METRE
Le contraste du jeune homme pâle en cette ardente, expansive fécondité lui rappelait un tableau d'Albert Dürer, le Christ au jardin de Gethsemani. Dans la frémissante solitude s'élevait une angoisse portée sur l'aile des abeilles dont le bourdonnement solennel, de plus en plus envahissant, lui révélait un drame qui ne peut s'exprimer par des paroles. Les pinacles épineux de houx, les passiflores tondus évoquaient à sa fantaisie de sanglantes images. Une immense pitié lui descendit au cœur.
— Vous vivez absolument seul, maître ?
Jui dit-elle, d'une voix qui s’attendrissait.
— Seul avec mes pensées, répondit Rhoda, mesurant des yeux son domaine.
Il appella Thécla, la mit sur son épaule afin qu'elle atteignit aux branches d'un prunier quil voulait opposer à l'arbre du
cousin.
L'enfant grimpée sur l'arbre cueillait les prunes blondes, les laissait cheoir aux mains. du maître sur une feuille de choux et poussait des cris de plaisir.
M°° Selly ne riait plus. La compassion chez elle était la favorite maîtresse, elle se prenait d'admiration pour ce martyr, qui vivait dans un monde à lui de là vie des héros, au-dessus des instincts vulgaires. La contagion du sacrifice, insensiblement, la gagnait.
Des prunes blondes, ils passèrent aux brugnons, aux rousselets musqués, puis ils s’assirent sur un: banc, dans une loge de verdure entourée de glaïeuls, de soleils, de chrysanthèmes. L'enfant choisissait les fruits mürs, les offrait à la ronde avec toutes sortes de suggestions câlines.
M'°° Selly, toujours muette, écoutait bruire les abeilles qui butinaïent les tournesols. Ces
orands yeux égarés de fleurs, dans la chaude
polychromie, cette orgie de plantes ogivales et d'arbres mutilés luicausaient un insurmontable malaise. Rhoda devinant une compassion, peut-être une sympathie, baissait les yeux, tressaillait au contact des mains qui se rencontraient dans le partage des brugnons veloutés, des rousselets dorés.
— Et vous travaillez toujours seule, dit-il, d'une voix haletante comme s’il répondait à un pressentiment.
— Seule: avec ma fillette et mon chien...
Mais j'adore la campagne, puis, il y a dans mon art tant de chose à apprendre ! Chaque arbre a sa maïère d'être devant le soleil et le vent, à moins qu'on ne la contrarie... — Elle regardait avec une expression de compassion poignante les buis rigides, les poiriers en quenouilles, les houx taillés en cintres. Klle ajouta cette réflexion : Nous aussi nous venons
au monde avec des aptitudes, c'est la dot de
nature. Je me suis laissée dire par mon cousin que vous avez une âme née pour la musique.
Il m'a chanté de vous certaines mélodies, entre autre une adorable « chanson de Mignon » qui donne le frisson.
— Une « chanson de Mignon >! fit Rhoda, sans répondre implicitement.
— Oh! je sais, ce sont là des pêchés de jeunesse dont vous n aimez pas à vous souvenir... Mais ne pensez-vous pas qu'il soit imprudent de mentir à sa destinée ? Tous vos amis regrettent que vous ayez pris la palette.
Rhoda qui suivait vaguement la pensée de sa muse, un peu déconcerté, lui répondit :
— Dieu seul est infini, c’est vrai, l’homme est limité par la brièveté de sa vie, peut-être
devrait-il s'enfermer dans un cercle.
— Eh bien! vous me direz si j'ai eu tort de sortir de mon pot au feu, reprit l'amie, s’adju-
geant le blâme infligé par elle, je vous montre-
© : Le
rai mes études. — Elle ajusta son chapeau, se ganta. — Vous ne ferez rien aujourd'hui, voici le soir, et nous avons à parcourir près d’une lieue.
Is firent quelques pas hésitants comme des gens qui ont peine à se séparer. Rhoda cueillaït des chrysanthèmes, des glaïeuls, des pensées qu'il fixait aux cheveux de Thécla. Ils arrivêrent ainsi devant une barrière.
