‹ Le peintre mystiqueChapitre 28 sur 49 · DE · texte numérisé non relu

DE

n'êtes pas en train, maître, j'abuse de votre patience... peut-être de votre santé.

Mais le maître eut un geste d’effroi :

— Votre visite est un bienfait,restezencore, je crois entendre une voix d'ange célébrer une nouvelle gloire parmi Les bienheureux. Racontez-moi votre Carrière...

Le mot fit sourire M" Selly. 3

— Oh! ma carrière! J'ai vécu dans les bois jusqu'à l'âge de treize ans. Mon père était inspecteur forestier à Berka, près de Weimar ; ma marraine m'a pris Chez elle après sa mort, pour me donner les façons de la résidence, mais Je balais aux pompeuses visites des gens de robe qui venaient chez mon oncle — un ma- . gistrat pompeux lui-même, un homme qui portait en breloque une balance de la justice pour

se rappeler ses devoirs. Je ne respirais qu'aux

Pr nee

vacances, quand je revenais à Berka chasser aux. écureulls. :

— C'est bizarre, dit Rhoda, lorsque j'étais enfant, je chassais les chauves- souris dans la

tour d’un couvent de Pragüe.

Cette similitude de goûts cynégétiques amusa beaucoup les deux artistes.

— Oncle Werner, reprit M Selly, mourut la même année que mon père; il y eut dans les deux familles un complet désarroi. Je fus soumise à un tuteur, celui-ci m'envoya dans une de ces pensions cosmopolites où l'on achève l'éducation des demoiselles qui n’ont jamais rien commencé. (Jétait au lac de Neuchâtel, je me croyais embarquée sur un steamer parmi ces jeunes étrangères nées de pères inconnus. et de mères voyageuses. La nourriture était insuffisante pour mon appétit forestier. J'at. tappais d’affreuses migraines dans les dortoirs

bas et étroits. Parmi les maîtres et les mai-

RTE AMRE … : 5 = —————"#——

tresses, le seul professionnel était un médecin, encore nous soignait-il gratis, bien qu'on nous fit payer chèrement ses visites.

C'était un jeune homme pauvre, très savant, très discret, d’une santé fragile. Il m'avait prise en amitié, par une certaine communauté de mépris pour l'institution. Il me prohibait les études comme inutiles et dangereuses, me forçait à peindre en plein air et daignait croire que j'aurais un jour du talent. J'étais flattée. Jeunes tous deux, orphelins, abandonnés et, comme cela arrive quand des jeunes gens essayent de se consoler mutuellement, 1l dépassa les bornes du dévouement, je me montai la tête à la pensée de le soigner, de le guérir. IF m'épousa et nous allâmes, pour motif de santé, nous établir aux bains de mer à Blankenberghe. C'est là que j'ai fait mon calvaire. Thécla naquit après la mort du pauvre Selly.

J'avais usé toutes mes ressources pendant sa

maladie et comme j'étais mariée contre l'avis de ma famille, il ne me plaisait pas de crier au secours. Je pris une grande résolution, je voulus être peintre. Je me levais avant le jour pour croquer des moulins à vent; je peignais à l'eau et à l’huile, la terre, la mer, les bêtes, les gens. Pendant l'été tout allait bien. On sintéressait à la pauvre veuve, les artistes belges m'encourageaient et surtout 1ls me conseillaient.. Oh! les conseils, il en pleuvait, tous différents, contradictoires. Mais il pleuvait aussi de l'eau, il neigeait, il grélait, lorsque je travaillais, l'hiver, chaussée de sabots dans le sable tourbillonnant. La nostalgie me prit. Je revins à Weimar avec mes espérances délayées dans un gros carton rempli d'études, de dessins, de croquis.

Ce fut d'abord une surprise que l’exhibition de ce moi solitaire qui ne ressemblait à

personne, peut-être à rien. — « Oh! voyez

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donc ces gazons verts, ces toits rouges!

s'écriait-on: — ah! ca, d'où sortez-vous ?» Je me fâchais : — Je n'ai pas été à l'école, c'est vrai, je ne connais aucun de vos assaisonnements académiques et culinaires, je travaillais d’après nature. — « Oh! joli, avec quels yeux regardez-vous? Vous ne.savez donc pas que la nature est grise à cause de la couche d'air qui doit exister entre les objets? » Un autre soutenait que la couche est bleue, un troisième. m'assurait que la conjonction picturale entre le soleil et la terre pourrait bien être chocolat. C'était l'opinion d’un grand peintre que mon rouge effrayait comme les flammes d'enfer, un paysagiste idéal, un professeur considéré, M. de Blauenweide qui peignait des aurores d’un ton de beurre fondu, des crépuscules à la framboise, des châteaux lécendaires en sucre candi. Je lui fus présentée. II me montra son atelier

à l’école de peinture et, comme nous en sor-

tions, me demanda ce qui m'avait le plus

charimé. Je lui répondis sans malice : — La vue d'en haut sur la campagne. — Cette réponse

attira sur moi l'attention de gens qui, probablement commençaient à soupconner un art au-dessus des nougats du paysagiste idéal.

