‹ Le peintre Louis David, 1748-1825Chapitre 89 sur 328 · IL EST MIS EN LIBERTÉ · texte numérisé non relu

IL EST MIS EN LIBERTÉ

une réaction violente, et comme ses bustes, qu'on avait prodigués partout, offensaient les yeux de la foule, ils avaient été, dans les théâtres et dans les lieux de réunion, l’objet de manifestations tumultueuses, et ensuite enlevés par les ordres du Comité de sûreté générale qui, s’en tenant au décret qui avait décerné à Marat les honneurs du Panthéon, déclarait n'avoir pas retrouvé de loi qui ordonnait que son effigie serait placée dans les spectacles.

Mais l'esprit public, encouragé par ces succès, força les portes de la Convention : ces mêmes sections qui, en juillet 1793, étaient venues solliciter l’Assemblée avec tant d'instance de décréter les honneurs du Panthéon pour l’Ami du peuple, venaient aujourd’hui demander avec autant de véhémence que son buste disparût de tous les lieux publics.

Obéissant à ce revirement de l'opinion, les trois Comités, de salut public, de sûreté générale et de législation, avaient, par l’organe d'André Dumont, proposé le décret suivant, le 19 pluviôse :

« Les honneurs du Panthéon ne pourront être décernés à aucun citoyen, et son buste, placé dans la Convention nationale et autres lieux publics, que dix ans après sa mort. »

Le lendemain, 20 pluviôse, en vertu de ce décret, on enleva de la Convention, avant l'ouverture de la séance, les bustes de Marat, de Lepelletier, de Beauvais, de Dampierre et les deux tableaux de David. Le buste de Brutus fut seul laissé dans la salle. Quelques

femmes, habituées de l’une des tribunes, s’efforcèrent par leurs cris de troubler cette exécu-

tion; mais des acclamations unanimes de : « Vive la République! A bas les furies de la

santes vociférations.

guillotine ! » étouffèrent leurs impui

Ces tableaux reprirent le chemin de l'atelier de David, où ils restèrent jusqu’à sa mort Nous verrons dans la suite ce qu’il advint des gravures que la Convention avait ordonnées d’après ces tableaux.

Quant à l’auteur, il évitait avec soin tout ce qui aurait pu l’entrainer dans ce combat livré par les partis. Il laissait les membres des anciens Comités qui l’avaient si bien abandonné le lendemain du 9 thermidor, se débattre contre les imputations de Lecointre reprises par les modérés. Cité par Legendre à propos de paroles qu'il aurait prononcées devant les trois Comités, lors de l'examen de sa conduite, il écrivait au président de l'Assemblée la

lettre suivante :

« 8 germinal an III.

» David, représentant du peuple, au président de la C'onvention nationale.

Imprimée par ordre de la Convention.

» Président,

» Je viens de lire dans le Journal du Soir, qui rend compte de la séance du 6 germinal, que j'ai été cité à la tribune de la Convention nationale par Legendre, comme ayant accusé Collot-d'Herbois, devant les trois Comités, de salut public, de sûreté générale et de législation réunis; d’avoir dit à Robespierre, le 8 thermidor, aux Jacobins : « Mon ami, que

» veux-tu donc faire? Veux-tu nous perdre, nous qui sommes tes amis ? »

rss ra

» La voix de ma conscience et le respect que je dois à la justice et à la vérité me pressent de rectifier l'erreur d’une allégation qui, dans les circonstances où se trouve Collotd'Herbois, pourrait avoir une dangereuse influence sur l’opinion de quelques-uns de mes

collègues.

» Je vais trans

ire d’après la minute du Mémoire que je lus devant les trois Comités, lorsque je fus appelé pour subir l'examen de ma conduite, le passage qui a donné lieu à la citation dont il s’agit ; le voici :

« Tout a contribué à m’entretenir dans l'illusion où j'étais sur le compte de Robes-

et le soir même de

pierre. Les séances de la Convention nationale, celles des la journée du 8 thermidor, j’entendis Collot-d'Herbois lui dire (à Robespierre) dans la salle des Jacobins... « Robespierre, tu as tort de te fâcher, nous t’aimons tous, et nous sommes » tous solidaires des travaux du Comité. » J’ajoutai : «Je suis bien loin d’inculper Collot-

» d'Herbois, je pense, au contraire, qu’il ne tint ce langage que pour porter des coups plus

