JO
Cette idée flottante, qui, plustard, futreprise en France par Chateaubriand, trouva pour véhicule des poètes, des critiques, des philosophes. Ce furentd'abord lesromantiques, avant tout les frères Schlegel qui, en déplorant l’erreur de la peinture allemande, égarée depuis Raphaël à la suite des maîtres de la renaissance italienne, réclamaient un art national et proposaient, Comme panacée à la manie d'imitation, le retour aux gothiques.
D’autres raisons contribuêrent à détrôner les dieux païens. Au moment où les peuples d'Europe, menacés d'une monarchie universelle se cramponnaient à leurs foyers, l'amour du sol réveilla les lécendes, les traditions, les dialectes. L'homme sensible du dix-huitièmesiècle, le Werther incarné par Gœthe, avait reparu transformé ; il était devenu dévôt, patriotique
etchevaleresque, condamnaitcomme unattentat
au culte du passé toute représentation païenne,
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hantait les nefs vothiques, célébrait Ja chevalerie et revenait aux naïvetés de l'inspiration nationale, à l'idéal mystique du moyen-àge, plus accessible au génie de la race que Îles formes simples et plastiques de la Grèce.
Frédéric Schlegel qui, dans sa Lucinde,
avait écrit ces mots :
Ma seule religion est d'aimer un genou
Un sein ferme, des hanches sveltes.…
Frédéric Schlegel s'était fait catholique.
Une école d'art se fondait, la Bible y remplaçait l'antique, l'inspiration succédait au modèle : on croyait aux visions, aux collaborations d’anges en des cellules d'artistes consacrés.
Alors une croisade s'organisa parmi les peintres, les sculpteurs, les architectes. Et de
même qu'on avait vu les partisans de Schlecel,
SR cs
poètes et romanciers, chercher dans le catholicisme une arme contre l'hellénisme paien de Gœthe et de Schiller, de même on vit partir pour Rome une pléiade d'artistes : Overbeck de Lubeck, Pforr de Francfort, Vogel de Zurich, Cornelius de Dusseldorf, puis successivement Schadow et Veit de Berlin, Schnorr de Leipzig, Führich de Kratzau en Bohême, Steinle de Vienne et d’autres.
Ils avaient choisi pour séjour un vieux palais en ruine, le palais de Saint Isidore, vivaient en cénobites, cheveux ras et les yeux baissés, se flattant de régénérer l’art, convaincus que le sentiment et le reflet de l’âme seuls sont capables de produire l'œuvre grande, originale ; que la forme copiée ne peut donner une émotion, que l'abus du modèle tue l'ins piration. Ils cherchaient pour leur art dans
la vie intérieure, dans les symboles du moyen-
âge une nouvelle substance spirituelle.
Ale
Cette école aujourd'hui transformée par suite de désertions, d’apostasies et de décès, avait laissé comme un dernier reflet la grande àme de Max Rhoda.
Mais contrairement à la plupart de ses prédécesseurs, entraînés par euriosité, par fanatisme, par esprit d'excentricité dans un monde illusoire, Rhoda s'était fait un système en dehors du monde et de la nature et s’y mouvait aussi tranquillement qu’un chat dans une vouttière.
Il niait l'objectivité du beau qu'il définissait avec Kant : l'expression symbolique du bien moral. La matière n’était pour lui qu’un hiéroelyphe grossier de l'esprit, le corps une enveloppe périssable de l'âme, dépouille impure, mince pelure d’os et de chair, participant à la chute et ennemie de Dieu. En peinture, la forme ne devait transpirer qu'à travers un
clair-obscur vague pour laisser à la fantaisie le
Doi
soin de se créer un monde supérieur à celui où nous véoétons dans notre suffisance, comme l'huître attachée au rocher. [miter la nature! horreur! qu'est-ce d’abord que la nature, sinon le reflet du moi intérieur que chacun arrange à sa guise? [1 fallait au contraire dépouiller la réalité de sa vie organique, la soumettre à son génie, lui infiltrer une âme — sur quoi l'œuvre d'art devenait, non l’évolution du réel en substance idéale, mais une conception idéale d’où la réalité peut être atteinte. Seulement comme il faut donner une forme à l’idée, il admettait comme type dans lequel il fondait son activité les symboles acceptés par les dogmes chrétiens.
