GIRODET
A ces reproches dictés par l'amitié, David répondit le 14 juillet 1794 en écrivant à Girodet une lettre qu’il reçut à Venise, et dans laquelle son maitre lui annonçait qu’il allait lui faire parvenir cent louis en numéraire. C'était quelques jours avant le 9 thermidor. Dans la réaction qui suivit, ayant été incarcéré, il ne put remplir sa promesse, el Girodet, qui ignorait ce qui se passait en France, s’étonna auprès de M. Trioson de n'avoir rien reçu.
Ses plaintes étaient mal fondées, car, au contraire, David usait souvent de son influence pour rendre service à ses confrères, bien qu'un rigorisme exagéré lui fit dire qu'un représentant du peuple devait être sourd à toute sollicitation.
Il s'intéresse cependant, mais € comme artiste », au sculpteur Petitot, dont la Société populaire des Arts vint lui demander d'obtenir la mise en liberté. Il appuie de son crédit l'architecte Percier, réclamant son travail de restauration de la colonne Trajane, mis sous les scellés avec les papiers de l'Académie d'Architecture. Il présente aussi l'inventeur du télégraphe aérien, Chappe, aux Bureaux de la Guerre.
En toute occasion nous le voyons appeler la bienveillante attention de ses collègues, des Jacobins et de la Convention sur les jeunes artistes ; aux uns il recommande Beauvallet pour le buste de Guillaume Tell, aux autres Cellamarre qui offrait à l’Assemblée un buste du général Dampierre, dont la fin héroïque avait aussi inspiré son crayon.
« Citoyens, dit David à la Convention, ce jeune artiste vous a dit qu'il s'était transporté à Valenciennes, et que là il avait recueilli les traits morts de Dampierre. Gertes il ne faut pas un médiocre talent pour donner une nouvelle vie à ce général estimable. Sous ce rap— port l'artiste à bien mérité de son pays, et je demande pour lui la mention honorable.
» Mais, citoyens, vous bornerez-vous à la simple mention et ne conviendrez-vous pas avec moi que c’est sur les arts et les artistes que les révolutions pèsent toujours le plus ; cependant vous ne les voyez jamais assiéger votre barre; ils ne S'y présentent que rarement, et quand ils y paraitront, c’est toujours pour offrir à la patrie de nouveaux gages de
leurs talents.
» Un républicain doit se glorifier du travail de ses mains : toute peine vaut son salaire, et ce jeune artiste, qui a déjà remporté à l’Académie le second prix de sculpture et qui se dispose à concourir pour remporter le premier, ne peut cependant le faire si vous lui refusez de lui faciliter les moyens de subvenir aux petits frais qu'exige ce nouveau concours. Ces moyens se présentent naturellement. Je vais vous les indiquer. L'artiste, avec le buste qu’il présente, en ajoutera deux autres, dont l’un sera envoyé à la femme de Dampierre, et l’autre sera déposé au Panthéon. Je demande la somme de mille livres en indemnité de ces trois bustes, et surtout la mention honorable, ce qui est le prix le plus flatteur que puisse recevoir un artiste. »
Dans une autre circonstance, lorsque Félix Lepelletier intéressait la Convention en
faveur de Dutaillis, négociant français, victime du fanatisme furieux des Romains, David déclara « que jamais Français ne s'était présenté sans en obtenir des bienfaits. La boutique qu'il occupait à Rome et qui renfermait toute sa propriété à été pillée ». Il demanda pour lui un secours provisoire de 1,200 livres, et que sa pétition fût renvoyée au Comité de secours.
Sa position au Comité de sûreté générale lui permit de donner la sécurité à ses confrères,
en les faisant réquisitionner par le Comité de salut public.
C'est l'architecte Hubert, son beau-frère, qui devait plus tard si mal reconnaitre ses services, qui est réquisitionné pour l’organisation des fètes nationales; le 2 floréal ses élèves Mulard, Desnoyer, Taunay, le sculpteur, les peintres Guérin, Fougea, Bonneval, le statuaire Lemot, l'architecte Protin, le sont aussi pour concourir de leur talent à transmettre à la postérité les événements glorieux de la Révolution française.
Le 16 prairial, des passeports sont délivrés aux citoyens Bonvoisin, Thibaudeau, membres
de la Commission des arts; à Bourdon, expert; Jolain, expert adjoint, cet ancien garde du
Muséum, pour une mission concernant le château de Fontainebleau.
A ce moment, remplir une fonction au nom du terrible Comité était assurer sa vie; et comme David était l’instigateur reconnu de tout ce qui concernait les arts, nous croyons juste de lui attribuer ces distributions d'emplois temporaires qui étaient alors plus que de simples questions de bienveillance ou de politesse.
Ce fut aussi pour rendre service à Gérard qu’il lui fit obtenir la position de juré au Tribunal révolutionnaire ; plus tard on la accusé d’avoir forcé son élève à les accepter. C'est une erreur. Cettenomination fut ambitionnée par Gérard, malgré toutes les observations que
put lui faire son maitre. Il ÿ voyait un moyen d’échapper à la réquisition qui envoyait à
cn
l'armée un grand nombre de ses camarades. Puis devenir le collègue de Topino Lebrun était une occasion de fournir des preuves de son dévouement à la République, et le peintre du 10 août, qui s'était peint lui-même dans le costume porté par les volontaires dans cette sanglante journée, ne les marchandait pas à cette époque.
Mais les réformes importantes qui doiventassurer à David la reconnaissance des artistes la création du Conservatoire du musée du Louvre, institution qui subsiste encore; enfin l’in-
sont d’abord, la liberté des Expositions, conquise en 1791 et toujours conservée depui
troduction des concours pour tous les travaux rétribués par l’État. Cette mesure, tantôt
délaissée, tantôt remise en pratique par les gouvernements qui se sont succédé en France, n’a jamais été appliquée avec plus d’ampleur que par le Comité de salut public.
Les hommes de la Convention, qui avaient organisé la victoire, voulurent aussi organiser les arts, et, comme à la guerre, ils apportèrent à leur œuvre la même vigueur et la même célérité. C’est à peine s'ils laissent aux artistes qu'ils convoquent le temps de mûrir leurs idées. Pour eux toutse faisait au pas de charge: l'enthousiasme éclairait la science et faisait éclore le génie.
David, qui avait été appelé dans le sein du Comité de salut public pour l'aider de ses avis, fut l'interprète de ses projets auprès de la Société populaire et républicaine des Arts réunie au Club révolutionnaire des Arts.