— Maintenant, il me reste une grâce à vous demander, dit Me Selly.
Les yeux du maître s’'épanouirent :
— Tout ce que vous voulez, Madame.
— Vousnegronderez pas Barbara: c’est par mon ordre qu'elle vous servira ce soir à souper.
Rhoda rougit, serra la main que M Selly lui tendait.
Mère et fille sortirent de l'enclos, po un sentier par les sapins.
Rhoda les regardait s'éloigner, disparaître
comme d'une lampe vivante éclairant le che-
min. Le jour fuyait, on n'entendait aux alentours qu'un vague bruissement fait d'échos alanguis, une palpitation qui sortait du cœur de la terre comme un immense désir, après un jour de grande chaleur.
Rhoda ne pouvait quitter son jardin. On y respirait un air d’apaisement, de suavité, de fraîcheur, traversé d’adorantes effluves: c’est ainsi qu’il se figurait l’extase, — un état d’aspirations vagues, mêlées d’espérances sans fin.
Il fit un accueil passionné au souper commandé et trouva le soir sur l'orgue un hymne inspiré sur les paroles de l'Écriture :
« La lumière est sans vie si ses rayons ne viennent de ta grâce, si ton éclat ne perce
l'obscurité du néant et de la tristesse. »
Séraphine Selly, âgée de trente ans, sans être bien jolie, réjouissait les yeux par une harmonie de mouvement, par une impression d'équilibre entre les aptitudes physiques et les dispositions morales. Son regard pénétrant mais doux, ses lèvres fermes, son front d’où s'effaçait une ride éphémère au moindre mot de sympathie, trahissaient l'expérience de la vie. Elle marchait d'un pas raccourci, lestement, comme un cheval ardent que retient une volonté et semblait toujours prête à se mettre en voyage, toujours en condition, chaussée, gantée avec le plus grand soin, quoique sans
souci de la mode. Elle ne souffrait aucune
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entrave, n'accéptait rien d'autrui. C'était une personne coulée d'un seul jet, à qui l'éducation n'avait rien ajouté, rien Ôté, un sauvageon qui ne prospérait qu'en plein air. Quand elle était lasse de la ville, elle s’en allait aux champs humer ses souvenirs d'enfance, revenait avivée avec du rouge aux lèvres et au cœur des désirs qui se résolvaient en peinture dans le secret de l'atelier. ;
Bien qu'elle fût sortie sans rancune des épreuves de la vie, elle gardait de ses mauvais jours une pointe d'ironie qu’on prenait pour de la gaité, qui s'exprimait par un sourire devant la faiblesse du prochain et cachait une ardente, excessive sensibilité.
Au fond mélancolique, elle se consolait du passé par la pensée qu'il y a dans la vie, audessus de l'illusoire recherche du bonheur, la conscience du malheur d'autrui, par laquelle
nous tirons parti de nos propres souffrances
comme d’une substance qui peut encore faire le bonheur des autres, en leur épargnant les épines qui nous ont blessés en chemin.
Sympathique aux gens passionnés, elle.
avait pénétré chez Rhoda par suite du récit du cousin qui, tout en excitant sa curiosité, n'osait, par crainte du contraste, mettre en présence des caractères et des tendances diamétralement opposés. L’enthousiasme avait suivi leur première entrevue, grâce au piquant de l’aventure, à l'attrait du mystère, au prestige du personnage, qui vivait en dehors des joies ordinaires, comme elle croyait avoir vécu, mère et veuve, dans la compensation du sacrifice.
Et, comme elle contenait à côté de son art une puissance de sympathie que n’absorbaient ni la peinture ni la maternité, elle regardait comme un devoir de consacrer à Rhoda ce capital improductif, pour le restituer aux arts, au
monde, à la postérité.
Ainsi la conversion du maître était devenue le grand œuvre, l'objectif de sa vie. Quelle gloire aussi d'opérer ce miracle à l'insu du cousin, maloré lui ! Le hasard voulait que von Schléwitz, absent, ne fut point en tiers dans cette entreprise qu'elle dirigeait à ses risques et périls, mais avec la conscience d’un devoir à remplir. |
Cependant Rhoda, depuis sa visite à l'hôtel du Lys, n'avait plus reparu chez elle.
