DÉVOUEMENT DE MADAME DAVID
Les deux garçons étaient restés avec leur père, qui les avait confiés à un maitre de pension auquel l’ainé, par sa présence d'esprit et sa mémoire, sauvait la vie. Un jour qu'on procédait à son arrestation sous l'inculpation d'incivisme, l'enfant, âgé de onze ans
environ, était monté sur une table et avait récité sans broncher, aux applaudissements des
Sans-Culottes, la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen. Le maître fut laissé en liberté.
M. Pecoul venait de mourir; c'était de lui dont ses petits-enfants portaient le deuil. Il laissait une belle fortune qui s'était divisée entre son fils et ses trois filles, dont les deux dernières, Émilie et Constance, avaient épousé l’une M. Sériziat, qui hérita de la propriété de Saint-Ouen ; l’autre, l'architecte Hubert, que David avait connu à Rome et qui travailla avec lui à l'ordonnance des fêtes républicaines.
Après la mort de son père, Me David était revenue à Paris se loger rue de
Tournon, près de la prison qui renfermait son mari; par ses prières, ses larmes, entourée de ses enfants, elle était parvenue à s’en faire ouvrir les portes, et; dans un embrassement mutuel, les deux époux s'étaient tout pardonné, retrouvant ainsi le bonheur qu'ils avaient perdu.
L'ami qui avait fait le prophète, en voyant chaque jour ces enfants venir apporter un rayon d'espoir et d'amour à leur père, avait deviné, dans leur touchante exactitude, le cœur d'une épouse et d’une mère.
Aussitôt qu’elle eut retrouvé son mari, M David s'occupa de son élargissement.
Visiter les membres des Comités et de la Convention, exciter les élèves à faire toutes les démarches possibles pour obtenir la délivrance de leur maitre; conquérir enfin la liberté
de cet époux que les rigueurs de la fortune lui rendaient, telle était la tâche que cette
noble femme s'était assignée.
Elle sut intéresser à sa cause le représentant Boissy-d'Anglas, qui fit observer à ses collègues l'injustice flagrante qu'il ÿ avait à maintenir dans une détention rigoureuse è
David, contre lequel ne s’élevaient que des présomptions même s’affaiblissant chaque jour, alors que Carrier, ce bourreau de Nantes, encore fumant du sang de ses victimes, obtenait, après un décret d’arrestation, l'autorisation de rester chez lui avec des gardes.
David, informé de ses efforts, lui écrivit la lettre suivante :
« Ce 26 brumaire an LI de la République française. » Maison d'arrêt du Luxembourg.
» David au citoyen Boïissy-l'Anglas, représentant du peuple.
» [n’y à qu'un homme vraiment ami des arts qui puisse apprécier à sa juste valeur le cœur et la tête d’un artiste. Il sait mieux qu'aucun autre que son imagination exaltée l'entraine presque toujours au delà du but. Je le savais moi-même, je croyais m'en être garanti, quand l’abime ouvert sous mes pas était prèt de m'engloutir.
» Les méchants, combien ils m'ont abusé! N'allez pas cependant croire que j'aie
jamais pu participer à leurs infâmes complots. Non, non, mon cœur est pur, ma tête scule a failli.
» La peinture ne rougira pas de me compter au nombre de ses enfants et le choix de mes sujets prouvera aux artistes qui viendront après moi combien j'ai l'âme sensible. Je n'ai jamais cherché autre chose dans mes ouvrages que d'inspirer l’amour des vertus ; jamais
je n'ai aimé à représenter sur la toile des scènes de fureur ou de trahison et de vengeance.
Les seules passions sublimes de l'âme ont eu des attraits pour moi. On ne m'appellera pas un peintre ami du sang.
» Vous voulez done, âme sensible, sauver des jours que je proscrirais moi-mème, si je n'avais point à en rendre compte à mes enfants. Je les vis dernièrement, ces chers enfants, ils me dirent naïvement : « Pourquoi, mon père, as-tu quitté {on atelier pour être député?» Je sentis qu'ils avaient plus de raison que je n’en avais eu alors en acceptant. Aussi leur répondis-je bien vite : «Mes enfants, une fois rendu à mon art, aucune puissance du monde » ne pourra m'en séparer. »
» Avouez aussi que les artistes sont bien injustes à mon égard. Vous avez vu avec quel intérêt je parlais d'eux à la tribune, mes yeux se mouillaient de larmes de joie quand j'avais pu découvrir un artiste de mérite inconnu, je m'empressais de le mettre au grand jour. On a paru m'en savoir gré quand j'étais en place; précipité, on n'a vu que mes torts, on ne m'a tenu compte de rien.
» Vous n'êtes pas sans vous apercevoir d'où part le coup. Les Académiciens ne me pardonneront jamais d'avoir appuyé le rapport de Grégoire sur la suppression des Académies. Mais ne pensez-vous pas comme moi que les Académies n’ont jamais produit que des demi-talents ?
» Quand Colbert, par l'instigation de Lebrun, inslitua l'Académie de Peinture, Lebrun était déjà un grand homme. Il ne fut pas élevé sous une Académie ainsi que les Lesueur et les Poussin. Depuis la fondation des Académies, nous n'avons pas eu, à proprement parler, un véritable grand homme; le génie étant entravé de tous côlés, il ne peut prendre essor. Pour avoir accès à cette Académie, il était obligé de suivre une routine reçue. Les Académies n’ont pu tout au plus produire que des habiles gens, et je répéterai qu'elles font beaucoup de peintres, mais pas un grand homme. Je m’arrête et pense que vous avez fait ces réflexions-là aussi bien que moi; que je ne vous apprends rien de
nouveau.
» Nous aurons un jour (je l'espère par l'intérêt touchant que vous prenez à mes
s. Je ne devais, aujourd’hui, que vous
jours) occasion de raisonner de toutes ces chos entretenir de ma reconnaissance. Recevez, âme sensible, mes plaintifs remerciements au nom d’un talent auquel vous avez paru quelquefois faire attention. Les intrigants ne m'y rattraperont plus.
» Peinture, borne-là ta vengeance !
Oublie mon infidélité!
» Entraïné dans l'abime par des fripons, il me restera une grande leçon et qui doit