Ce dernier était le jury des Arts, qui, après la présentation des concours à la Convention nationale, sachant sa mission toute spéciale terminée, s'était ainsi transformé. Ce club tenait ses séances dans une salle voisine de la Société populaire, et souvent leurs membres se réunissaient pour échanger leurs idées. C’est ainsi que Prud’hon lutsur les arts un discours dont malheureusement rien n’a été conservé. A une autre séance, Détournelle y fit l'examen critique des tableaux de Zepelletier et de Marat. C'est donc à celte réunion d'artistes que
le 6 floréal David annonce les appels du Comité de salut public, en lentretenant longue-
ment de ses grandes vues pour ce qui concerne les arts et leur gloire.
Bosio prend la parole : « L'expression me manque, dit-il, pour peindre à nos camarades ce que je ressens dans ce moment. C’est un sentiment qu'ils partagent avec moi. Je demande que le président donne l'accolade à David.» Le président Bousquet embrasse David au milieu des plus vifs applaudissements.
L’intention du Comité était surtout de fixer par des monuments durables le souvenir de la fête nationale de la Réunion du 40 août 1793. Nous reviendrons plus tard sur les détails de ce vaste programme, dont un extrait des registres du Comité de salut public, du 6 floréal, inséré au Moniteur Universel, donnait un aperçu; mais dès ce moment l’élan était donné.
Le 21 floréal, Thibaudeau, au nom du Comité d'instruction publique, présentait le rapport suivant à la Convention :
« Les artistes ouvriers de la manufacture nationaledes Gobelins désirent employer leurs talents à retracer les images des martyrs de la liberté et les actions héroïques de ses défenseurs. Trop longtemps ils les ont consacrés à flatter le despotisme et à orner les salons dorés de l'aristocratie : ils veulent à l'avenir se dévouer entièrement à propager la Révolution par leurs ouvrages.
» Ces artistes demandent que la Convention leur fasse remettre des copies des tableaux de Marat et de Zepelletier, pour être exécutés en tapisserie. Vous avez renvoyé leur pétition à votre Comité d'instruction publique. Cet objet lui a paru digne de votre attention.
» Les arts ont une si grande influence sur les sociétés et sur le bonheur des hommes, que les législateurs ne doivent jamais négliger de leur donner une direction conforme aux principes du gouvernement. Les arts ne doivent pas servir, dans une république, aux
jouissances du luxe et de la vanité, mais à propager l'amour de la gloire et de la patrie, et
à immortaliser par des monuments les actions mémorables et les grands hommes. Il faut exciter les arts par les vertus et les vertus par les arts.
» C’est un objet que l’on a peut-être trop négligé jusqu'à présent : tous les monuments de la République n'étaient pour ainsi dire que provisoires ; mais le Comité de salut public vient de prendre des arrêtés pour l'exécution des monuments décrétés par la Convention et pour stimuler le zèle et Pémulation des artistes.
» Tous les gouvernements ont senti l'influence des arts sur le génie du peuple.
» Dans les temples de Berlin, on voit les portraits des officiers qui se sont distingués à la guerre; cet usage est politique pour un état militaire.
» En Suisse, il n’y a pas de si petit monument qui ne rappelle, par quelques emblèmes ou quelques images, des époques glorieuses de la conquête de la liberté.
» Il n'y a pas jusqu'aux moines qui plaçaient soigneusement dans les églises les portraits de ceux qu’ils appelaient leurs grands hommes.
» Que le gouvernement républicain remette donc sous les yeux des artistes tout ce qui peut échauffer leur âme, émouvoir et agrandir leur imagination. Que la sculpture récompense les héros, que la peinture perpétue le souvenir des belles actions, que les artistes retracent sur la laine et la soie toutes les scènes animées de la Révolution, que le patriotisme respire dans tous les ateliers, que tous les ouvrages reçoivent son empreinte.
» La plupart des artistes français ont des siècles de bassesse et d’adulation à effacer en consacrant à l'avenir leurs talents à honorer les vertus et à faire abhorrer la tyrannie : et puisque l’occasion s’en présente, je dois être fondé à leur reprocher, au nom de la République, leur insouciance et leur inaction coupable depuis la Révolution ! Où sont les preuves de leur patriotisme? Où sont lesmonuments qu'ils ont élevés à la liberté?
» Si je jette mes regards sur les tableaux exposés au Salon, on n’y voit rien qui rappelle l'amour de la patrie ; on y est quelquefois ébloui, mais jamais touché. Ils avaient bien de l’'empressement sous le despotisme pour le déifier et le présenter au peuple sous les formes les plus séduisantes ; ont-ils manqué de sujets à traiter sous la République? L'histoire n'offre rien qui approche des actions éclatantes, des vertus et des traits héroïques qui ont signalé les défenseurs de la patrie et le peuple français depuis qu'il a conquis sa liberté. Les grands talents sont-ils donc nécessairement aristocrates? on serait tenté de le croire, lorsqu'on voit dans les rues et sur les places publiques, les images de Brutus, de Lepelletier, de Marat, de la Liberté, de l’Égalité, peintes et gravées par des artistes dont les talents ne répondent pas toujours au patriotisme.
» Dès que le gouvernement est déterminé à conserver la manufacture des Gobelins, qui est la seule en Europe qui ait acquis dans ce genre un aussi grand degré de perfection, il faut s'empresser de la tirer de son engourdissement, de la mettre en activité, et de donner à tous ses ouvrages la teinte des mœurs républicaines et du caractère national.
» Mais il ne suffirait pas pour atteindre ce but, de donner à ces artistes des copies des tableaux de Marat et de Zepelletier ; votre Comité vous propose une mesure plus étendue.
» Le Comité de salut public a fait un appel solennel à tous les artistes de la République et leur impose la tâche honorable d'imprimer à leur choix sur la toile les époques les plus
glorieuses de la Révolution française. Décrétez que tous les tableaux, qui auront, d’après le jugement dujury des Arts, obtenu des récompenses nationales, seront exécutés à la manufacture des Gobelins; c’est par de telles mesures que vous régénérerez les arts : ils sont depuis longtemps en arrière de la Révolution. Saisissez tous les moyens de les élever à sa hauteur ; faites-les concourir à en immortaliser les époques et à en perpétuer le souvenir. »
Voici le projet de décret qui fut adopté.
«€ ARTICLE PREMIER. — Les tableaux qui, d'après le jugement du jury des Arts, auront
obtenu les récompenses nationales, seront exécutés en tapisseries à la manufacture nationale des Gobelins.