Ils se rencontraient dans les champs, bien que la Muse prévoyante se fût faite son élève, jugeant que le mystique pourrait peut-être la tolérer chez lui en sa qualité d'ange miraculeusement apparu, mais qu'il faudrait d’autres raisons à opposer aux incrédules.
Le hasard complaisant les réunissait en plein air. Là, Séraphine révélait à l'artiste
égaré la notion d'une beauté ignorée ou mécon-
nue, qu'elle lui suggérait par la contagion du plaisir qu'elle en éprouvait elle-même.
IL commença par s'étonner devant cet univers physique qui jusqu'alors n'avait été pour lui qu'un chaos de matière et d'agents aveugles. Puis le monde à ses yeux se peupla de cénies inconnus, éclairs de vie embrasant la matière, animant l'inertie. Tous ces agents de l'atmosphère, ces génies ignorés, quoique visibles, il les voyait maintenant en activité, déplaçant, transformant les atomes de la terre, changeant la face de la nature et roulant dans les cieux attelés au char du soleil. |
Cette vie de la vie, en ses transformations, avec son système grandiose d'attractions tou- Jours renaissantes lui révélait dans la nature une dépense infinie d'amour, d’où résultait la grande beauté, la suprême harmonie dans le concert des vibrations cosmiques. Cette âme
aimante et prolifique de lunivers, il la ressen-
tait maintenant non par les yeux, car il-étart indifférent à l'ordonnance des formes et des couleurs, mais au dedans, par son esprit, en se mettant en communion avec la vague et mystérieuse pression de vie qu'il sentait tressaillir et se révéler en toutes choses, à mesure qu’il reconnaissait entre elle et lui l’affinité d’une sympathie — sympathie qu'il s'expliquait d’ailleurs, se croyant touché par la grâce depuis son contact avec le tonnerre.
Mais comme il se méfait de la séduction, Rhoda passait sa vie en des alternatives de doute, de désir, d'attente ou d'espoir.
Quand il rencontrait Séraphine, il éprourait ce frémissement que l'on éprouve à l'approche d'un grand danger ou d’une joie suprême. En la quittant, 1l sentait s’éteindre son être et quand, pour suppléer au manque
de vie qui se faisait autour de lui, il essayait
Eire
de reproduire par le pinceau telle scène, tel effet qui lui rappelait un plaisir partagé, il n’arrivait à reproduire qu’un fac-similé privé d'âme. | |
Non qu'il n'eût l'âme d’un artiste, mais parce que l'idée qu’il se formait des choses ne pouvait se réaliser sous une forme plastique.
Rhoda ne voyait la nature que par les yeux de M" Selly, mais il la sentait au dedans de
lui d'autre façon, avec une sensibilité exaltée
jusqu'à la douleur ou l’extase; et quand le musi-
cien posait les mains sur le clavier, aussitôt la vision de la vie révélée se transformait en harmonie, capable de donner l'impression, la sensation éprouvée. [Il devenait à volonté harpe du vent, murmure de l’eau, clair dé lune, trille d'alouette. Il peignait par Poreille, voyait par le son et revivait comme un écho en ces résur-
rection d’âmes, d'instincts, de bruits, d'aspira-
tions qui lui rendaient les émotions au delà de la chose vécue.
Sur les instances de M° Selly, un jour, Rhoda consentit à peindre une étude en plein air.
Ils partirent d’Eisenach au matin, avec un âne chargé des outils, des provisions de bouche et, par dessus, Séraphine et Thécla qui n'avait plus rien de cupidonesque aux yeux du mystique.
C'était à la fin de septembre, après une elée blanche, un de ces matins frais, vaporeux où le gazon scintille, où les objets noyés dans le brouillard semblent flotter autour de vous. . à et là dans le voile d’argent un ciel bleu souriait ; l’on entendait un invisible, mystérieux babil d’hirondelles assemblées au moment du départ.
