IL ÉCRIT A LA CONVENTION
Le
lateur que j'ai consacré à la gloire de mon pays est devenu stérile dans le triste séjour qui le retient captif.
» L'illusion dont j'ai été victime, les fautes qu'elle m'a fait commettre sont trop punies par ce traitement rigoureux, et dans ces jours de justice où vous avez solennellement proclamé : indulgence pour l'erreur et sévérité exécrable pour le crime seul, vous ne refuserez pas d'entendre un collègue qui a pu se tromper sans doute, mais qui n'eut point de criminelles pensées et dont les mains ne trempèrent jamais dans le sang innocent.
» Je demande donc la liberté ; mais si des considérations que je dois respecter éloignent encore pour moi le moment de la justice, qu’il me soit permis de rentrer dans mon domicile pour y réparer ma santé et m'y occuper aux travaux de mon art, sous le serment de ne
point m'en éloigner, sans y être légalement autorisé.
» P. SÉRIZIAT, fondé de pouvoirs. »
Cette lettre reçue par la Convention pendant une de ces séances troublées par les luttes des partis, et quand on lui dénonçait du haut de la tribune les violences du club des Jacobins, fut comme toutes les autres renvoyée aux Comités de salut public et de sûreté générale, pour en faire un rapport incessamment.
David, pour se consoler, informe du peu de succès de ses démarches un nommé M. de Mainbourg? avec lequel il s'était lié pendant sa détention et qui plus heureux que
lui avait obtenu sa mise en liberté.
« 18 brumaire an III.
» Ami respectable (car vous me permettrez de vous donner ce nom), notre amitié ne peut ètre équivoque. Ce n'est pas dans la prospérité qu’elle à pris naissance, mais dans les fers; c'est par un rapport mutuel de sensibilité et non par des vues sordides, d'ambition et d’intérèt.
» Je suis dans un abandon total, je sens combien votre amitié m'était chère, je vous cherche en vain, les soirées, et je ne vous retrouve plus. Je gémis seul ; une consolation me resle, c'est que vous êtes plus heureux que moi; vous jouissez au moins de votre liberté.
» Il me paraît que les yeux ont bien de la peine à se dessiller sur mon compte. On m'appelle un homme dur et féroce. Ils ne me connaissent pas comme vous, à qui je parlais à cœur ouvert. On aura confondu la figure toujours pensive de l'artiste avec le masque hideux du conspirateur. On veut voir en moi le législateur ; on ne veut pas voir l'artiste sans cesse occupé de son art. Cette nuance échappe à bien des hommes, même à ceux qui sont les mieux intentionnés.
» Je m'ennuie actuellement, parce que mon sujet d'ÆZombre est totalement composé. Je brûle de le mettre sur la toile, parce que je sens intérieurement qu'il fera faire un pas de plus à l’art. Cette idée m’enflamme, et l’on me retient dans les fers. On m'empèêche de retourner à mon atelier dont, hélas, je n'aurais jamais dû sortir.
» J'ai cru, en acceptant la place honorable, maïs bien difficile à remplir, de législateur,
qu'un cœur droit suffisait, mais il me manque la seconde qualité, je veux dire les
lumières. Cette seconde manquant, elle a entrainé la première. — Heureusement mon erreur n'a été préjudiciable qu'à moi : elle n’a fait souffrir que moi, je n'ai rien à me
reprocher.
» Ce qui me désespère par-dessus tout, c’est que les plus honnèles hommes de la Con-
vention ont pu me croire coupable. Je ne leur en veux pas; c’est leur amour pour la liberté
qui en est le motif. Maïs, mon ami, comme le dit Sénèque, le bonheur à aussi ses coups inattendus.
» Je crois que vous êtes prophète.
» Ma femme, avec ses quatre enfants, se présente devant le concierge, qui, attendri
par ses larmes, me fait descendre. Elle se jette à mon col en sa présence. « Citoyen, lui
élérat. C’e
» dit-elle, ne croyez pas avoir en garde un & st le plus honnète homme que je
» conni ; croyez-en une femme dévouée. » Sa figure, mes quatre enfants en larmes, ainsi qu’elle, me serrant à l’envi dans leurs bras, mes larmes coulent en abondance, nous confondons nos âmes dans des embrassements si tendres et si imprévus.
» Il n'y à pas de liberté comparable à cette scène, mes fers m'en deviendront chers à
jamais. J’oubliais de vous dire que le concierge ne put tenir à cette scène touchante, qu’elle
se passa en présence de sa femme en pleurs et d'une autre citoyenne.
» Que ceux qui n'appellent dur n’eussent-ils été présents à ce spectacle. Et dans quel moment ma femme se présente-t-elle à moi ? c'est quand elle est dans la prospérilé et moi
dans l'adversité: c’est quand elle vient de recueillir une grosse succession et quand moi Ê 1
je suis dans les fers; quand elle est riche et que je suis pauvre.
» Voilà, mon ami, de l'aliment pour votre âme ; jouissez et pensez à celui qui ne vous
oubliera jamais.
» DAvID.
» Je suis si paresseux que je n'ai pas le courage de conserver pour moi une copie de cette lettre. Mon cœur, à la vérité, n'en a pas besoin, pourra-t-il jamais l'oublier? »
Dans son malheur, en effet, la fortune lui réservait une grande consolation. Il devait à sa détention la joie de presser sur son cœur sa femme qui naguère s'était éloignée de lui.
Dès le début de la Révolution, la passion politique était venue se mêler à ces légers dissentiments qui s'élèvent dans bien des ménages. M David, dont le père avait fait sa fortune dans les travaux des Bâtiments du Roi, penchait vers le parti de la cour. Cette divergence d'opinions entrainait des querelles qui n'avaient d'autre résultat que de pousser les deux époux à des manifestations les plus opposées. Gel état s'était maintenu jusqu'au procès de Louis XVI; mais après l'exécution du Roi, à laquelle David avait contribué par son vote, ils s'étaient séparés par un acte de divorce prononcé le 26 ventôse an IT; Me David, emmenant ses filles, s'était retirée auprès de son père qui habitait une magnifique propriété à Saint-Ouen, près de Tournan, dans le département de Seine-et-
Marne.