Done il n'avait que faire d'imitation, d'étude ou d'expérience, le corps qu'il donnait à ses personnages n'étant qu'un moule, une carapace, un étui dans lequel il glissait un souffle.
« L'artiste tient à Dieu par quelque écoule-
ment de cet esprit qui a fait le monde » disait-il,
ÉD
l'artiste crée — avec le secours de la grâce et de l'inspiration.
Pour mériter cette grâce, il se livraïit aux pratiques ascétiques les plus rigoureuses, et d'après ces idées il ne représentait guère que certaines dispositions de l'âme : aspirations, angoisses, extases, ravissements ou ardeurs.
S'il s’occupait de la vie matérielle d’un saint ou d’une sainte, il leur faisait payer cette condescendance en les plaçant dans une composition baroque, inexplicable pour tout autre que pour lui, leur donnait un corps étriqué, anguleux, géométrique. Il poussait jusqu’au diaphane la discrétion dans la couleur.
: Quant aux maîtres de la peinture, quoiqu'il eût étudié à Venise à l’école des maîtres fougueux, habitués à réndre l'évidence et la limpidité des choses, 1l les méprisait sincèrément à l'exception de l’école ombrienne qui, pour
avoir essayé de glorifier l'humanité, ‘avait
conquis ses sympathies. Mais il préférait encore leurs prédécesseurs et surtout Fra Angelico di Fiesole qu'il considérait comme son ange gardien.
Il s’entretenait avec eux, les consultait comme s'ils eussent été ses contemporains. Il se prenait parfois de querelle avee Mantegna dont il n’admettait pas les tendances réalistes, d'autrefois il lui chantait d'une voix superbe un air du divin Cyprien de Rore ou bien un motet de Squarcia Lupo, le mélodieux Florentin.
Sans cesse agité, sous l'apparence du calme, du silence, il ne se reposait de ses travaux d'art que pour ergoter, disputer ou sophistiquer avec Platon, Porphyre et les Néoplatoniciens ou les Pères de l'Eglise. IL respirait avec délices les brumes philosophiques de Sweden-
borg. Les philosophes allemands, chinois, les
plus hérissés de formules, les plus embrous-
SÉTDONSE
saillés d’éclectisme ou de mystagogie lui paraissaient autant de clairs ruisseaux où il aimait à s’abreuver après le travail artistique.
I ne ressemblait à personne, il n'avait rien de national, rien de contemporain, quoique son nom füt celui d’un Allemand, mais il tenait surtout de sa mère par les grâces extérieures, les goûts et les instincts. [1 lui devait, en dépit de son ascétisme, le goût de l’élécance et du brillant qui perçait malgré lui dans les choses qui l’entouraient et jusque dans les soins minutieux qu'il apportait à sa toilette. Peutêtre aussi devait-il à l'élément slave une forte dose de fatalisme dans sa présomption à atteindre un idéal inaccessible, persuadé que le succès viendrait s'il savait le poursuivre avec ferveur et confiance.
En attendant, il vivait étranger à tout, voguant en un nimbe de rêves, toujours préoc-
cupé de ses affaires à lui, dans un monde
EN ve
inconnu d’où il paraissait sortir accidentelle-
ment quand on venait chez lui, où il se hâtait
de rentrer, quand on était sorti.
Agé de trente-cinq ans, Rhoda touchait à cet
état d'incantation morale et de maigreur physique qu'il appelait « l’état ardent -; aussi révait-1l une œuvre inspirée et terminait-il par Gabriel une série d'anges illustres commencée depuis quelque temps lorsque, dans la vie de l'artiste, survint l'évènement qui fait l’objet de ce récit.
C'était au temps des canicules, par un jour de chaleur qui faisait craquer le feuillage et rutiler le chaume. Levé dès l'aube, préparé par le jeûne et l'oraison, Rhoda s'était installé dans son oratolre moins exposé que l'atelier aux
ardeurs du soleil et travaillait, oppressé par
Op
un inexprimable sentiment d'attente. De la terre s'élevait un râle qui grandissait, s'enflait, s’'éloignait en bondissements sourds suivis d’une immobilité qui semblait arrêter la vie. Seules, aux champs, les cigales comme un appel désespéré crécelaient à grands cris. Des nuages cuivreux au ciel passaient, amoncelés comme des flammes d'incendie. Le soleil se voila tout-àcoup, les insectes se turent, les hêtres languissants frémirent.