» ART. IL. — Il sera fait incessamment, sous la direction de David, des copies soignées des deux tableaux de J/arat et de Zepelletier pour ètre remis à cette manufacture et y ètre exécutés. »
En même temps, la Commission des travaux publics lançait l'appel suivant aux artistes :
« Artist française élèvera le premier temple. Quelle vertu méritait mieux cet honneur? Quelle autre
républicains, c'est à la compagne auguste de la liberté que la nation
plus digne d’inspirer les artistes? Nul programme n'enchainera leur génie
Is produiront sans entraves. Un style sévère, simple, sublime, sera le caractère de leurs compositions :
rien de petit ni rien d'exagéré ne s’y laissera voir. Ils garderont un juste milieu entre une
mesquine parcimonie, indigne d'un grand peuple, et une pompe extravagante, indigne
d’un esprit judicieux.
» Tandis que l'architecte jettera les premiers fondements de son édifice, que le peintre prépare ses couleurs, que le sculpteur aiguise son ciseau, que leurs inventions se réunissent pour décorer, par des chefs-d'œuvre, le temple de l'Égalité, jamais leurs arts ne s’appliquent
mieux, jamais ils n'obtiennent d'effets plus brillants que quand ils s’allient à l'architecture
dont ils sont l'ornement naturel.
» Artistes républicains, tandis que nos héros assurent le triomphe de la liberté et préparent la paix par la victoire, c'est à vous qui la ferez aimer, c'est à vous de l’embellir. A la voix de la patrie, votre génie s'enflammera : vous allez entrer en lice, vous ferez assaut de talents, et, dans cette lutte glorieuse, l'artiste, vainqueur de ses rivaux, inspiré par le génie des arts et celui de la Révolution, recevra le double prix réservé au patriotisme et au talent. »
La Société populaire et républicaine des Arts pouvait, à bon droit, encourager les artistes à répondre à ces appels du Comité de salut public. Ce dernier, en quelque sorte, n'avait fait que réaliser les vœux exprimés par cette Assemblée. Tous les projets qu'on allait mettre à exécution avaient été exposés, étudiés, débattus pendant plusieurs séances. Ils embrassaient un vaste ensemble digne d'inspirer l'émulation de tous ceux qui cultivaient les Beaux-Arts.
Le programme du Comité de salut publie, relatif aux monuments publics, aux arts et aux lettres, fut porté à la connaissance du public dans le Moniteur du 9 juin 1794
(21 prairial). La liste commençait par les embellissements des Tuileries ou Jardin
national, travaux pour lesquels on avait créé un concours qui avait été jugé par le jury des Arts.
« Le Comité de salut public, prenant des mesures définitives sur l’embellissement du Jardin national et de ses accessoires, après avoir pris connaissance du résultat du jury des Arts, qu'il avait chargé d’examiner les divers plans présentés par les artistes, en exécution de plusieurs arrêtés précédents, arrète :
» 4° Le Palais national où la Convention tient ses séances et le jardin qui l’accompagne seront embellis d’après les bases suivantes contenues dans le plan qui lui a été présenté par le citoyen Hubert, architecte, dont les travaux ont obtenu la priorité au jugement du jury des Arts.
» 2% La cour du Palais national sera fermée du côté du Carrousel par un stylobate circulaire. Des figures représentant les vertus républicaines seront placées sur des socles portés sur une seule base, symbole de l'unité de la République. Sur la face de chacun des socles, du côté de la cour, sera placée une étoile flamboyante qui éclairera le Palais national pendant la nuit. La Déclaration des droits et la Constitution seront inscrites en lettres de bronze doré sur le stylobate.
» Il sera placé sur le haut du dôme national une statue de bronze représentant la Liberté, debout, tenant le drapeau tricolore d’une main et la Déclaration des droits de l’autre.
» 30 A l’entrée de la cour, les statues de la Justice et du Bonheur public, élevées sur de grands piédestaux, porteront, suspendu, le niveau de l'Égalité. L'imprimerie et les bâtiments situés dans l’enceinte de la cour seront masqués par des groupes d’arbres.
» 4° Les deux galeries situées des deux côtés du pavillon de l'Unité seront réunies en démolissant les murs qui obstruent le passage du côté du jardin ; ces galeries seront ornées des statues des grands hommes.
» 5° La terrasse en avant du Palais national sera agrandie jusqu'au parterre pour y placer, sur plusieurs files, des orangers, des statues, des vases et des bustes.
» 6° Cette terrasse sera terminée du côté du pont et du manège par deux entrées de quarante pieds de largeur, composées de piédestaux ornés de groupes et de bas-reliefs analogues à la Révolution; ces entrées seront fermées pendant la nuit par des bascules, combinées de manière qu'on ne les verra pas lorsqu'elles seront baissées.
» 7° Du côté du manège, on ouvrira, vis-à-vis de l'entrée, un large passage qui aboutira à la rue de la Convention.
» 8 Les orangers du Raincy, de l’Ile-Adam, de Meudon et de Saint-Cloud seront transportés dans le Jardin national. Il sera construit dans la cour des ci-devant Feuillants une orangerie pour renfermer les arbres pendant l'hiver.
» 90 La terrasse dite des Feuillants sera élargie. La partie du jardin située dessous cette terrasse sera convertie en Palestre qui servira aux exercices gymnastiques des jeunes gens. Il sera construit le long de cette terrasse un portique ouvert au midi dans toute la longueur de la Palestre.
» L'intérieur de ce portique sera orné de tableaux capables de développer et de diriger les passions généreuses de l'adolescence.
» 10° La terrasse dite des Feuillants sera garnie d'orangers, de grenadiers et de vases.
Elle sera terminée par un bosquet ouvert en pente douce du côté de la place de la Révolution.
Ce bosquet, ainsi qu’un pareil situé à l'extrémité de l'autre terrasse du côté de l’eau, seront
ornés d’un monument analogue à la Révolution. Cette terrasse, du côté de l’eau, sera
ornée de statues et de vas
» {1° Le parterre actuel sera changé en un groupe d’arbrisseaux garnis de monuments
de sculpture qui seront pris dans les maisons nationales.
» 19 En avant de la terrasse des orangers sera établie une vaste esplanade destinée à rassembler le peuple dans les jours de fètes publiques.
» 1% Le grand bassin circulaire sera converti en une fontaine composée des principaux fleuves de France. Les deux bassins latéraux seront changés en deux fontaines : l'une dédiée à la Liberté, l'autre à l'Égalité.
» 14 Il sera ouvert quelques allées dans les grands arbres pour faciliter la circulation de l’air; les carrés placés entre les arbres seront ornés de monuments en marbre pris dans les maisons nationales. Il y sera: établi des exèdres semblables à ceux où les philosophes grecs donnaient leurs instructions.
» 15° Le grand bassin octogone situé au delà du Pont-Tournant sera supprimé.
» IL sera établi des deux côtés de l'emplacement de ce bassin des bosquets avec des fontaines jaillissantes au devant.
