez voulu décerner à quatorze armées à la fois et en un même jour les honneurs d’un triomphe mérité, dont le peuple était en même temps l'ornement et l’objet. Cest alors que là liberté sourit à vos efforts et au zèle ardent de tous les Républicains qui défendent le territoire de la France.

» Restons, Citoyens, à la hauteur de ces brillants succès ; remplissons nos destinées ; marchons à de nouveaux triomphes : nos guerriers le veulent ainsi.

» Un heureux mouvement semble de lui-même faire avancer le char de la Victoire et de la Révolution : continuons de le diriger; que nos ennemis tombent et que le peuple nous bénisse. Pleins de ces idées, et abandonnant les procès-verbaux et les détails à ceux qui croient que les compilations sont des annales, écrivons, à la manière des anciens,

qu’ils soient grands et immortels comme la République

notre histoire dans des monumer que nous avons fondée; et que le génie des arts, conservateur des ouvrages sublimes que nous possédons, soit en mème temps un génie créateur, et enfante de nouveaux chefsd'œuvre. »

Après cette lecture, l’Assemblée adopte un décret dont les neuf premiers articles sont la reproduction de ceux présentés avec le précédent rapport. Les différences sont :

ART. X. — Il sera attribué à chacun des membres du Conservatoire une indemnité annuelle de 2,400 livres et le logement.

ART. XI. — 12,000 livres seront consacrées aux dépenses annuelles et matérielles

du Muséum, à la charge d'en rendre compte au ministre de l’intérieur. ART. XII. — En exécution des deux articles précédents, la trésorerie nationale tiendra à la disposition du ministre de l’intérieur la somme annuelle de 36,000 livres.

LISTE DES MEMBRES QUI DOIVENT COMPOSER LE CONSERVATOIRE DU MUSÉUM DES ARTS

En Peinture. — Fragonard, Bonvoisin, Lesueur, Picault. Sculpture. — Dardel, Dupasquier.

Architecture. — David Leroi, Lannoi.

Antiquités. — Wicar, Varon.

La principale condition qui relevait aux yeux de la Convention les citoyens désignés par David comme membres du Conservatoire était leur civisme. En effet, Wicar avait

donné plusieurs preuves de son attachement à la République : une première fois, en envoyant de Florence, le 6 mars 1792, une somme de 600 livres comme offrande patriotique ; puis, en revenant en France au lieu de rester en Italie. La Convention, à l’occasion

verbal de

du don qu’il avait fait, lui accorda l’honneur de la mention honorable au proc ses séances ; elle agit de même pour un autre don de 100 livres déposé, le 7 avril 1793, sur l'autel de la patrie, par David, au nom « d’une jeune personne qui à étudié les arts et qui désirait rester inconnue ». Le maitre lui-même avait suivi un pareil exemple, en faisant aussi, le 13 mai 1793, un don patriotique de 100 livres à la section du Muséum.

En outre, pour en revenir à Wicar, le 24 nivôse, David, étant encore président de la Convention, l'avait recommandé à l’Assemblée en ces termes :

« C’est à la Convention, fondatrice d'une république qui à pour base l'égalité et la liberté, c'est aux représentants d’un peuple qui ne reconnait d'autre distinction que celle

des vertus et des talents, à encourager les artistes qui consacrent leur talent à propager le

souvenir des assassins des royalistes.

» Les citoyens Wicar et Devoges ont dessiné les tableaux de Zepelletier et de Marat, d'après les originaux que j'avais peints. Je demande qu'il soit fait mention honorable dans votre procès-verbal de l'ouvrage de ces artistes. Je demande aussi que la Convention approuve le choix fait par notre collègue Batelier, du citoyen Wicar pour Directeur des ateliers de peinture de la manufacture nationale de porcelaine de Sèvres. »

Parmi les autres membres du nouveau Conservatoire, Bonvoisin et Lesueur faisaient partie de la Société populaire et républicaine des Arts, ce qui était une garantie de leurs sentiments.

Le jury des Arts avait décidé de se transporter à la Convention pour lui présenter les

deux jeunes artistes qu’il avait jugés dignes de recevoir un second prix. En cette circon-

stance, la Société populaire des Arts se joignit au jury, et le 26 pluviôse on se rendit à ; J ë l

l'Assemblée en portant le tableau d'Harriet, la coupe et l'élévation du projet d’'archi-

tecture de Protin. Les deux lauréats accompagnaient leurs ouvrages.