Interrompu, l'artiste ouvrit la fenêtre pour voir ce qui se passait au dehors.
Des colonnes de poussière à l'horizon tourbillonnaient, s’enroulaient aux sapins ondulés comme un champ d'épis sous le vent. Le souffle atteignit les grands hêtres dont les cimes ployèrent. L'une des branches tordues s’abattit sur la porte, arrachée de ses gonds, et le vent
s'engouffrant au vide traversa l'atelier, hurlant,
heurtant, fouettant, saccageant vitres etchâssis.
Do
Rhoda, pressentant les symptômes d’une révélation, s'était jeté sur le clavier de l'orgue. Vous l'eussiez vu, phosphorescent sous le jet des éclairs, attaquer les grands jeux ou bien debout, l'œil ardent, les cheveux en queue de comète, confier à la toile un mystérieux message,alors que le ciel s’entr’ouvrait avec d’aveuglantes clartés. Une onde bleue jaillit, le sol trembla sous un terrible craquement. Marc Rhoda tomba foudroyé.
Représentez-vous dans les nuées d’or le soleil mystique figuré par l'Enfant Jésus contenu dans un œuf, emblème de tout ce qui fut engendré. Deux archanges planant au ciel écartent les nuages et dévoilent cette vision. Un ange, Gabriel, descendu sur la terre, annonce à la Sainte Vierge que d'elle naïîtra le rédempteur. La Vierge tient en main une fleur de lys, emblème de pureté, de science — car les feuilles
du lys, réunies en lignes paraboliques, forment
ms
la fleur, de même que l’art et la philosophie unis, quelque jour produiront des merveilles.
On voit au fond, sous un bois d’oliviers, 1a maison de Marie. Sur une échelle qui mène au poulailler perche une poule noire — c'est la poule aux œufs d'or, gage de la sagesse distribuée par les apôtres. L’échelle représente les degrés de la perfection, l'olivier symbolise l’huiïle sainte qui doit un jour spiritualiser l’art.
Imaginez le coloris de ce rébus dans une gamme conventionnelle en dehors des lois de l'optique, les vêtements drapés comme des feuilles de zine, le tout éclairé par un œuf strié de rayons jaunes, éclaboussé de rouge, barré de lignes équidistantes pour rappeler l'accord parfait de l'harmonie et vous aurez une idée de l'œuvre inspirée au mystique.
Rhoda gisait, bras étendus au pied du che-
valet et l’on voyait sur l’un des cadres une
irisation produite par l'inspiration fulminante.
re
Il reprit connaissance après un certain temps, ouvrit les yeux, tressaillit à l'aspect d'une oscillante lueur reflétée par les tuyaux de l'orgue et, comme 1l cherchait à se relever, son regard se figea dans l’abstraction de l’étonnement, de la stupeur devant le plus mexplicable phénomène,
Près de l'entrée apparaissait, sous une auréole de lumière, une jeune femme à genoux. Ses cheveux d'or, ses petites mains jointes en adoration sous une bouche humide lui donnaient la suavité des mignonnes figures enfantées par le génie de Fra Angelico.
Rhoda n'en croyait pas ses yeux, mais la vision pencha la tête, agita ses ailes roses, disparut dans un dernier reflet de la Jueur qui s'éteignit. En même temps de grands cris : au feu! au feu! annonçaient la servante Barbara qui sortait de la cave où elle s'était réfugiée, un
cierge bénit dans la main.
Voyant l'état pitoyable du maitre, elle s'élança dehors pour chercher du secours, mais rentra bientôt chassée par la pluie.
— La foudre est tombée sur le saule, qui a pris feu. le chien est mort, pauvre Wildmann! Loué soit le Seigneur qui nous a préservés! dit la vieille femme en se signant.
Rhoda dirigea ses regards vers l'endroit où il avait vu briller l’auréole, il aperçut le saule à demi consumé. De son feuillage, il ne restait qu'un petit panache vert, qui raclait encore la fenêtre.