» 16° Au bas du bosquet qui terminera la terrasse du côté de l’eau sera construit un bassin recevant l'eau de la Seine et destiné à une école de natation.
» 17 L'entrée du Jardin national, à côté du Pont-Tournant, sera élargie jusqu'aux piédestaux qui soutiennent les Renommées. Il sera construit aux côtés de cette entrée deux portiques adossés aux parapets du Jardin national. Ces portiques retraceront les faits les plus mémorables de la Révolution.
» 18° La statue de la Liberté, élevée sur le piédestal de l'avant-dernier tyran des Français, sera remplacée par une autre statue debout, dans de plus grandes proportions, et il sera construit autour du piédestal actuel un autre piédestal d'une plus grande proportion qui laissera voir le premier.
» 19 Les deux colonnades formant le Garde-Meuble seront réunies par un arc tiomphal en l'honneur des victoires remportées par le peuple sur la tyrannie. Cet are laissera voir la ci-devant église de la Madeleine, qui sera terminée pour devenir un temple à la Révolution.
» 20° En face de cet are de triomphe, et en avant du pont de la Révolution, sera placé un autre arc qui doit faire partie des monuments de la fête du 10 août et qui est mis au concours par l’arrèté du 5 floréal.
» 21° Entre ces deux arcs triomphaux, aux deux côtés de la statue de la Liberté, seront élevées deux fontaines d'eaux jaillissantes consacrées à l'utilité publique ; elles
porteront les emblèmes de la Révolution française.
» 22° Sur le pont de la Révolution seront définitivement placées des statues de bronze antiques prises dans les maisons nationales, provenant de la ci-devant liste civile des émigrés.
» 23 L'entrée des Champs-Élysées sera agrandie ; on y placera les Chevaux de Marly en face de ceux du Pont-Tournant, comme il est dit par un autre arrêté dudit jour 5 floréal.
» 24° Ces chevaux seront flanqués de deux portiques correspondants à ceux placés aux deux côtés de l'entrée du Jardin national, près le Pont-Tournant. Ces quatre portiques seront destinés à être ornés de sujets révolutionnaires en peinture et en sculpture.
» 25° La place de la Révolution sera convertie en un cirque par le moyen du glacis, dont la pente douce favorisera l'accès de loutes parts, et qui servira aux fêtes nationales.
» 26° Tous les dessins des vases, statues, fontaines et des monuments quelconques qui ne sont pas indiqués dans le présent arrèté, seront présentés au Comité, qui en arrêtera définitivement l'exécution et le placement.
» 27° Les représentants du peuple, David, Granet et Fourcroy, seront chargés de
surveiller l'exécution du présent arrèté, de lever tous les obstacles qui pourraient
s'opposer à sa réussite, et de présenter au Comité tous les moyens les plus propres à accélérer la confection du travail.
» 28° L'ensemble du plan qui vient d'être tracé exigeant une suite de monuments et de projets qui nécessitent un grand travail, et son exécution devenant pressante pour la jouissance du peuple, le citoyen Hubert est chargé de s’adjoindre, pour cette opération,
les citoyens Moreau, Bernard et Lannoi. Les monuments qui font partie de ce plan seront
confiés à chacun de ces artistes par les représentants du peuple nommés dans le précédent article.
» 29 La Commission des travaux publics est chargée de fournir, pour la prompte exécution du présent arrêté, tous les moyens en hommes, matériaux et fonds nécessaires à la confection rapide des travaux qu'il exige.
» 30° La Commission des transports et charrois donnera les ordres nécessaires pour transporter les statues et les matériaux que les artistes auront désignés. »
Après cet exposé des travaux des Tuileries, le programme du Comité se poursuivait ainsi :
« Monument pour les Défenseurs de la République le 10 août 1792. (Vieux style.)
» Le Comité de Salut public appelle les artistes de la République à concourir à l'élévation d’un monument dédié, sur la place de la Victoire (le Carrousel), à la mémoire des citoyens morts pour la patrie dans la mémorable journée du 10 août 1792.
» Les ouvrages seront présentés au concours, dans la salle de la Liberté, du 10 au 15 prairial. Ils seront jugés avant le 29 de ce mois par le jury des Arts. La Commission des travaux publics fournira les fonds nécessaires pour l'exécution de ce monument aussitôt que le concours aura été jugé.
» Monument sur le Pont-Meuf.
» Le Comité de salut public arrête que la Commission des travaux publics se concertera avéc David, député, pour l'exécution la plus prompte du monument en bronze qui doit être élevé sur la pointe occidentale de l’ile de Paris, d'après le décret du 27 brumaire, et qui doit représenter le Peuple Français écrasant le fanatisme, le royalisme et le fédéralisme.
» La Commission rendra compte au Comité, sous dix jours, des mesures qu'elle aura
cution du présent arrêté, qui sera inséré au Zulletin de la Convention
prises pour l'exé nationale. »
La Commission des travaux publics, à propos de ce monument à élever sur le Pont-Neuf, encourageait ainsi les artistes :
« Artistes républicains, trop longtemps les arts prostitués n’ont servi que le despotisme ; ils se disaient libres et le cachet de l'esclavage était empreint sur toutes leurs productions.
» Dans le régrme républicain, ils vont reprendre leur dignité; ils expieront leur ancienne bassesse. Autrefois, ils corrompaient l'esprit public, ils vont le régénérer aujourd'hui, et la liberté recevra d'eux plus de secours qu'ils n’en rendirent jamais au despotisme.
» Artistes républicains, quel sujet plus digne d’enflammer votre génie, quelle plus grande occasion d'exercer vos talents? Pénétrez-vous de l'esprit qui doit vous animer. Faites respirer dans vos ouvrages la haine du despotisme et des vices qui l’'accompagnent.
Qu'ils paraissent sous les traits hideux qui les caractérisent, et représentez le peuple avec
la majesté qui lui convient.
» Des contours mâles, un dessin énergique, tel est le caractère que doit porter votre z de s'élever, il faut atteindre au sublime; il faut immortaliser
travail. Ce n’est pas a à la fois le peuple français, la République et vous-mêmes. »
Ces proclamations aux artistes n'étaient que le reflet des idées du Comité de l'instruction publique, aux membres duquel la Commission des travaux publics s'était aussi adressée, le 3 messidor, pour solliciter leurs lumières :
« Pour hâter l'exécution des divers arrêtés du Comité de salut public relatifs aux arts, et pour indiquer plus particulièrement aux artistes Pesprit qui doit animer leurs compositions, la Commission des travaux publics a cru devoir joindre au texte des arrêtés du Comité de salut public quelques idées sommaires qui leur servent, en quelque sorte, de commentaires.
