XAVIER DE REUL IT
maient ses ceux petits enfants. Harcelé par les préoccupations matérielles, le temps pris par des nécessités qui l’'empêchaient de poursuivre son œuvre, il donna son effort par intermittence, à de longs intervalles, dans la terne grisaille d’une époque hostile aux travaux littéraires et dans un milieu peu disposé à les suivre ‘et à les accepter. Ses méditations, faites de joies évanouies, d'images douloureuses, de projets irréalisés, l'accompagnèrent jusqu'à la tombe. Les années s’écoulèrent pour lui dans ce lourd isolement auquel il avait fini par se résigner. Cependant, de sa nature heureuse et de son insouciante jeunesse, il avait gardé une gaîté réelle qui le sauva de l’amertume. Il conserva la faculté de s’amuser de la vie, d’y mêler une pointe de satire et cela dura jusqu’au jour où la mort, subi-
tement, l’abattit.
C’est presque un lieu commun que d'affirmer l’incompatibilité de l’art et de la science. On les considère comme opposés de nature, saisissables par des facultés fort diverses de l'esprit. On se plaît à considérer l’une comme faite de précision mathématique, enfermée dans un cycle rigide, tandis que l’autre ne connaît ni lois ni règles et ne
dépend que du caprice et du hasard.
INTRODUCTION
Quelques individualités supérieures font exception. On sait que Platon composa des tragédies avant d'écrire ses dialogues, que Lucrèce fixa sous la forme poétique la somme des sciences naturelles de son temps et l’on accorde quelque connaissance au Virgile des Géorgiques. On n’in- siste point sur le savoir hautain de Dante ; on passe à côté dés théories positives que Boccace émit sur les fossiles et l’on se plaîittrop à considérer en Pétrarque l'amoureux de Laure. l’auteur des chansons et non pas le philosophe des traités latins d’où la science, telle que pouvait la saisir un homme de son temps, n’est point absente. On ne s'étonne plus de trouver Descartes ou Pascal cités dans les manuels de littérature comme de fort grands écrivains et, dans des manuels d'histoire des sciences, comme des savants forts respectables. Tout cela est plus ou moins habituel; l’accoutumance a pour résultat d’'émousser l'attention. Mais lorsque Léonard de Vinci se révèle artiste admirable ;et savant puissant, certains, déroutés dans leur conception de l'homme, parlent d’un être hors nature et lui jettent l'injure d’une impossibilité.
I1 y à en Léonard le rayonnement d’un génie unique. IL est énorme par la puissance des facultés, non par la matière de leur application. D’autres que lui, modestes et presque obscurs, ont touché à des choses diverses, confondu en un égal amour le monde du rêve et celui du savoir. Le physio-
logiste Albert Haller aimait les lettres ; il laissa quelques