Cette preuve matérielle d'incendie, ironiquement jetée dans l’allégresse du mystique, le ramena sur la terre. Il questionna la vieille, fit quelques pas, son corps était comme paralysé. Avec l’auréole trompeuse s’effaçait l’apparence du miracle. Avait-il rêvé? Avaitil été
l'objet d'une hallucination ? J1 poussa la con-
descendance aux choses réelles jusqu'à évoquer
la magie de ses souvenirs ; il compulsa dans sa mémoire les musées et les collections qu’il avait autrefois visitées ; 1l récapitula toutes ses créations, se remémora ses extases, mais rien, rien ne lui rappelait cette apparition qui grandissait en son esprit, s’éclairait par le souvenir, bien loin de s’effacer, et plus il se la rappelait, plus l'impression physique en devenait palpable. Il ne pouvait plus la chasser, elle s’imposait à ses organes en lui montrant les traits d’une individualité si saisissante, si neuve, si différente, si supérieure à nulle autre chose créée ou 1maginée quil crut pouvoir à l'instant la fixer.
Ayant pris sa palette, 1l traça l'ovale du visage, retrouva du coup la candeur, la suavité, l'attitude molle et chaste, les linéaments délicats de cette vision miraculeuse.
La torpeur de son corps avait disparu, 1l
sentait couler en ses veines un afflux d’allé-
gresse qui lui venait par les vitres brisées avec les flottantes fraîcheurs de la terre désaltérée.
Rhoda leva les yeux vers les nuées d'orage qui s'enfuyaient chassées par l’ouragan et murmu'ait :
— Si tu m'as choisi pour régénérer l'art, si je dois révéler au monde ton idéale beauté, accorde-moi la foi qui sauve et la lumière qui réjouit pour que je brille de la clarté des conceptions qui ont leur source dans ton éternelle
splendeur !
LS
Tandis que ces prodiges aux Trois-Hêtres s’accomplissaient, les gens du pays, excités par les suppositions d'un passant, qui racontait avoir entendu Le peintre chanter et jouer l'orgue au plus fort de l'ouragan, brodaient sur l’ineident mille récits saugrenus.
En général, les paysans, superstitieux en Thuringe, redoutaient un peu maître Rhoda et ses deux sentinelles, Wildmann et le saule que la foudre venait de frapper dans l'exercice de leurs fonctions. Il y avait entre ces deux êtres une affinité suspecte. La nuit, quand le chien dormait, l'arbre effrayait les passants par:
sa phosphorescence et réciproquement pendant
le jour, le chien noir aboyait. On ne connaissait maître Rhoda que par l’excentricité de ses habitudes. Il avait construit cette maison bizarre et vivait solitaire depuis cinq ou six ans, errant sur les bords de la Hôrsel, lisant ou méditant, vêtu de noir. Les protestants le traitaient de « catholique », grosse injure au pays de Luther, les catholiques l'appelaient « philosophe >, autre injure.
On disait aussi qu'il était toqué, ou plus poliment, en allemand, qu'il avait « sauté par dessus la raison >.
Ces cancans, il est vrai, ne trouvaient pas crédit dans la société courtoise d'Eisenach où l'air rêveur de l'étranger inspirait plus de sympathie que de curiosité. Il était riche et charitable envers les pauvres, tolérant pour les écoliers qui ne craignaient, en passant, de
grappiller les fruits ou les fleurs du jardin ;
on lui pardonnait aisément d’avoir rompu avec
un siècle qui ne lui semblait mériter qu’ironie et pitié. On se contentait de le plaindre et pour ne pas s’exposer aux dédains de sa hautaine condescendance, on respectait sa solitude.
Cependant la nouvelle du trépas de Wildmann et de sa fin tragique, transmise déjà sous forme légendaire, parvint à Eisenach jusqu'aux oreilles du capitaine baron von Schléwitz, au moment où cet officier était en train de noireir sa moustache grise de deux jours. Il laissa choir son cosmétique et, sans prendre la peine d'achever sa toilette, s'élança vers la Maïsôn Rouge pressentant une catastrophe.
Faisons la connaissance de cet important personnage. Le baron Romuald von Schléwitz était l'ami, le médecin, le pourvoyeur et le seul être vivant initié au ministère sacré de Rhoda.