» Elle désire que le Comité de l’instruction publique reconnaisse dans ces diverses
proclamations les principes analogues aux siens, ceux, enfin, qui doivent diriger les arts dans leur véritable application, pour les rendre dignes de servir la cause de la Révolution, et de concourir, avec les législateurs, à la régénération des mœurs et de
l'utilité publique. »
» Monument de la Réunion du 10 Août.
» Le Comité de salut publie, en exécution du décret de la Convention du.
appelle tous les artistes de la République à concourir à l'exécution des monuments en bronze et en marbre, qui doivent retracer à la postérité les époques glorieuses de la Révolution française, et qui ont été représentés dans la fète de la Réunion du 10 août dernier.
» Le concours, ouvert pendant trois mois, à partir du 10 floréal et du jour de la réception de l’arrèté pour les départements, sera exposé et jugé comme les autres dans la salle de la Liberté et du Laocoon.
» Les trois artistes qui auront le plus approché du prix auront la priorité pour l'exécution d’autres monuments ou autres ouvrages nationaux, qu'ils exécuteront en mème temps que les artistes qui auront obtenu le prix du concours, le Comité se réservant de leur désigner des ouvrages à faire.
» Notice des Objels du Concours.
» Les objets du concours sont :
» 1° La figure de la Nature régénérée sur les ruines de la Bastille. » 2 L’Arc de Triomphe du 6 octobre sur le boulevard dit des Z{aliens, avec invitation F aux artistes architectes de le mieux placer.
» 3° La figure de la Liberté sur la place de la Révolution. L>]
» 4 La figure du Peuple Français terrassant le fédéralisme.
» Concours pour les Artisles peintres.
» Le Comité de salut public appelle tous les artistes de la République à représenter
à leur choix, sur la toile, les époques les plus glorieuses de la Révolution française.
» Le concours des esquisses, ouvert pendant un mois, sera dans les mêmes conditions que les précédents.
» Colonne du Panthéon.
» Le Comité de salut public appelle tous les artistes de la République à concourir à l'exécution d’une colonne qui doit être élevée au Panthéon, en vertu du décret de la Convention nationale, en l’honneur des guerriers morts pour la patrie.
» Le concours, ouvert pendant deux décades, sera jugé dans les mêmes conditions que les précédents.
» Slatue de Jean-Jacques Rousseau aux Champs-Elysées.
» Le Comité de salut public, en exécution du décret de l’Assemblée constituante, qui
décerne une statue de bronze à Jean-Jacques Rousseau, appelle tous les artistes de la République à concourir pour le monument qui sera placé aux Champs-Elysées.
» Le concours sera examiné et jugé comme les précédents.
» Les Arènes couvertes pour le Concert du Peuple.
» Le Comité de salut publie appelle tous les artistes de la République à transformer en arènes couvertes le local qui servait au théâtre de l'Opéra, entre la rue de Bondy et Les boulevards. Ces arènes seront destinées à célébrer les triomphes de la République et aux fêtes nationales pendant l'hiver, par des chants civiques et guerriers.
» Le concours, ouvert pendant un mois, sera jugé comme les précédents.
» Champs-Élysées.
» Le Comité de salut publie arrète :
» Que les deux chevaux de Marly seront placés à l'entrée des Champs-lysées, en face des deux figures de Coysevox du Pont-Tournant, sur des piédestaux dont David concertera les dessins avec le citoyen Hubert, inspecteur des travaux nationaux.
écution et fournira les fonds
» La Commission des travaux publics surveillera le
nécessaires à la confection des travaux.
» Temple de l'Égalité.
» Le Comité de salut public arrête :
» 4° Que le jardin de la Maison nationale, connue sous le nom de Yaïson Beaujon,
sera public et fera partie et suite des Champs-Elysées ; » 20 Les fossés et parapets seront démolis ;
» 3 Il sera élevé dans le jardin un temple à l Û
» 4° Les artistes sont appelés à concourir pour l’architecture simple et les ornements les plus convenables au monument.
» Le concours, ouvert pendant la troisième décade de floréal, sera déposé et jugé
comme les précédents.
» \Slatue de la Philosophie.
» Le Comité de salut public arrête :
» 4° Qu'il sera placé, dans la première salle du lieu des séances de la Convention nationale, un piedestal simple pour recevoir la statue de la Philosophie, tenant les Droits de l’homme et l’Acte constitutionnel ;
» 2 La statue qui a été faite par Houdon et représentant la Philosophie sera estimée et achetée par la Commission des travaux publics;
» 3° Cette Commission fera élever incessamment le piédestal avec des marbres qui sont dans le dépôt des Petits-Augustins ou dans les maisons nationales.
» Elle fournira les fonds nécessaires.
» Muséum des Arts.
» Le Comité de salut public arrête :
» Que le citoyen Lannoi, architecte, conservateur du Muséum, est chargé, sous la surveillance de David et de Granet, représentants du peuple, de faire construire incessamment le Muséum de la République, conformément au plan qu'il a présenté au Comité et qui est coté n°% 1 et 2.
» Il commencera par le côté adossé aux Tuileries, pavillon de lÉgalité. Il le fera éclairer par le haut et les renfoncements des croisées, seront destinés à recevoir des statues.
» La Commission des travaux publics surveillera l'exécution et fournira les fonds
nécessaires à la confection des travaux. »
Un autre arrêté du Comité de salut public convoquait les artistes et les gens de lettres à concourir « pour donner aux bâtiments, dits barrières de Paris, le caractère de monuments destinés à retracer les époques révolutionnaires et les victoires des armées de la République et pour composer les inscriptions qui doivent y être placées. »
Puis, dans un autre arrèté du mème jour, considérant « qu'il importe de mettre de l'ensemble dans les travaux publics et de ne s’occuper de l'assainissement ou de l’embellissement des communes que d’après un plan général, il appelle tous les artistes à faire connaître les plans et projets d'embellissement qu'ils auraient pu former pour la ville de Paris. Ils seront examinés par un jury spécial qui en formera un plan général de Paris propre à assainir et à embellir cette Commune, le tout de manière à améliorer le sort des citoyens, en y conduisant des eaux abondantes, en y construisant des places vastes, des fontaines, des marchés, des gymnases, des bains publics, des théâtres, des rues larges avec des trottoirs, des égouts, des latrines, des cimetières, et en général tout ce qui peut contribuer à la salubrité et à la commodité publiques. »
Enfin, dans cet ensemble d'encouragements et de réformes qui embrassait d’autres branches de l'instruction et de l'administration nationales, le 23 floréal, le Comité de salut public invitait « David, représentant du peuple, à lui présenter ses vues et projets sur les moyens d'améliorer le costume national actuel, de l'approprier aux mœurs républicaines et au caractère de la Révolution, pour en présenter les résultats à la Convention nationale et recueillir le vœu de l’opinion publique ».