Ce cortège nombreux défila dans la salle, et l'acteur Monvel, membre du jury, lut, au nom de ses collègues, l'adresse suivante :

« Vous nous avez chargés des fonctions les plus douces, les plus flatteuses, les plus

agréables de la République, celles de décerner des palmes, de donner des encouragements aux jeunes artistes qui ont concouru dans les arts. » Des hommes libres ont discuté franchement les ouvrages proposés au concours : ils

ont discuté publiquement les défauts et les beautés de chaque objet : le jury était composé

d'hommes liv à des professions différentes, qui, n'étant point reslreints seulement à la peinture, à la sculpture, à l'architecture, ont lié, dans leur discussion, ces trois arts particuliers à tous ceux qu'ils ont l'habitude d'exercer. C’est ainsi que, les enchaïinant tous entre eux, on éclaire chaque artiste dans l’art particulier qu'il professe.

» Il nous a été pénible de n'avoir pas eu de grands prix à distribuer; mais l'amour

sacré de la patrie qui a entrainé vers les frontières un grand nombre d'artistes pour y

combattre les ennemis de l'é

ité, à diminué celui des concurrents, et le génie des arts a cédé la place un moment au génie de la liberté.

» Nous vous présentons les jeunes artistes à qui nous avons adjugé les seconds prix. Ils se consolent de n'avoir pas obtenu des récompenses plus signalées, en se rappelant que leurs frères qui versent aujourd’hui leur sang pour le soutien de la République viendront l’année prochaine, ou les leur disputer, ou les partager avec eux. S'il nous reste un regret, c'est de n'avoir eu à donner des palmes qu'à la peinture et à l'architecture. IL nous eût été bien flatteur de répandre les faveurs et les récompenses nationales sur tous les arts qui concourent à la gloire de la République et au bonheur de l'humanité. »

Cette adresse fut vivement applaudie, et Bourdon du Loiret demanda pour les jeunes artistes l’accolade du président; elle leur fut donnée aux acclamations de loute la salle,

Dufourny, vice-président du jury, resté à la barre, obtint la permission d'adresser quelques paroles à l’Assemblée.

« Depuis longtemps, dit-il, la Convention s'est occupée de la conservation des monuments ; ceux que la liberté a dû proscrire ont été réservés sur la proposition de David, pour former une montagne sur laquelle sera posée la statue de la liberté ; il en reste sur lesquels la Convention n’a rien statué : ce sont ceux qui représentent des nations esclaves. Je propose pour rendre la tyrannie odieuse, par la tyrannie elle-même, de les placer en groupe, et au milieu d'eux la Liberté brisant leurs chaines et foudroyant les tyrans. Ordonnez aussi, Législateurs, que dans nos places publiques les arts représentent l'adoption du vieillard et de l’infortuné; l'infortuné est plus qu'un homme, et son image ouvre le cœur à la sensibilité. »

Après Dufourny, Lesueur demanda la parole pour lire une pétition au nom de la Société populaire et républicaine des Arts. Cette Société se montrait extrèmement jalouse de son titre et par l'organe d’Allais, son président, avait réclamé assez vivement contre le Moniteur, qui, à propos de la pétition présentée le 28 nivôse, l'avait désignée sous le nom de Commune des Arts.

Elle se composait d’une centaine de membres, qui avaient formé ce fameux creuset épuratoire. La peinture était représentée par Bonvoisin, Pajou, Lorimier, Isabey, Naigeon, Bosio, Wanloo, Jault, Demarne, Martin-Drolling, Ansiaux, Lesueur. Parmi les sculpteurs

on comptait : Houdon, Gois, Bridan, Petitot, Chaudet, Espercieux, Michallon ; parmi les

graveurs : Bervice, Filhol, David, et parmi les architectes : Bienaimé, Detournelle, Vilmorin, Moitte.

Elle avait admis à des séances succe

ssives : Gérard, Protin, Laneuville, Belle fils, Cartellier, Sue, professeur d'anatomie; Gateaux, Sergent, graveur, député à la Convention ; Langlois, et les nommés Dandrillon, Wicar, Sublet, Debures, qui, à leur retour d'Italie, lui avaient fourni les preuves de leur civisme.

A cette occasion, on s’élait beaucoup occupé des artistes qui étaient restés par delà les monts, et Wicar les avait dénoncés comme des ennemis de la liberté. Une pétition avait été présentée pour appeler sur eux la rigueur des lois. Cette pétition, faiblement accueillie

dans la Société, était celle dont Lesueur obtint de faire la lecture à la Convention.

Pétition de la Société populaire et républicaine des Arts, qui appuie la dénonciation, lue à la séance du 29 nivôse par le citoyen Wicar, is en Ilalie.

de la conduite des artistes res

« Représentants du peuple,

» La Société populaire et républicaine des Arts vient vous exprimer les sentiments dont elle est vivement pénétrée.