Leurs premières relations remontaient aux
mamelles de l’université d’[éna qui les avaient
nourris ensemble quoiqu'ils fussent d'âge ct d'appétit différents, alors que Rhoda, au retour de Venise, où 1} avait passé deux ou trois ans, était venu se préparer par des études scientifiques à l’art de l'expérimentation mystique.Mais que Ja digestion avait été différente chez ces deux hommes si peu faits pour se comprendre ! Réunis en Thuringe après quelques années, ils ne s'étaient pas reconnus d’abord. L'un servait Apollon sous le cilice d’un cénobite, l’autre, ayant quitté la philologie, était devenu à Weimar un officier aimable, élésant et frivole, plus désireux de plaire aux ennemies de la patrie que de pourfendre leur maris.
Rhoda ne se souvenait de son condisciple que pour Pavoir un jour étendu raide sur la terre universitaire, bellement troué et balafré d'un coup d'épée. Ce souvenir servit de rappro-
chement, grâce à la nature bienveillante et
serviable du capitaine, soumis d'avance, par
otre
besoin d'amitié, aux rebuffades de l’ancien camarade.
C'était un ami sans égal que Schléwitz, très indulgent pour les travers de ses amis et les faiblesses de ses amies. Il avait vu le monde à travers son monocle, entre les plis des éventails à la cour de Weimar, — la moins frivole et la plus honorable des cours grandes et petites, vieilles et jeunes : une cour où l'on à la conscience des traditions glorieuses, non de cliquetis d'armes, mais de gloire intellectuelle qui faisait donner à la résidence le nom d'Athènes germanique ; une cour dont Îles souverains ont fait couler moins de sang que d'encre, provoqué plus de gammes, plus de trilles que de coups de canon, où l'on est informé de tout, du dernier roman à [a mode, du dernier opéra goûté, du tableau remarqué à Berlin, à Vienne, à Londres, à Paris. Schléwitz
avait souvent l'honneur de diriger les cotillons
et quelquefois de fournir les saillies, voire d’inspirer les conversations aux petits soüpers du château; ce qui n’empêchait pas qu'il füt un brave officier, mais trop conciliant pour ne pas préférer la musique aux bruits d'artillerie. Un peu mondain, un peu rouillé dans ses préjugés d'étiquette et de prérogative, mélomane enragé von Schléwitz était le compagnon le plus affable, le plus désintéressé, bien qu'il cachât ces qualités sous les dehors d’un homme qui ne s'étonne plus de rien et qu'il fût délicat jusqu’à l’extravagance quand il s'agissait d’une affaire d'honneur, de cœur ou de responsabilité.
Par suite d’une grave maladie qui valait à von Schléwitz un congé de convalescence. 1l s'était installé à Eisenach par charité pour Rhoda et malgré sa froideur, le voyant errer dans la vie, insensible aux choses visibles, la
tête sous son aile, comme les oiseaux pendant
la nuit ; par affection ensuite, lorsqu'il s'était
d'aposre
vu récompensé par une familiarité reconnaissante, à force de zèle et d'empressement discret, il avait fini par s’insinuer si bien dans tous les détails de la vie et jusque dans les émotions du peintre qu'il en était devenu l'organe supplémentaire, et Dieu sait ce que lui valait d’ennuis, de servitudes, l'amitié du Nazaréen qui ne descendait pas même de son nuage pour parer aux besoins rudimentaires de l'existence. En revanche, le capitaine avait le plaisir de serrer en publie Ja main de cette grande âme de la peinture symbolique dont il commandait le tailleur, le boucher, la ménagère et généralement tous ceux qui s'occupalent à retenir sur terre sa majestueuse enveloppe. Tant de privilèges valaient bien quelques sacrifices. Loin de se plaindre du servage, il en témoignait sa reconnaissance au maitre en faisant partout son éloge. Il le comparait à Saint Paul, le plus
gentleman des apôtres pour la dignité des
Re, e
manières. Lorsqu'il voyait la raillerie entamer l’un de ses travers, il tirait de son front cette réflexion : « Le génie a des raisons que la raison ne comprend pas ». Ou bien il montrait sa balafre : « De la prudence, messieurs, mon ami Rhoda n'est pas toujours commode ! »
Bref, il accomplissait scrupuleusement les devoirs d’une amitié dont il avait fait les avances et les amis s’aimaient chacun à sa façon.