Dans notre petit trou d'Athènes thuringeoise à cette époque soufflait sur les arts un vent de renouveau.

Pour réveiller les souvenirs et renouer les traditions, on avait, le même jour, à l'occasion de l'anniversaire de Goethe, inauguré la statue de Herder et joué au théâtre le « Lohengrin> de Wagner, alors inédit, Les vieux marbres avaient tressailli. L'Europe entière nous regardait.

Mais de quoi vais-je vous parler? Vous connaissez nos querelies de parti...

© — Moi?je n'ai pas mis les pieds depuis deux ans dans votre ville! Continuez, je me crois

au gymnase, à la récréation, s'écria Rhoda.

— Alors vous ignorez que les partis ont cessé de se saluer, qu'ils sont séparés, divisés jusque dans la Kneipe; que les uns, les classiques — je parle des paysagistes — boivent du vin et mangent du fromage suisse en l'honneur de Calame, tandis que’‘d’autres, sympathiques aux Ruysdael, aux Rubens, aux Teniers mangent du fromage de Hollande et boivent de la bière en témoignage de leurs attaches aux maitres du xvn* siècle. Les Flamands étaient à la mode à l'Ecole de peinture et j'arrivais de Flandre. Un Anglais. par hasard, m'acheta deux aquarelles faites au pare, d’après nature, — un crime de lèse-Académie. Qui, dans l’école de Blauenweide, jamais avait vu peindré un tableau d’après nature? Mon oncle Meyer, qui habite à Weimar la maison de M"°de Stein, me voyant compter des guinées, s’offrit à m'installer chez lui et me fit faire un atelier dans le grenier

de l’'Hélène de Goethe: c’est là que vous me trou-

verez l'hiver, si vous venez me voir; au printemps, je suis à Gotha, chez Marraine. Au mois de mai la nature a des tons enfantins, des bécayements de pousses qui s'improvisent à l’aquarelle... L'été je peins de préférence à l'huile, au pays d’Ilmenau, mais la grande presse est en automne.

L'automne a pour moi quelque chose d’excessif et de stimulant : ces orchestres de vent, ces courses de nuages, ces cucillettes de fruits odorants me donnent la sensation d’une grande fête d'adieu. Je me sens dans le train et je peins des choses folles.

— Oh! Quelles choses...? demanda Rhoda que ce babil intéressait de plus en plus.

— Entre autres folies, l'an dernier, j'ai fait le portrait d'un ami d'enfance, un vieux prunier qui se chargeait à en mourir des plus belles reines-claudes. C'était chez mon cousin von

Schléwitz ; autrefois nous passions là. des

heures à chasser les beaux papillons que les prunes attiraient. Un fruit venait-il à tomber, Romuald s'élançait pour le capturer, l’essuyait délicatement et, galant comme il l’est encore aujourd’hui, l'ouvrait pour m'éviter la surprise d'une guêpe.… C'était exquis de mordre à belles dents la prune fraîche.

— Vous me donnez envie d'imiter Romuald, dit le mystique un peu jaloux, excité par le parallèle, peut-être alléché par une description qui üraillait son estomac creux de trois jours. Et voyant son modèle sourire à la corbeille de

Barbara, il posa sa palette et ajouta : — Nous

trouverons mieux que cela, venez voir mon.

jardin.

Il ouvrit une porte et précéda son hôte sous une arcade de charmille qui menait au jardin. | FE À l'aspect de l’enclos, M° Selly eut un

mouvement-de surprise :

— Oh! c’est le paradis terrestre!

L’excessive chaleur avait jauni les pampres, roussi les feuilles et müûri prématurément les fruits qui pendaient en lourds chapiteaux au haut des poiriers mordorés. Parmi les coings vermeils, les pruniers au ton 1l’améthyste, le long des chemins rouges s’alignaient des cordons de pommiers en rinceaux, fleuronnés d'apis, de reinettes d’or, decalvilles nacrées. Rhoda, longeant le mur de l’oratoire, cueillit une pêche à l’espalier, l'ouvrit pour montrer la pulpe rose, en offrit la moitié.

— C'est une pêche anonyme que j'ai gagnée par les soins du greffage, dit-il, du même ton qu’il eut dit : ceci est mon corps, ceci est mon sang. | ù — Je vois avec plaisir que maître Rhoda tient encore à la. terre, répondit M Selly, mordant au fruit du bout des lèvres. Sa gaîté

se figeait.

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