‹ Le peintre Louis David, 1748-1825Chapitre 96 sur 328 · OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES

« L’écrit qu'on va lire était achevé, et je me disposais à le livrer à l'impression lorsque, dans la nuit du 10 au 11 prairial, j'ai été arrêté dans la maison de Campagne où j'étais retiré depuis un mois, en vertu d’un congé qui m'avait été accordé par la Convention nationale. Cette arrestation, m’a-t-on dit, est une mesure de sûreté contre les membres des anciens Comités du gouvernement, et j'ai dû y être compris. Mais je remarque que cette mesure n’a point atteint tous les membres de l'ancien gouvernement, et qu’elle n’a eu lieu qu’à l'occasion du 1% prairial:; d’où l’on peut conclure que ceux sur qui elle a été exécutée ont paru des hommes dangereux par leur conduite ou par leurs intentions connues. Je dois donc m'attacher à détruire la prévention qui peut résulter de cet incident d'autant plus fâcheux, Que j'avais tout fait pour éloigner jusqu’au moindre prétexte, de renouveler contre moi la longue persécution que j'ai déjà endurée, et je le ferai en peu de mots.

» Je me suis livré avec enthousiasme à la défense de la liberté, et cet enthousiasme prenant sa source dans une cause qui à été si féconde en événements, m'a signalé comme l'un des plus chauds partisans des principes républicains et l'adversaire irréconciliable des opinions contraires. Dans le cours de la Révolution, plusieurs de mes collègues, auxquels j'ai été attaché par cette conformité de sentiments, ont dévié des sentiers de la Justice, et ils ont corrompu la source pure du véritable patriotisme par le mélange odieux des passions, puisque, sous prétexte de servir la liberté, ils se sont rendus coupables des plus criminels excès. Leur conduite, atrocement révolutionnaire, à répandu sur leurs principes le caractère affreux imprimé à leurs actions, et il en est résulté, dans lesprit public, une prévention presque insurmontable contre ceux qui, ayant partagé leurs Opinions antérieures, n’ont cependant jamais été associés aux fonctions terribles dont ils ont affligé l'humanité. Voilà,

sans doute, par quelle cause secrète je me trouve enveloppé dans des mesures de sûreté générale, dont ma conduite, depuis le 9 thermidor, aurait dû me garantir.

» Cependant il eût été facile de distinguer ma cause de celles des représentants du peuple qui ont encouru la haine et l’indignation publiques. » J'ai été, à la vérité, membre du Comité de sûreté générale; mais tout le monde sait

jai

que je n’y ai rempli aucune fonction; que je n’y allais que rarement; que vingt fois offert ma démission; que je n’y ai jamais fait aucun rapport; que je n'ai accepté aucune mission ; qu'enfin jy étais d'une nullité absolue et seulement placé pour faire nombre. On sait aussi que j'étais en même temps membre du Comité d'instruction publique, et que les fonctions de ce Comité, beaucoup plus analogues à mes connaissances et à mes goûts, absor-

baient tout mon temps, puisque j'étais tout à la -fois chargé de la surveillance des travaux

du Jardin national et de l'organisation des fêtes décrétées à différentes époques par la Convention. Il y a donc, en ma faveur, une sorte d'alibi continuel sur les faits qui peuvent être à la charge de l’ancien Comité de sûreté générale, et il serait d'autant plus injuste de

me comprendre dans la solidarité qu'on semble vouloir faire peser sur tous les membres,

au’il est démontré que je n'ai pu y prendre aucune part, n’a ant presque jamais aux délibérations.

» On m'a accusé d'avoir abusé de l'autorité pour me venger de mes ennemis; je crois que ceux qui m'accusent de ce fai auraient été très capables de faire ce qu'ils m'imputent, s'ils avaient été à ma place. Mais je déclare que l'accusation est absolument calomnieuse, et n’est d’ailleurs prouvée par aucune pièce, ni mème appuyée sur aucune imputation

directe ou positive. Loin d’avoir abusé de l'autorité, je ne me suis jamais douté que j'aie eu

de l'autorité; et ce qui paraîtra bien étrange et peut-être même incroyable à ceux qui ne m'ont jugé que sur la réputation que mes ennemis ont su me faire, c'est que je n'ai jamais accusé où dénoncé personne, et que je n'ai eu aucune part directe aux nombreuses arres-

tations qui ont eu lieu sous le régime révolutionnaire. C’est un fait certain et dont la preuve

résulte des imputations mêmes qui me sont faites par mes ennemis et dont j'offre ici la réponse.

» Ainsi, avant le 9 thermidor, j'ai pu, sans êlre coupable, marcher dans la ligne révo-

lutionnaire tracée par l'opinion dominante à cette époque, et lorsque j'ai été appelé devant

les trois Comités

réunis pour y rendre compte de ma conduite, j'ai démontré que l'erreur

dans laquelle j'avais été entretenu sur les vues secrètes de Robespierre et de ses complices, était l'ouvrage de la Convention elle-même abusée par le faux éclat de leur patriotisme.

Aussi mon innocence fut reconnue et je recouvrai la liberté, qui ne m'avait été ravie

que par les effets de l'injuste prévention dont je viens d’assigner le principe.

» Depuis cette époque, qui a dessillé mes yeux, j'ai mis dans ma conduite une réserve

et une circonspection poussées jusqu'à la timidité. Instruit par une funeste expérience à me

défier des apparences du patriotisme, de la franchise et de la bonne foi, j'ai rompu toute liaison avec les hommes que je fréquentais avant ma détention. Je me suis tenu renfermé chez moi pour m'occuper du rétablissement de ma santé altérée par les cruels événements

dont je venais de subir l'épreuve, et pendant tout l'intervalle que j'y ai employé, je n'ai

reçu ni vu personne, m'abstenant soigneusement de toute espèce de correspondance. Au moment où j'ai recouvré une partie de mes forces, je me suis empressé de demander un congé de deux mois pour aller achever mon rétablissement à la campagne, et dénoncé presque à la même époque par quelques individus, au nom de ma section, je me suis empressé d'informer les trois Comités du lieu de mon séjour, offrant de me rendre à Paris

au premier avis qu'ils m'en feraient donner. J'ai même porté la précaution jusqu'à écrire

de nouveau au Comité de législation, le 8 prairial, pour demander d'être entendu, si mes ennemis venaient à solliciter quelque mesure rigoureuse contre moi, en profitant des événements qui ont eu lieu en mon absence; et j'avais lieu de croire que la loyauté de ma conduite me garantirait du nouveau malheur dont j'avais le pressentiment; mais mes précautions, ma conduite, ma retraite, mon absence, ma circonspection, tout a été inutile contre l’activité de la haine qui me poursuit, et la plus injuste oppression vient encore s’appesantir sur ma tête.

» Ai-je mérité cet indigne traitement ? Cest ce que tout homme impartial va juger, après avoir lu ma réponse aux calomnies publiées contre moi: mais si je ne l'ai pas mérité. N'importe, c’est un sacrifice de plus que j'aurai fait à la liberté et je peux tout souffrir pour elle. »

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