Plein d'angoisse, l'officier, et grimacant dans ses bottes un peu justes, s’élançca sur la poudreuse chaussée qui le séparait de Ja Maison Rouge d'environ une lieue.
Aux inquiétudes du moment se joignait une appréhension plus grave, fondée sur l’incantation mystique de Max Rhoda, dont il redoutait depuis quelque temps les manifestations extra-
vagantes. [Il le trouvait si excité, si pâle, si
extraordinairement lancé hors de l’ornière
I PARUSE
commune qu'il s'attendait à voir lesprit surchauffé briser son couvercle : lui, Romuald von Schléwitz, devenait responsable du désastre et que faire ? Toute son influence morale jusque là s'était bornée à raccourcir d'un pied la houppelande du camarade lorsqu'elle s’allonseait démesurément. C’est en vain qu'il avait essayé de l’arracher à ses chimères en lui inspirant des désirs mondains. L'intervention de deux cousines laborieusement introduites à l'atelier n'avait pas mieux réussi. L'une d'elles, assez jolie, avait eu peur de Rhoda, Rhoda avait eu peur de l'autre qui était laide. En attendant l’essai d'une cousine artiste qu'il n’osait mettre en jeu, von Schléwitz s'était rabattu sur la musique qui seule faisait encore vibrer cette âme sensible, mais pédantesque.
Dans ce dessein, il avait même composé les paroles de quelques lieder afin de linitier aux
soupirs modernes, mais Rhoda retournait aux
PÉRAD Se
psaumes, aux hymnes, aux paralipomènes et se replongeait jusqu’au cou dans la quintessence de l'absolu.
Les craintes du capitaine se changèrent en remords lorsqu'il aperçut le chenil enfumé de Wildmann.
Rhoda perché sur une échelle était en train d’attacher ses charmilles qui avaient beaucoup souffert pendant l'ouragan. [1 sauta de l'échelle lestement pour souhaiter la bienvenue à son ami, le fit entrer à l'atelier, lui serra la main avec une allécresse qui contrastait avec ses
habitudes de docteur en rabat.
Désirant profiter de ses dispositions, le capitaine lui raconta les commérages qu'il avait recueillis sur son compte et ne se fit pas faute de souligner les drôleries, espérant indirectement lui reprocher ses mœurs bizarres.
— Je suis devenu chez les pharisiens comme
un airain sonnant, Comme une cymbale reten-
ERA ie
tissante, répondit Rhoda. [ls ne t'ont pas trompé s'ils t'ont dit qu'un prodige s'est accompli dans ma demeure, mais nul ne sait qu'aujourd'hui les mystères du monde invisible brillent à mes yeux comme une lampe inaccessible aux incrédules. — Rhoda montrait du doigt sur un cadre doré les traces du fluide électrique. — Regarde cette transformation des couleurs.
Comme le prophète Kzéchiel, j'ai vu venir le tourbillon du vent, une grosse nuée, un feu qui l’entourait et une lumière qui brillait tout autour. Mais Dieu, sur le char enflammé de sa colère, Dieu m'envoyait la bonne nouvelle! J'ai vu l'ange de la Beauté resplendir à travers Les rayons d'une gloire. J'ai senti sur mon front l'éclat d'une aurore nouvelle : il vient, le jour où je renverserai le vase d'impureté amoncelé par ceux de mes confrères qui se sont fait des images de tout ce qui est en bas, sur la terre !
Excuse mes emportements... — Rhoda sourit
UP Re
et de nouveau tendit la main au capitaine : — J'ai répandu sur ta gaité mes larmes, quand je voyais mes rêves prêts à monter au ciel retomber sur la terre... Tu as été pour moi un ami sage, fidèle, plein de prudence pour bâtir un temple au Seigneur et un palais pour moi.
