PÉTITION DE SES ÉLÈVES
peindre leur héroïsme et leur toute-puissance, il avait choisi l'action: courageuse des Sabines se jetant au milieu des combats et faisant par leurs prières tomber le fer des mains de leurs pères et de leurs époux acharnés à s'entre-gorger.
Après ses tentatives inutiles pour recouvrer la liberté, il s’appliqua à cette compo- T , T
sition. La Bibliothèque nationale avait bien voulu confier à son élève Delafontaine des estampes d’après les maîtres où David allait rafraîchir son inspiration. Entouré de ces matériaux, il acheva l'ordonnance principale de son tableau et en fit un grand dessin, qui ne révélait pas cependant les réformes qu'il se proposait d'apporter dans la peinture d’histoire; car tous les personnages y étaient encore représentés vêtus. Ce ne fut que plus tard et redevenu libre, qu’il les affirma hardiment en dépouillant Tatius et Romulus, de ce qui aurait pu cacher les formes d'un héros et d'un dieu.
Cependant la justice que David n'avait pu obtenir de l'impartialité de ses collègues, la fureur des partis allait la lui rendre.
Si le 13 fructidor la Convention s'était montrée unanime pour repousser et flétrir les imputations de Lecointre, le germe des plus profondes divisions n'existait pas moins dans son sein. Les hommes qui avaient renversé Robespierre se réunissaient bien pour sévir contre ses partisans et pour rejeter sur eux toute la responsabilité d'un régime de sang, que les uns voulaient encore suivre, mais à leur avantage, et dont les autres s’efforcaient d'effacer jusqu'au souvenir. Mais les modérés détestaient autant les membres des anciens Comités, surtout Billaut-Varennes, Collot-d'Herbois et Barère, qu'ils détestaient autrefois Robespierre.
Chaque jour on apportait de nouvelles demandes de l'examen de leur conduite; le procès de Carrier avait réveillé toutes les haines, le récit de ses cruautés ranimé la pitié pour ses victimes. On voulait bien pardonner aux hommes égarés, mais il fallait livrer aux
rigueurs d’une inflexible justice « les agents directs d’un gouvernement atroce, ces bour-
reaux féroces, ces ordonnateurs de massacres, ces chefs de pillage et d’arrestation, ces
hommes qui ne goûtaient de plaisir que lorsque le sang leur suait par tous les pores ».
Les regards alors se tournaient vers ceux dont Dussault nous a laissé un si terrible portrait.
« Le teint et la physionomie des députés dénoncés étaient flétris, sans doute par le
genre de travaux pénibles et nocturnes auxquels ils s'étaient livrés ; l'habitude et la nécessité du secret leur avait imprimé sur le visage un louche caractère de dissimulation ; leurs yeux caves, ensanglantés, avaient quelque chose de sinistre. Le long exercice du pouvoir avait laissé sur leurs fronts et dans leurs manières je ne sais quoi d’altier et de dédaigneux. Les membres du Comité de sûreté générale avaient quelque chose des anciens lieutenants de police et ceux des Comités de salut public quelques formes des anciens ministres d'État. »
Mais autant autrefois on se montrait flatté de se rapprocher d'eux, autant on briguait l'honneur de leur conversation, et l'avantage de leur serrer la main en s’efforçant de lire son devoir sur leurs fronts, autant aujourd'hui on les bravait, l'injure et la menace à la bouche. Seulement, pour les atteindre, il fallait obtenir l'examen général de la conduite des
membres de l'ancien gouvernement, aussi bien de ceux qui étaient détenus que de ceux qui siégeaient encore sur les bancs de la Convention.