» Législateurs, nous vous présentons nos frères, des républicains victimes du fanatisme et de la rage ultramontaine, revenus à travers mille dangers au sein de leur patrie, pour

laquelle ils n'ont jamais cessé de faire des vœux ardents, en célébrant, sous le poignard

des assassins, la plus glorieuse époque de notre liberté. » C’est de Rome avilie, de la Toscane rompant la neutralité, à l’instigation de l’infâme

ministre anglais, que ces artistes républicains ont été chass

s en vingt-quatre heures, ou

il aurait fallu qu'ils prétassent un infâme serment. « Plutôt la mort que l'esclavage! »

fut leur réponse. Ils ont abandonné études, établissements, et jusqu'au nécessaire, pour

fuir avec horreur et précipitation des terres flétries par la plus indigne tyrannie.

» Plusieurs ont été incarcérés et livrés à l’Inquisition; mais ils sont dans leur patrie, leur bonheur est assuré, ils brülent de la servir aux dépens de tout leur sang.

» Législateurs, si nous fixons nos regards sur des enfants fidèles à leur patrie, sur de bons républicains, nous appelons toute votre sévérité, nous invoquons la vengeance natio— nale contre des traîtres, de vils artistes prostitués et dénaturés, des monstres qui ont prèté l’exécrable serment à Louis XVII, à ce fantôme, le ralliement de tous les assassins de notre patrie. Ce nouveau crime manquait à la terre qui vit naître Porsenna! C'est à Florence et dans les mains du scélérat Lord Hervay, dégoûtant du sang des malheureux Français, massacrés dans le port de Gênes, par le lâche et féroce Anglais, qu'ils ont fait cet horrible serment.

» La Patrie demande vengeance : s'ils échappent pour quelque temps au glaive de la

justice, que du moins l'infamie les frappe dès ce moment. Que les ouvrages de leurs mains scélérates, ces ouvrages qui leur ont valu les faveurs du despotisme n'irritent plus nos regards républicains : que tout ce qui peut retracer des traîtres à leur patrie soit offert en holocausle aux mânes de nos frères.

» Législateurs, nous remettons sur votre bureau toutes les preuves des crimes qui vous sont dénoncés. Vous y verrez l’infâme Ménageot, ci-devant Directeur de l’Académie de France à Rome, faisant illuminer en réjouissance de la fuite du tyran Capet, et complice de l’assassinat de Basseville ; la femme Lebrun, conspirant à Naples avec la digne sœur de l’ignoble Marie-Antoinette, actuellement à Vienne, au milieu de nos cruels ennemis; Fabre de Montpellier, sujet de Louis XVII, dont toute la famille est émigrée; Corneille ; Gauffier ; Tierce père et fils, portant la cocarde blanche à Livourne; Doyen, émigré en Russie, et autres traîtres, viles satellites du satrape D'Angiviller, ce monstre de turpitude qui à fait plus de tort aux arts que dix siècles de barbarie.

» Représentants, par une de vos sages lois, vous avez déclaré que les artistes voyageant pour s'instruire ne seraient pas considérés comme émigrés. Mais qu'ils sont coupables ceux qui, à l'abri d’une loi aussi bienfaisante, conspirent contre leur patrie! C'est ainsi que des scélérats, parés du titre d'artistes, avilissent les arts et se prostituent en servant l’orgueil et les passions des tyrans. C'est d'après de tels hommes, sans doute, qu'on nous à jugés, quand on vous a dit que l'Ælectricilé des Arts pouvait être dangereuse ! Mais ces âmes vénales une fois anéanties, la masse des artistes restés fidèles à la cause du peuple secondera dignement vos efforts généreux.

» Nous sommes tellement pénétrés du grand principe de notre régénération, que si la

culture des arts devenait un obstacle à l’affermissement de notre égalité, nous dirions : Législateurs, proscrivez ce poison destructeur du bonheur public; mais vous montrez aux arts le chemin de l'immortalité, vous les avez chargés d'offrir aux regards des nations étonnées l'image imposante de la souveraineté du peuple foulant à ses pieds les tyrans de la terre.

» O génie de la liberté ! il n'appartient qu'à toi d'enfanter des chefs-d’œuvre.

» Le peuple redemande son ami, il veut revoir ses traits ensanglantés, qui font encore la terreur des scélérats. Nos enfants nous demanderont ces images fidèles des Pères de l'Écalité.

» Les travaux incroyables des héros de la liberté, les sublimes leçons de vertus civiques que nous devons transmettre à la postérité, tout nous fait un devoir d'élever les arts à la hauteur des vertus républicaines ; alors ils seront utiles à la patrie.