— Parbleu! Marc, il n’est pas malheureux que tu t’aperçoives un jour de ton humanité!
interrompit von Schléwitz, inquiet de l'éloquence hyperbolique de son ami. Loin de moi la pensée de contester la valeur de tes œuvres, mais l’amitié est soucieuse, je me demande si la peinture est apte à révéler le monde intérieur où tu vis... je sais qu'une œuvre d'art est toujours une allégcorie, Le peintre ne peut exprimer la pensée que par un symbole, en imitant une action ou une attitude... mais nos actions intérieures ne peuvent être rendues visibles par des
lignes ou des couleurs. La musique t'offrait un
moyen plus puissant de persuasion, étant par
excellence la langue de l'émotion, l'alpha et l’üméga du langage parlé, plus rapide que la poésie, plus puissante que le geste. La sensibilité obéit aisément à des rythmes qui s’incarnent, se changent en mouvements sonores et se propagent en réveillant en nous le mirage des objets qui ont frappé nos sens. Quand il tonne dans une symphonie, c'est le tonnerre que l’on entend, c'est l'éclair que l’on voit, c’est la terreur que l’on éprouve.
— Si je n'avais à ma portée d'autre moyen d'imitation que les objets qui m’environnent, répondit Rhoda, je n'essayerais pas d’incarner ce qui est absolu, éternel. Mais une image s'impose à mon intuition, je pressens l’Invisible: il vient, le jour où je révélerai la glorieuse et idéale beauté. |
Rhoda, les bras croisés, les regards noyés dans l’espace, paraissait suivre avec extase une
image invisible.
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NE ee
— Jl nya point d'art qui ne se fonde sur l'impression des sens, dit von Schléwitz.
Il quitta l'atelier, parcourut la maison de la cave au grenier, inscrivant avec soin les provisions qui devaient être renouvelées par son domestique. Il apprit que le maître était devenu gai depuis l'orage et se fit raconter par Barbara les évènements de la journée.
Barbaraeutunregard vague qui était comme un reflet du maître, baissa les yeux, balbutia :
— Vous savez, monsieur le baron, qu'il s’est passé ici des choses..! s’il est vrai comme on le prétend, qu’un objet foudroyé peut guérir les malades, nous pourrons faire toucher notre prie-dieu.
— Quel prie-dieu? demanda von Schléwitz.
— Mais le prie-dieu que j'avais placé comme toujours sous la lampe à sa place ordinaire, qui s’est trouvé plus avant, mis en travers près de
la porte, sans compter que la poussière en avait
pre
été enlevée au milieu du dossier et sur le siéger» comme si quelqu'un s’y fût agenouillé. Nous l'avons remarqué, parce que tous les meubles étaient couverts de sable à cause du vent... et puis cette bonne odeur de lavande que Mr Ja comtesse de Leerwaden, que Dieu ait son âme!
où jai demeuré vingt ans, mettait dans son mouchoir et quelquefois sur son linge.
— Vous navez vu personne, Barbara!
— Personne: c'est mon maitre qui m'a fait remarquer tout cela lorsqu'il fut revenu de son évanouissement et nous avons pensé que c'était un miracle.
Von Schléwitz, habitué au verbiage de Barbara n’y fit guère attention. Rentrant à l'atelier, il tira de sa poche un rouleau de musiques ct s’assit devant l'orgue en vertu d'une convention de liberté mutuelle qui permettait à chacun des amis de faire ce que bon lui semblait sans
soccuper de son voisin. Mais tandis que ses
Fait tra ee à
doigts caressaient les touches du clavier, il ne put s'empêcher de jeter un regard d'envie et de curiosité sur le mystique, qui se tenait debout un livre en main, contre un balustre aux pieds massifs, ses abondants cheveux pendant sur les épaules, sa main longue, aristocratique, campée sur la hanche dans cette attitude guerrière et méditative que Lucas Cranach donnait à ses prophètes, également prêts à feuilleter la Bible ou à tirer l'épée.
Ils passaient quelquefois des heures, obéissant à leurs instincts contraires et s’oubliant l'un l’autre avec la même complaisance. Tandis que Rhoda s’enfonçait dans le vague des déductions, des conjectures, le capitaine rimait,
tapotait, lançait des roulades. L'orgue et le
piano étaient les revenants bons de son séjour
à Eisenach et les baromètres de son humeur.