» sûrs : mais il ne m'avait pas mis dans sa confidence, et il n’en est pas moins vrai que son

» discours a contribué à mon illusion. »

» Qu'on rapproche ce discours de celui que le journal m'attribue, d’après Legendre, et l'on sera convaincu que sa mémoire l’a mal servi et qu'on n’en peut tirer aucune induction défavorable à Collot ni aux autres prévenus; puisque, au contraire, j’énonçai alors, comme aujourd'hui, l’opinion que le discours de Collot ne pouvait pas prouver qu'il y eût aucune connivence entre lui et Robespierre, et je me bornai à conclure que, n'ayant pas été mis dans leur confidence, je n'avais pas été à portée de faire sur Robespierre les observations qui vous ont éclairés sur ses funestes desseins.

» Voilà, citoyen Président, l’exacte vérité. Quant à ce qui me concerne, je vous prie de vouloir bien faire lire ma lettre à la Convention nationale, lorsqu'on reprendra la discussion des chefs d'accusation soumis à son jugement.

» Ma santé commençant à se rétablir, j'espère pouvoir me rendre incessamment dans le sein de la Convention.

» Salut et fraternité. » DAVID.

» Ce 8 germinal, l'an II de la République une et indivisible. »

Quelques jours après cette lettre, la Convention est envahie par une foule affamée,

aux cris : « Du pain et la Constitution de 93. » La Montagne est considérée comme l'âme de

ce mouvement. Aussi, à peine remise de son émotion, la Convention condamne à la déportation. Billaut-Varennes, Collot-d'Herbois, Barère et Vadier, et décrète d'arrestation, d'abord plusieurs députés du parti montagnard, qui s'étaient fait remarquer le 12 germinal, puis des membres des anciens Comités; entre autres Cambon et Amar, et enfin Lecointre, l'auteur mème des accusations qui servaient à frapper le parti révolutionnaire.

Grâce à sa conduite prudente, David n'était pas compris dans le nombre des députés arrêtés ; néanmoins, prétextant la nécessité de remettre tout à fait sa santé, il demanda, le 8 floréal, à la Convention un congé de deux mois, pour aller auprès de son beau-frère,

M. Sériziat, attendre dans sa propriété de Saint-Ouen des temps mnins dangereux.

Mais il avait beau s'éloigner pour donner moins de prise à ses ennemis, ceux-ci n'avaient pas abandonné l'espoir de le perdre en accumulant contre lui de nouvelles accusations, que la haine des partis aurait accueillies favorablement.

Aussi la section du Muséum, où se trouvait un grand nombre de ses ennemis particuliers, car elle comprenait dans sa circonscription le Louvre, encore habité par les membres de l'ancienne Académie royale de Peinture, avait-elle, malgré la décision de la Convention qui rendait à David ses droits de citoyen et de représentant, cherché à réunir de

contre lui, et entrepris dans ses assemblées générales un examen détaillé

nouvelles chars

de sa conduite.

Quand David eut connaissance de ces menées, il écrivit au citoyen Demay, président

de la section du Muséum, la lettre suivante :

« Ce 5 germinal, l'an III de la République, une et indivisible.

» Je viens d'être informé, citoyen, que dans la dernière assemblée générale de la section, il a été question de moi, et que quelques citoyens, trompés sans doute par les bruits calomnieux que mes ennemis ont répandus dans le publie, ont provoqué sur ma conduite un examen sur des faits que j'ai déjà victorieusement réfutés devant les trois Comités réunis de la Convention nationale, chargés spécialement de rechercher la vérité sur les imputations qui m'ont été faites.

» Retenu dans ma chambre depuis deux mois par une maladie opiniâtre, je suis dans

l'impuissance de faire aucune démarche pour me procurer les renseignements exacts dont

j'aurais besoin pour être en état de repousser de nouveau les calomnies que la malveillance ose reproduire à la faveur des circonstances où nous nous trouvons. Sans cet empêchement, mon premier soin eût été de me rendre au milieu de mes concitoyens dans leur première assemblée, et jaloux de leur estime autant que certain de leur justice, j'ose croire que J'aurais dissipé sans efforts les doutes et les soupçons de tout esprit impartial, de tout ami de la vérité.