Ce vaste programme, fait pour enflammer l'imagination des artistes, ne fut pas jugé par ceux qui l'avaient conçu, emportés qu'ils furent par la tourmente. Nous reviendrons cependant sur les résultats de ce concours. Mais pour ne pas séparer ce qui à trait aux beaux-arts pendant ces derniers jours du gouvernement révolutionnaire, et indiquer les améliorations qui étaient déjà entreprises, nous devons dire quelques mots du rapport que Varon présentait le 7 prairial, au nom du Conservatoire du Muséum, au Comité d'instruction publique.
Il commence en annonçant que les travaux provisoires de la galerie sont terminés; puis, après avoir signalé l’état antérieur de la galerie qui, par la multiplicité des objets qui y étaient exposés et mème entassés sans ordre, ressemblait plutôt à un magasin de meubles ses
qu'à un Musée, il dit que le Conservatoire à fait un choix au milieu de toutes ces riches
et ces pauvretés, et classé les tableaux par écoles, autant que le permettait la disposition
du local.
Une épine, sur laquelle étaient placés les meubles et les objets précieux, et qui séparait dans toute sa longueur l’ancienne galerie, aurait été enlevée, comme empêchant le publie de se placer à une distance convenable pour juger les tableaux, sans les retards que le Conservatoire avait éprouvés à se faire remettre tout le local dépendant du Muséum.
Entrant ensuite dans des détails d'administration et jetant un blâme sur ses prédécesseurs qui n'avaient laissé ni catalogue, ni procès-verbaux de leurs réunions, il informe le Comité d'instruction publique «que les moindres discussions du Conservatoire, que ses décisions, prises à la majorité des voix, sont transcrites sur un registre ; qu'un autre reçoit les noms des citoyens qui désirent copier dans les galeries du Muséum, où maintenant la décence règne de toutes parts, grâce à une police nécessaire qu'on n’y connaissait point auparavant ».
Le rapporteur, après de longues considérations sur les arts, termine en demandant qu’une bibliothèque, établie au centre de la galerie, permette aux citoyens de faire sur place les recherches que peut suggérer la vue d’une œuvre d'art.
Puis, il prie le Comité de statuer sur les demandes suivantes :
1° Une entrée nouvelle pour le Muséum ;
2 Que les premiers vestibules reçoivent les ouvra de sculpture et d'architecture
d'un grand poids ;
3 Que la galerie soit éclairée par la voûte de la manière la plus favorable à l'éclat et à la conservation des objets qu’elle renferme ;
4 Que la grande salle qui précède la galerie continue toujours de recevoir tous les ans, et dans le cours de l’année, les ouvrages qu'il plaira aux artistes d'exposer;
Que la galerie offre une suite non interrompue des progrès de l’art et des degrés de perfection où les ont portés tous les peuples qui les ont successivement cultivés;
6° Qu'il y ait une salle destinée aux petits tableaux.
Des salles destinées à la sculpture antique, à la sculpture moderne, aux plâtres moulés sur antique.
Une salle consacrée aux dessins.
Une salle pour les médailles, les camées, les pierres antiques.
Une salle enfin pour les gravures.
Ce rapport montre que les améliorations, apportées depuis au Musée du Louvre, avaient été en partie prévues et demandées par l'administration républicaine dont les règlements sont encore observés par le Conservatoire actuel.
Du reste, le sort de la galerie occupait les esprits, car, le 6 messidor, le représen-
tant Bouquier, ce peintre qui avait connu David à Rome, déposait, au nom du Comité
d'instruction publique, le rapport suivant, sur la restauration des tableaux possédés par la Nation :
« Citoyens, les monuments des arts, confiés à la surveillance du Conservatoire établi par la Convention nationale, sont un objet de la plus haute importance. Ils doivent servir de modèle aux jeunes républicains qu'un heureux génie entraine dans la carrière qu'ont parcourue, avec tant de succès et de gloire, les Raphaël, les Michel-Ange, les Carrache, les Poussin, les Pisan, les Puget, les Perrault, les Jean Pesne, les Audran. Cest d’après ces monuments que ces jeunes gens doivent diriger leur marche révolutionnaire dans les sentiers nouveaux que la liberté vient de leur tracer.
» Il est temps d'abandonner celte routine française, cette routine monarchique qui
ervissait les arts au caprice du faux goût, de la corruption, de la mode; avait rétréci leur génie, maniéré leurs procédés et dénaturé leur but. Il est temps de substituer aux enlumi-
nures lubriques qui paraient les appartements luxueux des satrapes et des grands, les
boudoirs voluptueux des courtisanes, les cabinets des soi-disant amateurs, cabinets qui, loin d'offrir aux yeux des collections dignes de déposer en faveur des arts, ne leur présentaient guère que des ez-volo déposés par l’immoralité dans le temple du libertinage; il est temps de substituer à ces déshonorantes productions, des tableaux dignes de fixer les regards d’un peuple républicain qui chérit les mœurs, honore et récompense la vertu.
» Ce n'est point en introduisant dans les galeries du Muséum national les tableaux érotiquement maniérés de Boucher et de ses imitateurs, les toiles peintes de Vanloo, ou les productions compassées de Pierre, qu'on formerait des peintres républicains. Les pinceaux efféminés de pareils maitres ne sauraient inspirer ce style mâle et nerveux, qui doit caractériser les exploits révolutionnaires des enfants de la liberté, défenseurs de l'égalité. Pour
peindre l'énergie d’un peuple qui, en brisant &
fers, a voté la liberté du genre humain, il faut des couleurs fières, un style nerveux, un pinceau hardi, un génie volcanique.
» Qu'ils disparaissent donc de la collection républicaine, ces tableaux fades, ces productions flagorneuses et lâches qui n’ont que trop offert aux yeux du peuple les images
choquantes d'actes tyranniques, d’hommi: bas et rampants, d'adulations avilissantes,
d'idées étroites ou mille fois rebattues de fanatisme monacal, de mysticités ridicules. » Retirons de la poussière ces superbes morceaux de peinture qui, qualifiés de tableaux noirs par nos enlumineurs, ont dépéri dans l'oubli par l'ineptie, le mauvais goût
et la vileté des courtisans préposés aux progrès des arts. Parmi ces tableaux, repou
avec tant d'affectation par l'ignorance, il en est qui, s’ils ne peuvent servir de modèle ;
quant au sujet, peuvent inspirer aux jeunes peintres des procédés hardis, un dessin nerveux, un air mâle, un coloris vigoureux, un pinceau fier, une (ouche ferme, et c’est par
ces parties de la peinture, presque entièrement ignorées ou néglig
ées par les ci-devant écoles académiques, qu'il est nécessaire de commencer à révolutionner ce bel art.