» C’est à notre haine pour la tyrannie que nous mesurons notre amour pour la liberté.

est animés de ces sentiments que nous vous demandons, Législateurs, à être autorisés à

arracher des salles de la ci-devant Académie de Peinture les portraits de quelques scélérats,

ainsi que de plusieurs tableaux, productions de leur génie corrompu ; nous les trainerons

au pied de la statue de la Liberté, eten présence de nos concitoyens nous les livrerons aux

flammes, en vouant à l’infamie les traitres et tous ceux qui tentent de les imiter en n'employant pas toutes les facultés et leurs talents pour affermir le règne de légalité. Nous demandons aussi que leurs noms soient envoyés dans tous les départements, afin que leurs crimes y soient connus et qu’ils ne puissent jamais y trouver que le châtiment dû à leurs forfaits.

» Vive la République une et indivisible! »

Cette dénonciation véhémente appelait l’attention sur les Français restés en Italie. Depuis les troubles de Rome et le massacre de Basseville, leur situation avait toujours été difficile. La Toscane seule avait été plus longtemps à l'abri de ces mouvements politiques, puisque Gros y résidait en juillet 1793 et qu'au mois de septembre de la même année Wicar demandait encore l'autorisation de travailler dans les galeries de Florence. Mais dans les États de l'Église et dans les provinces du royaume de Naples la haine contre les Français avait été plus précoce et plus vive. Aussi une des rares lettres de Girodet

parvenue à son maître nous apprend les dangers qui menaçaient alors nos compatriotes.

Le ciloyen Girodet au citoyen David.

« Cher concitoyen, depuis le temps infini que je n’ai reçu de vos nouvelles par vousmême, j'aurais été bien dans l'inquiétude, sur ce qui vous concerne, si les papiers publics dont j'ai attrapé quelques-uns à la volée dans ce pays ennemi, où le délabrement de ma santé m'a forcé à séjourner plusieurs mois, ne m'eussent appris ce que vous faites pour le bien public et ce que les arts en particulier vous ont d'obligation (1).

» Dans ma prolongation de séjour à Naples, j'ai reçu une seule fois seulement des nouvelles du citoyen Trioson, qui me parla de vous et me dit que vous étiez bien occupé et que vous me conserviez toujours vos bontés. Aucune des lettres que je vous ai écrites et dont plusieurs étaient dans les siennes ne me paraissent vous être parvenues. Je ne sais même si les détails de l'affaire de Rome que je vous écrivis dans le temps vous sont parvenus. Un peu remis de la maladie cruelle que j'ai éprouvée, je me suis hâté de fuir une

terre ennemie. J'ai mis deux mois à venir de Naples à Venise, ayant été mis en prison dans

ma traversée de terre, à Ariano, dans la Pouille, en qualité de patriote français, ce qu’on reconnut à ma cocarde nationale que je portais dans ma poche et aux lettres de plusieurs

amis et les vôtres entre autres qui étaient dans ma malle. Je restai quatorze jours en prison

go

après avoir failli ètre assassiné; enfin je poursuivis ma route, et dans une autre ville du Roi des macaronts je faillis encore aller visiter les prisons. Enfin je suis ici et je respire.

» Je voulais aller en Suisse sur-le-champ, le seul chemin que je puisse prendre pour aller en France. Mais le ministre m'a objecté de grandes difficultés dans ce voyage : sur-lechamp d’abord le manque absolu d'argent où je suis et l'impossibilité où il est de m'en fournir, n’en ayant plus lui-mème pour sa subsistance; en second lieu le mauvais état de ma santé qui exige plusieurs mois de remèdes et du régime le plus sévère et le plus exact.

» Comme je vous le détaillerai dans le prochain courrier, pour faire la route depuis

Naples jusqu'ici j'ai dû emprunter de l'argent qu'il faut par conséquent que je rembourse. Mais je ne sais pas comment vivre si le ministre ne reçoit pas des fonds d'ici à une semaine. Je n’ai pu toucher aucun argent à Naples depuis le dix septembre de l'année dernière (vieux style), ni de ma pension de la République, ni du mien. Aussi mon embarras est extrème. J'espère, cher concitoyen, que vous aurez égard à ma position vraiment critique, et que vous voudrez bien solliciter fortement qu'on n'oublie pas d'envoyer les fonds à la Légation de Venise pour qu'elle puisse faire face à ses obligations. Quant à moi, je ne puis, sans argent, ni retourner en France, ni vivre, ni me guérir : (rois choses que je désire vivement.