Avait-il à se plaindre de la moindre corvée, on
le voyait aussitôtaccourir, tomber sur le clavier.
nant we rie sans reg 2 me ESS —
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C'était un rhume, ce jour-là, qui servait de prétexte à son impatience, impatience que l'attitude nouvelle de Marc et les récits de Barbara n'avaient fait qu'augmenter.
Pendant que Marc peignait, le capitaine chantait, toussait et, tout en chantant, bougon-
nait :
J'aime les yeux noirs d’une belle
Ombrés de cils longs et soyeux
— Sacrebleu ! j'en suis pour mon sol ..!
Ils sont rangés en sentinelles Pour la préserver, la cruelle,
Pour la préserver de mes feux
A cetendroit, lecapitaine fut prisd'une quinte de toux qui le mit de fâcheuse humeur. Il reprit
cependant après avoir déversé sa bile :
PE rer rt reims
Eee
À chaque nouvelle rencontre Son cœur battait sous son beau sein C'était le tic-tac de la montre
Qu'elle avait pendue à dessein
— Par la foudre !
Pendue à son cou de satin.
__ Romuald, mon ami, au lieu d'entremêéler votre chant de dissonnances oiseuses, ne vaudrait-il pas mieux l'accompagner comme il convient... |
Déposant son volume, Marc s'approche du piano, au grand ébahissement de Romuald von Schléwitz. La pensée que Marc Rhoda daignât prêter l'oreille à ses marivaudages ne lui fût point venue en tête, à l’état de supposition. De là à cette complaisante participation, il y avait toute une révolution morale qu'on
ne pouvait raisonnablement pas attribuer à
l'électricité.
Le peintre musicien fit un accompagnement, prit sa palette et se mit au travail comme s'il venait d'accomplir un acte naturel.
Von Schléwitz répétait la lecon, tout en observant l'impression joyeuse et l’assiduité du compagnon, d'autant plus étonné que le sourire de Rhoda et le plaisir qu'il prenait à considérer la peinture paraissaient annoncer une métamorphose. Malheureusement, l'expérience de critiques mal accueillies ayant mis l'officier en défiance de ses jugements en peinture, il s'était décidé à ne plus regarder des choses auxquelles il semblait ne rien entendre. Cependant il ne fut pas maître d'un regard à la dérobée et, voyant Rhoda peindre une tête de femme jeune, fraîche et jolie, l'impression qu’il en ressentit vainquit tous scrupules.
— Bravo, Marc! tu redeviens homme, il y
a du sang sous cette peau. |
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Rhoda pâlit et frémissant, se leva de son siève. Von Schléwitz avait oublié que Fappréciation du vulgaire pour le mystique était une condamnation, la flétrissure même de l’œuvre. Mais il était trop tard. La toile vola face contre terre à cinq mêtres du chevalet. — Misérables empoisonneurs ! s’écria Rhoda d'une voix tonnante, apostrophant les maîtres de la Renaissance qui figuraient par des copies au haut de l'atelier. Il interpella Raphaël, le Corrège, Titien, Paul Véronèse en termes des plus violents et ne se calma qu'en voyant von Schléwitz qui se tenait derrière un châssis, ne sachant sur quel pied danser.
— Ma carrière, dit-il, est remplie d'épreuves.. Je me suis oublié trop longtemps parmi les idoles, leur palette charnelle m'éblouit.… J'ai flétri, grâce à leurs lecons, la pureté de
la colombe qui m'apportait le gage de réconci-
lation. Tu m'as arraché le bandeau des yeux.
pe er
Il eut un rire glacé, prit le bras de von Schléwitz et s’approchant du piano :
— Si nous faisions la ritournelle…
Le capitaine, sans rien comprendre à la mention de cette colombe qu'il prenait pour une métaphore familière au langage symbolique de son ami, écoutaitles accords de Rhoda, confondu de tant d’aberration et avec cela de sang-froid, de raison. Voyant l'abandon, la familarité
persister dans les manières de son ami, il
en revint à sa première conclusion qu'une
rénovation morale s'opérait en Rhoda. Et
comme l’ami gardait pour lui le secret de l'apparition, il oublia les péripéties de cette visite et ne songea plus qu'à se féliciter de partager la confiance d'un homme si mysté-
rieux, Si extraordinaire.