» Le moment de rendre justice aux productions du génie est arrivé. Nous devons le saisir avec empressement. Que la Révolution éteñde ses bienfaits jusqu'au séjour des morts : consolons les mânes de ces peintres habiles, dont le faux goût et la corruption ont si longtemps dédaigné les ouvrages ; que leurs tableaux naguère ensevelis dans les ci-devant
surintendances, soient arrachés à l'obscurité; qu'ils prennent enfin la place qui leur est due dans la collection républicaine dont l'aspect doit donner bientôt aux jeunes peintres l'idée de ce grandiose qui, dans les productions imposantes des Écoles Romaine, Lom-
sme de l'artiste et captive l’attention
barde et Vénitienne, frappe l'œil, réveille l’enthousie du spectateur sensible.
» Qu'il ne soit désormais permis qu'aux ignorants de qualifier de tableaux noirs les productions vigoureuses, dont l'aspect redoutable écrase toujours les salons couleur de rose, que naguère l’ineptie, la fatuité, la dépravation des courtisans proclamaient empha-
tiquement en présence d'un tyran imbécile et des Messalines d’une cour infâme, d'une
cour qui n’accueillit jamais que l'ignorance impudente, rampant bassement à ses pieds, sous les noms usurpés des talents.
» Un goût inflexiblement sévère doit présider à la formation du Muséum républicain, Le Conservatoire établi à cet effet travaille, avec un choix actif, à mettre sous les yeux du peuple une collection digne de lui, une collection capable de rappeler le vrai talent méconnu, banni par le faux goût, et qui sur les pas de la Révolution va bientôt reparaitre.
» La collection républicaine doit être telle qu’en réveillant dans l’âme des artistes la
passion du vrai beau, elle dessille enfin les yeux de cette foule de demi-connaisseurs qui, séduits par le charlatanisme des brocanteurs, n’ont jamais recueilli dans leurs cabinets que les productions de la futilité, des tableaux conçus sans génie, exécutés sans nerf, et dont les sujets n'offrent d'ordinaire qu'une immoralité révoltante; résultat indispensable de la corruption d'un gouvernement dissolu.
» Parmi les morceaux précieux qui concourent à la formalion du Muséum national, il en est qui, longtemps relégués par le dédain, ont été cruellement endommagés par le temps; il en est que certains soi-disant peintres, pour se maintenir dans les places qu'ils occupaient sous le monarchisme, ont sacrifiés à la nullité de leurs talents; il en est que la
médiocrité toujours jalouse, cherchant à épaissir les nuages répandus par l'ignorance, avait
impunément mutilés. Les chefs-d'œuvre dont Lesueur orna le cloître des ci-devant Chartreux en sont une preuve cruelle.
» Il n’est pas de moyen que le despotisme n'ait employé pour river les fers du peuple. Il savait que les productions sublimes pouvaient élever son âme, il s’efforcait
d’étouffer le génie; il savait que la futilité pouvait l’étourdir sous le poids de ses chaines,
il proclamait, il exaltait, il favorisait la futilité. Naturellement basse et rampante, la médiocrité protégée et sottement enorgueillie de porter sur la poitrine quelque demi-aune de cordon noir, comprimait effrontément la fierté du vrai mérite, qu'une méfiance tyran
nique repot
ait avec dureté. C'est par cette politique atroce que les satrapes sont parvenus
à voiler le génie, à dessécher le germe du vrai talent, à écarter l'artiste philosophe dont les crayons hardis auraient osé présenter au peuple l’image éblouissante de la liberté à côté de la figure hideuse de l'esclavage.
» Hâtons-nous de réparer les dégâts commis dans les arts par l'intérêt politique des
tyrans: hâtons-nous de préserver d'une destruction totale les morceaux précieux échappés
à l'ignorance, à la jalousie, à la malveillance, à la malice, à l'inconscience, à la stupidité liguées pour comprimer le génie, pour anéantir ses productions, pour étouffer l'amour des vertus.
» Hâtons-nous de réparer un mal plus récent encore, celui que l’impéritie des restau rateurs employés par la ci-devant Commission des monuments a commis en retouchant des chefs-d'œuvre dont elle était incapable de sentir les beautés. David, au nom du Comité, vous à fait sur le même sujet des observations très étendues. Réparons done ce mal et prenons des mesures telles que nous puissions à l'avenir écarter du Muséum le charlatanisme insinuant qui, sous la hardiesse de la présomption, cacha toujours l'incapacité.
» Le but de ces mesures, but auquel il est nécessaire d'atteindre, est celui de découvrir des artistes restaurateurs capables de réparer les dégradations dont nous venons de parler.
» La Convention nationale a décrété que tout ouvrage à exécuter pour la République serait mis au concours, et que son exécution ne serait confiée qu'à ceux des concurrents qui, au jugement d’un jury établi à cet effet, seraient reconnus les plus habiles. Jamais la République n’a eu d'intérêts plus pressants à consacrer ce principe que dans la circonstance présente. Il s'agit de conserver des morceaux d'autant plus précieux que leur perte deviendra irréparable. Les talents des Raphaël, des Titien, des Corrège, sont ensevelis avec
eux. C'est au génie républicain qu’il appartient de les faire revivre; c’est à lui seul qu'il appartient de lire dans les sublimes ouvrages de ces maitres, et c'est en les méditant que l’homme né pour les arts peut opérer ce prodige.
» Il est des artistes qui, pénétrés d’une juste admiration pour les ouvrages des grands hommes, dont l'intelligente sagacité a porté l’art de peindre à un si haut degré de perfection, ont préféré consacrer leurs travaux à découvrir les moyens de conserver, de réparer les chefs-d'œuvre, à l'ambition de se faire une réputation par des talents moins utiles. Contents du bien qu'ils pouvaient faire, ils ont travaillé dans l'obscurité et n'ont voulu d'autres récompenses de leurs soins et de leurs recherches que la satisfaction de pouvoir conserver à la postérité des chefs-d’œuvre qui, sans leur zèle et leur ardent amour pour les arts, eussent été perdus pour elle.
» Persuadé qu’à l'invitation de la Convention nationale les artistes qui, dans le silence de leurs ateliers, ont fait des découvertes heureuses pour arrêter le dépérissement des ouvrages des grands maîtres, s'empresseront d'en faire usage pour réparer les tableaux de la République, votre Comité d'instruction publique vous propose d'ouvrir un concours.