» Je suis donc forcé d’avoir recours à vous Pour connaitre avec précision la matière de la dénonciation dont on dit que je suis l'objet. C’est une justice qu’en votre qualité de président de la section vous ne pouvez me refuser, et je l’attends avec d'autant plus de confiance que, étant inculpé, je ne dois pas être privé des moyens de répondre et de me justifier.

» Dès que ces imputations m’auront été notifices, je m’empresserai de vous adresser

tous les éclaircissements qu’elles pourront e: iger, et je trouverai sans doute en vous un

organe pour la vérité, lorsque tant d'autres servent au mensonge et à la calomnie.

» Salut et fraternité.

» DAVID

Mais à peine son départ est-il connu de la section du Muséum, que ses principaux meneurs s’empressent de rédiger contre lui un acte d'accusation, et dans la séance du

10 floréal dont nous donnons l'extrait ci-après, ils obliennent que cette dénonciation

officielle sera présentée à la Convention nationale.

« ZXTRAIT des registres des délibérations de l'Assemblée générale

de la section du Muséum.

» Du 18 floréal an III de la République.

» Un membre annonce à l’Assemblée générale que le citoyen David, représentant du peuple, citoyen de cette section, inculpé par nombre de déclarations, vient d'obtenir de la Convention la permission de s’absenter ; il pense que cette circonstance exige que le rapport sur son compte soit fait à l'instant. Cette proposition, mise aux voix, est adoptée.

» Le rapporteur, après avoir retracé les objections que la Commission s’est faite à ellemême, avant de se livrer à l'examen de la conduite du citoyen David, après avoir rappelé la répugnance qu’elle a témoignée à l’Assemblée d'être forcée de recueillir les faits imputés à un représentant du peuple, déclare qu'elle ne s’est déterminée qu'après avoir senti que si David, représentant, n’était justiciable que de la Convention, il n'a pas cessé, comme citoyen, d'être sous le coup de l'opinion publique, s’il s’est rendu coupable des délits qui en compromettent la sûreté.

» Après cet exposé, le rapporteur présente l'analyse des dénonciations faites à la Commission contre David, en douze déclarations différentes, toutes signées. La lecture en étant

finie, le rapporteur observe qu'il n’a fait aucune mention des faits graves imputés à David

dans la lettre signée Dupuis, adressée à l'Assemblée générale et qui a été renvoyée à la

Commission ; et attendu que le souscripteur ne s’est pas fait connaître, la Commission à cru qu'il était de sa délicatesse et de son impartialité de ne tenir aucun compte d’un écrit qui à tous les caractères de l’anonyme.

» Un membre propose que le rapport qui vient d'être fait sur David soit porté au Comité de sûreté générale.

» Un autre demonde que l'Assemblée déclare que David a perdu sa confiance. Gette proposition est appuyée; le président répond que David ne l’a jamais eue : on propose que le rapport et les pièces à l'appui soient portés à la Convention.

» Un membre pense qu'il y a une loi qui interdit la faculté de porter directement à la Convention toute dénonciation contre un représentant du peuple ; on nie l'existence d'une pareille loi, et l'on cite des exemples fréquents du contraire : on réitère avec instance la demande déjà faite, d’arrèter que David a perdu sa confiance.

» Le président déclare de nouveau que non seulement il l'a perdue, mais qu'il ne l'a jamais eue; et, sur l'observation qu'il ne peut pas faire cette double déclaration, attendu que David a été nommé électeur, le président ajoute que l'on ne peut attribuer cette nomination à la section, dont le vœu était alors comprimé, mais bien aux scélérats dont les lois ont depuis fait justice. Ces observations sont appuyées par toute l'Assemblée; enfin, après

une discussion assez longue, l'Assemblée, considérant que des dénonciations graves et

nombreuses ont élé faites contre David, représentant du peuple; considérant que pour lintérèt public elle ne peut se dispenser de les faire connaître ; considérant qu'à la Convention seule appartient le droit de juger un de ses membres : arrête à l'unanimité que le rapport qui lui à été fait contre le citoyen David sera porté et lu primidi prochain à la Convention par les membres de la Commission, et que copies des pièces seront envoyées et

déposées au Comité de sûreté générale.

» Pour copie conforme :

» MARTIN, vice-président.

» MOUCHET, secrétaire. »

Conformément à la décision prise dans cette séance, une députation de la section du Muséum se rendit le 13 floréal à la Convention. Introduits dans le sein de l’Assemblée, les

délégués donnent lecture de la pétition suivante :

« Pélition des Commissaires de la section du Muséum.