» J'ai remis au ministre de la République une note contenant la manière dont j'ai été

forcé de rester à Naples; comment je l'ai demandée et comment on me l’a accordée. Je vous enverrai copie par le prochain courrier. Si vous voulez faire savoir au citoyen Trioson,

à qui je ne puis écrire ce soir, que je suis arrivé à Venise un peu moins mal portant qu'à

(1) Le rapport de David sur la pension des élèves de l'Ecole de Rome.

Naples, cela me ferait bien plaisir, mais je n’y compte pas beaucoup. Je compte un peu davantage sur le plaisir de recevoir quelques signes de vous, en vous priant de vous rappeler que voilà plus de seize à dix-huit mois que vous ne m'avez écrit un iota.

» Je vous embrasse, mon cher maître, de tout mon cœur. Assurez la citoyenne votre mère de mon respect. Je désire apprendre aussi que vos enfants se portent bien, et vous prie de faire part de mon souvenir à mes camarades. »

Les amis que Girodet avait laissés à Paris s’inquiétaient cependant de sa situation précaire. M. Trioson priait en ces termes Gérard de s'adresser à David :

« Je vous supplie au nom de l’amitié de vous joindre à moi, de venir à son secours et d’obtenir pour Girodet un peu d’intérèt de la part de son maitre, le citoyen David, à qui il a écrit plusieurs fois et à qui j'étais chargé de remettre une lettre qui ne m'est pas parvenue, car il paraît que sur quatre lettres qu'il m'écrit, à peine en reçois-je une. Il serait question d'obtenir promptement une permission du Comité de salut public ou une autorisation pour un banquier quelconque de faire passer des fonds à Girodet par la voie de Gènes

et de la manière dont il l’indique dans la lettre ci-jointe. J'aurais bien écrit directement

au citoyen David, qui doit cette protection à un de ses élèves qui lui est le plus attaché, mais ma femme et moi nous avons l'expérience qu'il ne répond pas, et vous êtes plus à portée de rehausser son intérèt pour votre ami et de prendre les moments de loisir pour lui parler d’une affaire que vous concevrez ne devoir pas trainer. Il y a trop longtemps que ce malheureux souffre de maladie et de pénurie. »

Cette lettre du 29 pluviôse 1793 eut un plein succès, car le 6 germinal David écrivait

au citoyen Mortier, Directeur des domaines nationaux, les lignes ci-dessous :

« J'ai fait, citoyen, la commission chère à mon cœur de chercher les moyens d'envoyer à Girodet l'argent que vous lui procurez. J'ai réussi au delà de mes vœux, j'ai intéressé en sa faveur le Comité de salut public de la Convention nationale. Gardez votre argent, envoyez-moi seulement l'adresse de Girodet à Naples. J’ai écrit au citoyen Trioson qu’il me la donnât. Je n'ai pas reçu sa réponse. Je craindrais que le moindre retard ne refroidit l’intérêt que m'a marqué le Comité. J'attends de vous cette faveur. Envoyez-moi son adresse aussitôt la présente reçue.

» Salut et fraternité. » DAVID, député.

» Tenez la chose secrète, vous en concevrez la raison. » Les démarches de David réussirent-elles à tirer Girodet de l'embarras où il se trouvait ?

La lettre suivante qu'il adre

à à son maitre, sans doute à cette époque, nous en ferait douter par son style tout républicain.

Le ciloyen Girodet, pensionnaïre de la République, au ciloyen David, député.

« Mon cher Maitre,

» Voici vingt mois et plus que je n’ai de tes nouvelles par toi-même. Je l'ai écrit plus

de vingt fois depuis ce temps, à ce qu'il paraît sans succès, puisque sans les Moniteurs je n'aurais jamais entendu parler qu’une seule fois de toi par des personnes qui ont autant d'amitié pour moi que j'en ai pour toi. Elles m'ont dit que tu m'en conservais {oujours, cela m'a consolé de ton silence; cependant je le trouve par trop long. Si je t'étais moins attaché, je n'aurais pas les mêmes droits à te parler ainsi. Je Vai informé dans un grand détail, que tu n’as peut-être pas daigné lire, de mon séjour à Naples prolongé par des accidents qui tiennent à une maladie qui me tourmente depuis plus de deux ans et dont

je ne suis pas encore guéri. Tu ne réponds pas à tout cela! c'est une preuve que cela

Pennuie : ainsi je ne le répèterai pas. J'ai imploré tant de fois de tes nouvelles que je ne dois plus ten demander, malgré le besoin que j'en ai. Je n’ai plus qu'une chose à te dire : malgré ton injustice, je te suis toujours le plus attaché et le plus reconnaissant de

tes élèves.

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