» Il vous présente à cet effet le projet de décret suivant :
» La Convention nationale, considérant combien il importe, pour le maintien et le progrès des arts, de pourvoir à la restauration des monuments précieux qui forment la collection du Muséum national, après avoir entendu le rapport de son Comité d'instruction publique décrète :
» ARTICLE PREMIER. — Il sera ouvert un concours pour la restauration des tableaux, statues, bas-reliefs, et généralement de tous les monuments de sculpture formant la collection du Muséum national.
» ART. Il. — Les travaux des concurrents seront jugés par an jury formé à cet effet.
RE
» ART. III. — Le jury sera composé des membres du Conservatoire, de huit citoyens nommés par la Convention nationale sur la présentation du Comité d'instruction publique. » ART. IV. — Il suivra dans les opérations les mêmes formes que le jury des Arts.
»FART. V. — La Convention charge ses Comités de salut public et d'instruction
d'arrêter un règlement pour l'exécution du présent décret. »
Ce projet fut adopté par l'Assemblée.
Tous ces plans sur les arts et toutes ces réformes dont nous avons donné l’ensemble avaient été conçus et rédigés avec la collaboration de David, qui pouvait à juste titre passer pour les avoir inspirés. Car non seulement ils exprimaient en les exagérant même ses
préférences et ses antipathies, mais ils consacraient en grande partie les monuments provi-
soires qu'il avait faitélever pour les différentes fètes décrétées par la Convention.
Pendant que les projets étaient annoncés au publie, il était de nouveau chargé d'organiser une fête, qui, par son importance et celle surtout des événements qui la suivirent, est demeurée célèbre dans l'histoire.
C'était la fête de l'Être suprème.
Le IS floréal, Robespierre était monté à la tribune, et, après un long discours soigneusement travaillé, avait fait adopter aux applaudissements de la Convention le décret suivant :
« ARTICLE PREMIER. — Le peuple français reconnait l'existence de l'Ëtre suprème et l’immortalité de l'âme.
» ART. II. — Il reconnait que le culte digne de l’Être suprème est la pratique des devoirs de l’homme.
» ART. III. — Il met au rang de ces devoirs de détester la mauvaise foi et la tyrannie, de punir les tyrans et les traîtres, de secourir les malheureux, de respecter les faibles, de défendre les opprimés, de faire aux autres tout le bien qu’on peut, et de n’ètre injuste envers personne.
» ART. IV. — Il sera institué des fètes pour rappeler l’homme à la pensée de la divinité et à la dignité de son être.
» ART, V. — Elles emprunteront leurs noms des événement glorieux de notre Révolution, soit des vertus les plus chères et les plus utiles à l’homme, soit des plus grands bienfaits de la nature.
» ART. VI. — La République française célébrera tous les ans les fêtes du 14 juillet 1789,
du 10 août 1792, du 21 janvier 1793, du 31 mai 1793.
» ART. VII. — Elle célébrera, les jours de décadi, les fêtes dont l'énumération suit : » A l'Être suprème, — à la Nature, — au Genre humain, — au Peuple Français, —
aux Bienfaiteurs de l'Humanité, — aux Martyrs de la Liberté, — à la Liberté et àl — à la République, — à la Liberté du Monde, — à l'Amour de la Patrie, — à la Haine des tyrans et des traîtres, — à la Vérité, — à la Justice, — à la Pudeur, — à la Gloire et à l’Immortalité, — à l'Amitié, — à la Frugalité, — au Courage, — à la Bonne Foi, — à l'Héroïsme, — au Désintéressement, — au Stoïcisme, — à l'Amour, — à l'Amour conjugal,
à l'Amour paternel, — à la Tendresse maternelle, — à la Piété filiale, — à l'Enfance,
— à la Jeunesse, — à l’Age viril, — à la Vieillesse, — au Malheur, — à l'Agriculture, — à la Postérité, — au Bonheur.
à l'Industrie, — à nos Aïeux,
» ART. VIII. — Les Comités de salut public et d'instruction publique sont chargés de présenter un plan d'organisation de ces fêtes.
» ART. IX. — La Convention nationale appelle tous les talents dignes de servir la cause de l'humanité à l'honneur de concourir à leur établissement par des hymnes et des chants civiques, et par tous les moyens qui peuvent contribuer à leur embellissement et à leur utilité.
» ART. X.— Le Comité de salut publie distinguera les ouvrag
s qui lui paraitront les
plus propres à remplir ces objets et récompensera leurs auteurs.
» ART. XI. — La liberté des cultes est maintenue, conformément au décret du 18 frimaire.
» ART. XII. — Tout rassemblement aristocratique et contraire à l’ordre public sera réprimé.
» ART. XIII. — En cas de troubles dont un culte quelconque serait l'occasion ou le motif, ceux qui les exciteraient par des prédications fanatiques ou des insinuations contrerévolutionnaires, ceux qui les provoqueraient par des violences injustes et gratuites seront également punis selon la rigueur des lois.
» ART. XIV. — Il sera fait un rapport particulier sur les dispositions de détails relatives au présent décret.
» ART. XV. — Il sera célébré le 20 prairial prochain une fète en l'honneur de l'Être suprème.
» David est chargé d’en présenter le plan à la Convention nationale. »
David, répondant à cet appel, se mit immédiatement à l’œuvre, et le 19 prairial an IT (7 juin 1794), il proposait à l'Assemblée le plan ci-dessous :
« L'aurore annonce à peine le jour, et déjà les sons d’une musique guerrière retentissent de toutes parts et font succéder au calme du sommeil un réveil enchanteur.
» A l’aspect de l’astre bienfaisant qui vivifie et colore la nature, amis, frères, enfants, vieillards et mères s’'embrassent et s’empressent à l’envi d’orner et de célébrer la fête de la Divinité.
» On voit aussitôt des banderoles tricolores flotter à l'extérieur des maisons, les portiques se décorent de festons de verdure, la chaste épouse tresse de fleurs la chevelure flottante de sa fille chérie, tandis que l'enfant à la mamelle presse le sein de sa mère dont il est la plus belle parure ; le fils aux bras vigoureux se saisit de ses armes, il ne veut recevoir de baudrier que des mains de son père; le vieillard souriant de plaisir, les yeux mouillés des larmes de la joie, sent rajeunir son âme et son courage en présentant l'épée aux défenseurs de la liberté. '
» Cependant l’airain tonne ; à l'instant les habitations sont désertes, elles restent sous la sauvegarde des lois et des vertus républicaines : le peuple remplit les rues et les places
publiques: la joie et la fraternité l'enflamment. Ces groupes divers, parés des fleurs du