» Citoyens Représentants,

» La section du Muséum, après avoir entendu le rapport fait par la Commission, qu’elle avait chargée d'analyser les déclarations des citoyens contre les agents de la tyrannie, qui trop longtemps pesa sur elle, n’a pu voir sans douleur qu'un de vos collègues y était gravement inculpé; le respect et l'attachement que nous portons {ous à la Convention nationale n'a pas permis à nos concitoyens d'entrer dans l'examen des faits qui sont imputés au citoyen David; mais ils ont cru pour votre honneur et pour celui du peuple français que vous représentez, qu'ils devaient nous députer vers vous, à l’effet de vous en offrir l'exposé fidèle, afin que votre Comité, après avoir examiné les pièces, puisse fixer ou dissiper les soupçons qui planent sur la tête de ce député, qui vient d'obtenir un congé.

» David est accusé :

» 1° D’avoir lâchement abandonné son poste à la Convention le 9 thermidor, et d'avoir fui chez lui, pour y attendre l'issue du combat, afin de se jeter ensuite dans les bras du vainqueur (1).

» 2° D'avoir, sous les ordres de Robespierre, créé, choisi et nommé le maire de Paris et les membres de la Commune (2)-

» 3 D’avoir, dans de fréquentes orgies et des repas somptueux, dont il était l’âme et le président, allumé la rage des factieux contre la Convention et contre les bons citoyens, et d'avoir dressé des listes de proscription pour envoyer les citoyens de la section à la guillotine (3).

» 4° D’avoir organisé la horde d’assassins appelée Commission populaire, soi-disant

(1) No 13, Chemelat.

(2) Id. Chemelat.

(8) Voir n° 2 et ne 13, les déclarations de Robit et Chemelat. Voir, aussi, n° 3, la déclaration de Verrier.

établie pour rendre la liberté aux détenus, et à la tête de laquelle il fit placer le farouche et sanguinaire Trinchard (1).

, 30 D’avoir fait chasser d'un des bureaux de l'Instruction publique un père de famille honnête et respectable, en disant qu'il ne souffrirait pas en place un mauvais citoyen qui était l'ennemi de Robespierre et des siens; d'avoir dit à ce citoyen mille horreurs, et d'avoir imprimé la terreur dans son âme (2).

» 6° D’avoir fabriqué une liste de proscription contenant le nom de différents artistes

du Louvre, qu'il a fait déposer au Comité révolutionnaire du Muséum, pour qu'il sévit

contre ceux qui y étaient désignés, et d'avoir dit que le Comité ne mettait pas assez de zèle et qu'il fallait agir avec plus de sévérité (3).

» T° D'avoir dit que tous les artistes et les académiciens seraient mis en arrestation et ensuite égorgés, et qu'un jour, qui n'était pas éloigné, ferait oublier le 2 septembre; qu'un bon canon chargé à mitraille, tiré sur les artistes, ferait beaucoup de bien à la République; et que le jour où l’on devait tenter la contre-révolution qu'il avait l'air d'annoncer avec confiance, on égorgerait les nobles, les prêtres, tous les marchands, et tous

les artistes, et qu'alors on serait libre (4).

» & D’avoir dit à un citoyen qui réclamait pour sa sœur, arrêtée illégalement, en

idor dernier, et depuis guillotinée, que le Tribunal révolutionnaire d'alors élait

mes:

juste (5).

»9 D'avoir arbitrairement fait rayer de la Société des Jacobins un citoyen qui se refusa

à charger, malgré sa volonté, les députés calomniés sous le nom de Girondins, et d’avoir

voulu faire le mème jour assassiner ce citoyen en sortant des Jacobins (6).

sistaient aux séances de l’Assemblée

» 10° D’avoir été vu souvent parmi les femmes qui as générale pour les exciter à applaudir les orateurs de tel côté, et à huer ceux qui voulaient parler de l'autre; il est à remarquer que ce côté, que David appelait celui des patriotes, était composé de Fleuriot, Trinchard et autres agitateurs de cette trempe (7).

, 11° D'avoir insisté au Comité de sûreté générale pour qu'on n’accordât à aucun citoyen de la section du Muséum, de liberté sans son agrément et sa participation (8).

