IL EST INCARCÉRÉ AUX QUATRE-NATIONS
Courtois, dans les notes qui accompagnent le rapport qu'il présenta, le 8 thermidor an Ill, sur les événements du 9 thermidor an IT, la veille de l'anniversaire de la chute du tyran Robespierre, Courtois, le complaisant de Danton, toujours disposé à frapper un adversaire à terre, n'ayant pu rien prouver à la charge de David, encore incarcéré aux Quatre-Nations et dans l'impossibilité de lui répondre, reprend avec complaisance l'aceusation de Lecointre, d'avoir pesé sur les juges de Danton.
« Le peintre David n'aurait-il point, dit-il, à se reprocher aussi d'avoir trempé les mains dans le sang de l’innocent ? Ne serait-ce pas lui, par hasard, qui aurait dit, le matin du jour de ce fameux jugement, à Topino-Lebrun, Sambat et Trinchard, jurés du Tribunal révolutionnaire qui lui avouaient franchement qu'il n’y avait rien à la charge des accusés et qu'il leur répugnait de se prononcer contre des patriotes.
» Comment, vous êtes assez lâches pour reculer? Vous êtes des modérés : est-ce que l'opinion publique ne les a pas déjà condamnés? Si vous hésitez encore, je cours vous dénoncer. »
Quelle foi ajouter à de telles impulations quand déjà devant Ja Convention l’intervention de David n'avait pas été prouvée et quand justement un des jurés que cite Courtois, Sambat, interrogé sur ce fait, dans le procès de Fouquier-Tinville, dépose, sans dire un mot de David, que dans cette circonstance, Amar et Vouland passèrent dans une salle touchant à celle des jurés, et qu'Amar le prenant pour l’un d'eux lui dit : « Eh bien, allez-vous bientôt condamner ces scéléra(s? »
Mais il ne coûtait rien à Courtois d’accuser David absent, il ajoute :
« Homme de sang, tu l'as bien justifié ce mot qui l’échappa en présence de plusieurs artistes connus, « que si tu aimais le sang, c'est que la nature f’avait fait naître pour » l'aimer ».
» Poursuis, âme atroce, poursuis tes projets homicides : va, cours attendre au coin du café de la Régence la fatale charrette qui conduira au supplice tes anciens amis, Camille Desmoulins et Danton; jouis de leurs moments suprèmes; trace, d’après leurs traits flétris par la douleur, les caricatures les plus indécentes; insulte encore à ce dernier en le désignant du doigt, et en criant de toutes tes forces : « Le voilà le grand juge! C’est ce scélérat qui est le grand juge! »
Plus loin, parlant des commissions des arts et de celle nommée par l'Assemblée législative, le 11 août 1792, de laquelle il faisait partie, ainsi que David qui avait été nommé par la municipalité, mais qui ne parut jamais aux séances, il rapporte longuement le récit que Reboul, député de l'Hérault, lui aurait fait de la conduite de l'artiste, pendant les ma
acres de septembre.
« Le 3 septembre 1792, au moment où l'on massacrait à la Force, Reboul passe et
voit David un pied appuyé contre une borne, dessinant tranquillement les mourants que
l’on jetait sur les morts. « Que faites-vous là, Monsieur David, lui dit-il? — Je saisis » répond le peintre, les derniers mouvements de la nature dans ces scélérats.
»—Allez, vousme faites horreur, continue Reboul, je ne vous Croyais pas capable d’une » telle barbarie. De ce moment, il ne peut y avoir de point de contact entre vous et moi,
» malgré l'estime que jai pour vos talents, et je vous renverrai les tableaux que vous » m'avez prètés. »
Et continuant sur la commission des arts, le rapporteur ajoute que David voulait qu’on fit de la majeure partie des statues qui embellissent les Tuileries et Versailles, ou des canons de bronze, ou des mortiers d'épiciers; et qu'on divisät par échantillons les superbes tableaux de la galerie de Rubens, qu'on aurait ainsi distribués à des élèves, pour des essais de nettoyage.
Enfin, pour couronner à cette mème séance ces inepties sanglantes, qui sont toujours
goûtées par le jarti vainqueur, le représentant Lemoine présente le sabre que Robes ierre s J' :i P
fait faire pour lui sur les dessins de David. « Ce roi des Sans-Culottes, dit-il, qui prèchait
» sans cesse la simplicité, aimait le faste autant que personne. Voyez ce sabre, il est tout » brillant d’or et de nacre. On lit bien sur son ceinturon : Liberté, Égalité, mais c'est le » mème que celui des Élèves du camp des Sablons, dont ce tyran comptait faire sa garde » prétorienne. »
Le dernier trait cité par Courtois sur le traitement que David réservait aux magnifiques tableaux de la galerie de Marie de Médicis prouve bien la créance qu'on peut ajouter à ceux qui précèdent, car le respect de David pour les maîtres de l'art est assez connu.
L’anecdote suivante rapportée par Delafontaine, son élève, nous semble la meilleure réponse à faire à cette dernière imputation.
« Un peintre médiocre el qui n’était pas français, Wicar, vint un matin chez David, qui n'avait auprès de lui que trois de ses élèves. La conversation engagée naturellement sur les arts et la politique, Wicar dit à David :
«Il faut que nous fassions guillotiner tous les peintres de genre !— Diable, répliqua le » peintre de Marat, qui ne s'attendait pas à une pareille proposition, diable, comme tu
» y vas! Et pourquoi les faire guillotiner ?
» — Parce qu'ils n'aiment ni Raphaël, ni Jules Romain, ni l'antique. » — Eh! dit à cet étrange puriste David rougissant de honte, à ce compte que ferais-tu
» de moi qui aime et admire Teniers ?
» Wicar se tut et s'en alla, mais David ne fut pas sans crainte sur la hardiesse de sa réponse. Les trois élèves de David présents à cet entretien étaient Topino-Lebrun, Mulard et Delafontaine. »
Wicar, au reste, était assez disposé à proscrire. N'était-il pas l’auteur de cette dénonciation lue par Lesueur à la Convention nationale contre les artistes français restés en Italie; méchante action à laquelle son maitre n'avait prêté aucun appui.
De l'ensemble de ces faits nous doutons donc fort de la véracité de ces paroles, de ces
actions cruelles reprochées à David. Si elles eussent eu une apparence de réalité, la section du Muséum n’eût certes pas manqué de les reproduire dans son volumineux réquisitoire.
11 semblait que de pareilles accusations, où l'odieux le dispute à l'absurde, auraient dû disparaître dans l'oubli, avec les fureurs révolutionnaires qui les ont engendrées. Cependant, en 1797, elles ont été ramassées par un journal royaliste, « l'Æspion de la
Révolution française et reproduites de nos jours par un écrivain qui, faisant de l'histoire
me eu 2
me — , >
avec les libelles perdus dans la poussière des bibliothèques, prétendait en rétablir la vérité. Ses recherches, seulement, ont été si malheureuses, on pourrait dire si partiales, qu'il n’a pas su retrouver la défense écrite par David, qu’il accuse même de n’avoir pas pu répondre.
Cette réponse cependant existe : il suffit pour s’en assurer de feuilleter le catalogue de la Bibliothèque nationale.
Nous allons la donner tout entière, car elle réfute heureusement chacune des accusations portées contre lui. Elle explique mieux que nous ne saurions le faire la conduite qu'il a tenue pendant sa carrière politique; et nous sommes certain qu'aux yeux des hommes impartiaux, elle saura réduire à leur juste valeur les odieuses calomnies
répandues contre l'artiste.