» 12 D'avoircependant refusé constamment sa porte à une citoyenne qui allait solliciter la mise en liberté de son mari (J).

» 13% D'avoir repoussé avec dureté la même citoyenne, portant dans ses bras un enfant

qu'elle nourrissait, et de lui avoir dit qu'il ne voulait point s'intéresser pour un marchand

et encore moins pour un marchand épicier (10).

(1) No 13, déclaration de Chemelat.

Id. Chemelat.

Voir, n° 7, Vilmorin. N° 12, Richarme. N° li, Hubert, (4) Femme Houdon.

(5) Vernet.

(6) Boze.

7) Claude Marcel.

(8) Id.

(9) Id.

(10) Id.

» 14 De lui avoir dit d'un ton furieux, que son mari serait guillotiné, ou au moins déporté (1).

» 15° D'être la cause, par cette brutalité, que cette citoyenne à éprouvé des crises convulsives dont elle souffre encore et dont elle se ressentira toute sa vie (2).

» 16° D'avoir persécuté un artiste qui avait traité un sujet qui lui à mérité un prix d'encouragement par le jury des Arts, et de lui avoir dit qu'il serait guillotiné pour cet ouvrage (3).

» 17° Enfin d'être un terroriste, un désorganisateur el meneur de section (4).

» Nous ajouterons à ces inculpations que, décadi dernier, l’Assemblée générale a déclaré

solennellement que jamais David x'avait mérité ni obtenu sa confiance.

» Ilest temps, législateurs, que la liberté publiqueetindividuelle soit enfin régulièrement respectée, et que les tyrans qui, avec les droits de l’homme à la bouche, ont embastillé, proscrit, décimé leurs concitoyens, effrayent, par leur prompte et juste punition de leurs

act

arbitraires et cruels, les ambitieux et les scélérats qui seraient tentés d’imiter leurs

excès : ajourner plus longtemps leur jugement, c’est encourager les conspirateurs. » Suivent les signatures :

AMY, LEGROS, LOUVRIER, DEMESTRE, LECARBONNIER, SAUVAGE,

LECHARD, LORMAND, MEUNEAUST, PIERRON, PIGALLE.

Cette lecture terminée, Guyomard demande la parole :

«Je suis assez étonné, dit-il, que de semblables dénonciations ne soient pas portées directement au Comité de sûreté générale. Je ne sais si le projet existe d’avilir en détail la Convention nationale : après avoir calomnié chaque membre en particulier, on viendra “ensuite calomnier la Convention en masse.

» On dit que la section du Muséum a pris un arrèté portant que le représentant David avait perdu sa confiance. Est-ce que le représentant David est le représentant de la section? N'est-il pas le représentant de la République entière? Je demande l'improbation de cet arrêté : il est attentatoire à la souveraineté du peuple. »

Philippe Deville, un des Girondins rentrés dans la Convention, lui répond : « I1 me paraît à moi que cette dénonciation est assez grave pour ètre envoyée à votre Comité de sûreté générale. L'étonnement du préopinant m'étonne moi-même. Je suis surpris que celle dénonciation n'ait pas été faite plus tôt; mais la section nous déduit les motifs de ce retard en nous apprenant que c’est parce qu'elle avait nommé une Commission pour prendre des renseignements positifs. J’applaudis à cette sage mesure.

» L'arrêté qu’elle a pris ne me paraît point à moi attentatoire à la souveraineté du peuple. Je ne vois pas qu’il soit avilissant pour la Convention nationale : et en effet, est-ce qu'on avilit la Convention nationale en lui dénonçant plusieurs mauvais sujets qu'elle renferme dans son sein? La Convention, au contraire, a assez de force et de dignité pour (1) Claude Marcel.

(2) Ia.

{3) Lethiere.

oir, n° 1, déclaration Soliès,

chasser ceux qu’elle pourrait recéler. Je persiste à demander le renvoi de cette dénonciation au Comité de sûreté générale. »

Guyomard reprend : « Le préopinant ne doit pas être étonné de ce que j'ai dit. J'ai toujours été le défenseur des principes, et je soutiens encore qu'une section du peuple n'a pas le droit de dire que le représentant David a perdu sa confiance. »

Deville tient à défendre la section : « Elle a dit que David n'avait jamais eu sa confiance, et au surplus chacun est maitre de sa confiance. La section ne dit pas que le représentant David n’a jamais eu, ou perdu la confiance du peuple, elle dit que David n'a jamais eu sa confiance à elle. »

« Je persiste, continue encore Guyomard, à demander, pour le maintien des principes, l’improbation de l’arrèté de la section du Muséum. »

Villetard, député de l'Yonne, appuie la demande faite par son collègue Guyomard.

« Je suis aussi d'avis, dit-il, que la Convention improuve l'arrêté de la section du Muséum, du moins la partie de cet arrèté qui déclare que le représentant David à perdu sa confiance. Cet arrèté est contraire aux principes. La République entière à seule le droit de déclarer qu’un représentant a perdu sa confiance. J’appuie de tout

mon pouvoir la proposition de Guyomard. Si nous pouvons ètre rejetés de la Conven-

tion parce qu'une portion du peuple nous retire sa confiance, je pourrais en être bientôt rejeté, parce que je déclare ici que j'ai perdu la confiance de tous les aristocrates et de tous les royalistes. C’est là le système d'avilissement qu'on veut verser sur la Convention nationale. »

Defermon reprend après lui : « Le renvoi de cette dénonciation est une mesure nécessaire, Si c’étaient des propos en l'air, je serais de l'avis de Guyomard; mais on dit positivement : « Le représentant David a fait telle et telle chose, » et d'après ces faits la section déclare qu'elle n’a plus confiance en lui.

» Je vous le demande à vous-mêmes, s'il était vrai qu'un de vos collègues eût fait toutes les choses dont David est accusé, auriez-vous confiance en lui ?

» Je demande le renvoi de la dénonciation de la section du Muséum, afin que le coupable soit puni, si les faits sont vrais, et que, s'ils sont faux, les accusateurs reçoivent le châtiment des calomniateurs. »

Charlier lui succède, demandant que la dénonciation soit renvoyée au Comité de sûreté générale, et que la Convention improuve l'arrêté de la section du Muséum.

Mais Deville est acharné après David : « Charlier, dit-il, demande que la Convention

renvoie au Comité de sûreté générale la dénonciation de la section du Muséum, pour la

juger; en même temps il propose de la juger d'avance, car il propose que vous improuviez l'arrêté de la section du Muséum. Je demande, moi, que la Convention se contente du renvoi. »

Desvars ferme la discussion en demandant l'improbation de l'arrêté de la section du

Muséum. « Aucune section, dit-il, n'a le droit de dire qu'un représentant à perdu sa

confiance. Cette déclaration se répand dans toute la république et influe sur les esprits, elle

avilit la Convention dans ses membres. »

Après ces paroles, l'assemblée décrète le renvoi de la dénonciation au Comité; elle accepte en outre la proposition de Guyomard, tendant à improuver l'arrêté de la section du Muséum.

Au bruit de ces nouvelles attaques, David s’empresse de rédiger une réfutation des crimes dont on le charge. Il accuse la fureur de ses ennemis, qui n’ont pas osé déposer leurs calomnies, quand il pouvait monter à la tribune pour les confondre. Il expédie ce factum à Paris, et le fait afficher dans tous les lieux publics.

Aussi dans la séance de la section du Muséum du 20 floréal, la députation qui était allée à la Convention dépose-t-elle le rapport suivant :

RAPPORT fait le décadi 20 lloréal de l'an III de la République Française. « Citoyens,

» Vous avez chargé, décadi dernier, votre Commission des Douze de porter à la Convention nationale le procès-verbal des faits qui ont été imputés au citoyen David.

» Votre arrêté n'a pas reçu son exécution le jour que vous aviez fixé, parce que le travail, dont vous ne connaissiez pas toute l'étendue, n'était pas prèt. Votre députation s'est présentée le duodi, elle à attendu depuis onze heures Jusqu'à cinq les ordres du président, auquel elle s'était adressée ;

elle à été admise le tridi et a prononcé, par l'organe d'un de ses membres, le discours dont vous avez eu connaissance par les papiers publics,

» Vous aurez sans doute reconnu, citoyens, que nous n'avons transmis que faiblement toute l’indignation que vous avez ressentie au récit des crimes dont David a été accusé ; ainsi votre Commission, dont la conduite a toujours été dirigée par l'impartialité et la

justice, ne devait pas s'attendre que ce représentant la dénoncerait au public, comme composée de diffamateurs, de lüches calomniateurs et de vigilants ennemis.

» David était accusé de différents faits extrèmement graves; ne devait-il pas, s’il était jaloux de se réconcilier l'opinion publique, faire au moins quelques efforts pour se disculper des accusations dont il est frappé par une foule de citoyens d’une réputation et d'une probité notoirement connues? Mais au lieu de suivre la marche que prescrit à tout homme vertueux l’intime sentiment de son innocence, vous avez vu que David à fait placarder dans Paris un écrit calomnieux, dont l’ensemble n'offre qu'un misérable tissu d’injurieuses impostures.

» Sans accuser nominativement personne, il inculpe tantôt votre Commission, tantôt il désigne les artistes comme ses ennemis personnels et ceux de la République; tantot enfin il suppose que vous avez eu la faiblesse de laisser influencer vos délibérations, et que les arrêtés qui lui sont relatifs ont été surpris à votre sagesse.

» Ici, il assure que Son cœur brûlant du patriotisme le plus pur est rempli de vertus.

» Là, il réclame, en feignant d'y renoncer, l'inviolabilité dont il prétend que les représentants du peuple sont investis.

» Il dit que la dénonciation que vous avez portée contre lui tient à un complot qui a pour but d'avilir la Convention nationale.

» Ilajoute qu'il existe une lâche connivence entre ses dénonciateurs, les journalistes et même les crieurs de journaux pour le diffamer de toutes parts.

» Il ment. enfin, effrontément à tout Paris, en disant que votre députation n’a pas osé se présenter à la barre, au moment où elle à su qu'il était à son poste et disposé à paraitre à la tribune.

» S'il était de votre dignité d'entrer en lice avec David, pour vous justifier de ses calomnies, vous lui diriez que l'opinion publique a depuis longtemps apprécié son patriotisme comme ses vertus ;

» Que par la déclaration des Droits de l'homme fous sont égaux devant la loi:

» Que le Comité, dont il était membre, a refusé à ses infortunés collègues qui ont péri victimes de la tyrannie des anciens membres du gouvernement, l'inviolabilité qu'il réclame pour lui;

» Que si la Convention pouvait jamais être avilie, ce ne serait que par la présence

dans son sein des monstres qui ont si longtemps jeté le désespoir et la désolation dans le

cœur de tous les Français ;

» Que la Convention nationale est devenue plus auguste et plus respectable, depuis qu'elle a eu le courage de punir les Robespierre, le Carrier, les Collot, et qu'elle a fait jeter hors du Panthéon les restes impurs de ce monstre altéré de sang, dont le nom seul sera l'éternel opprobre de l'humanité;

» Que Maignet et Lebon ont été accusés par les départements dont ils ont été les bourreaux.

» Vous lui diriez qu'aucun privilège particulier ne peut être attaché au peintre, au digne ami de Marat, à celui qui, la veille de la chute du tyran, se proposait de boire avec lui la ciguë; que c'est à tort qu'il réclame des prérogatives pour celui qui, pour se débarrasser de ses rivaux dans les arts, n'a cessé de les traiter de royalistes et de contrerévolutionnaires, et a dressé contre eux, dans le temps de sa toute-puissance, des listes de proscription, et par conséquent des arrèts de mort.

» Vous lui demanderiez enfin pourquoi, lui qui, avant le 9 thermidor, s'est si souvent montré à vos assemblées, à la tête de ceux qui mettaient le trouble dans vos délibérations, ne s'y est pas présenté lorsqu'il a su que les inculpations les plus graves étaient portées contre lui? Pourquoi il n’y a pas fait usage des moyens qu'il dit avoir en son pouvoir pour confondre ses prétendus calomniateurs ?

» Mais, citoyens, la calomnie ne vous atteindra pas; méprisez l'intrigue et la méchanceté; vous avez fait votre devoir, vous avez transmis à la Convention nationale les faits c'est devant ces juges

imputés à David, ils ont été renvoyés aux trois Comités réun impassibles qu’il doit se justifier.

» Votre Commission ne vous entretiendra pas de l’improbation donnée à une partie de

son discours, elle ne peut atténuer les inculpations dirigées contre David, ni vous faire perdre l'estime que vous avez méritée de la Convention nationale par votre attachement pour elle et par votre respect aux vrais principes depuis que vous êtes régénérés.

» Les Membres de la Commission :

Page 1