Ils traversèrent le Drachenschlucht, porte
étroite, forée entre deux roches massives. L'âne
en avant trottait, éperonné par la fraicheur. Rhoda suivait cette fuite en Egypte, entre les parois ruisselantes qui semblaient monter jusqu'au ciel et se changer en diamants au passage de l'Enfant. Rhoda rêvait un tableau biblique, une Sainte Famille ; il voulait en faire un croquis lorsque soudain la brume enveloppa la chevauchée : de l'âne on ne distinguait plus que l’arrière-train surmonté d'un corps lumineux, centaure en voie d’éclore sous la gerbe lumineuse qui criblait le feuillage et jetait des rayons de feu par les fissures humides, étincelantes du roc.
— Me Selly, de grâce! si vous vouliez pour quelques instants, j'entrevois une allégorie : la lutte entre la lumière et l'obscurité, l'esprit et la matière... Je fais de vous un Apollon, soleil de l'intelligence, l'âne devient un jeune étalon, emblême de la nature
destructive et régénératrice,
On s'arrêta. Rhoda pose l’âne au soleil sous les mousses éclatantes qui s'accordaient au corsage rose et gris de l'écuyère, déballa ses outils, traça des lignes, brossa des tons puis jeta son croquis :
— I] faudrait être Dieu, je ne suis qu'un pauvre pêcheur ! dit-il. On s'éloigna.
Le grand air, la présence de M" Selly, la Joie d’une échappée en un monde à lui fermé depuis longtemps, secouait son être physique, lui donnait une ivresse pareille à l'extase musicale, une surexcitation où 1l se sentait mélangé aux choses qu'il voyait,en possession du monde et possédé par lui.
Ils arrivèrent non loin du château grandducal, au fond du Wilhelmsthal. Le brouillard s'était éclairci et flottait enroulé, à droite du chemin, sur les eaux miroitantes d'un étang où deux cygnes vogualent, pareils à des cygnes
de légende, blancs et majestueux. Sur Ja
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gauche montait un chemin vert, bordé de ronces, qui coupait l'horizon entre deux massifs d'arbres.
C'étaient des coudriers, des platanes roussis, bronzés par les gelées précoces, mêlés à des chênes verts, avec des trembles aux feuilles jaunes, qui frissonrnaient entreles branches gra- cieuses, immobiles des cèdres. Le soleil en flots d'or coulait sur les talus diaprés de feuilles mortes et tout resplendissait d’un réveil énchanté.
L’âne fut déchargé, mis en pâture. Rhoda planta les parasols, puis le maître et l'élève attaquèrent leurs études avec cette gravité un peu solennelle qui s'empare du peintre devant la nature.
Le cou tendu, les yeux accrochés au motif, Séraphine peignait le chemin qui montait entre
les massifs.
Le maître avait choisi les cygnes. Debout, clignant les yeux sous la main pliée en visière, il reculait, il avançait à la façon d’un escrimeur, donnant les signes d’une agitation passionnée.
— Vous n'avez jamais peint le paysage?
demanda Séraphine avec un intérêt sournois.
Le mystique haussa les épaules :
— [n’y a dans le paysage aucun travail d'esprit, pas d'invention, rien qu'un résumé idéa! de formes, de tons qu'il s’agit de choisir avec vivacité, d'isoler avec hardiesse pour conserver l'effet de la nature.
Mre Selly fit une petite moue
— Rien que cela? Par malheur, 1l n’est pas facile dans un fouillis de matériaux où chaque objet parle pour lui, de saisir les intensités et de conserver l'harmonie. Choisir, isoler, c'est fort bien, mais, garder l'impression du
tout! Puis il y a Tinvisible qui est le prin-
cipal, qu'on ne voit pas et qu'il faut rendre avec des traits et des nuances !
— C'est vrai que l'art commence où la réalité finit, répondit Rhoda, puisque l'art n'est qu'un pur désir de créer mieux ou autrement. L'artiste au moment de la production comprend les voies de la divinité et touche à l'infini, lartiste est un révélateur, un messager divin, et fixe l'infini changeant, le révèle aux contemporains et transmet aux âges futurs l'idéal de sa race et de son génie !
Rhoda fit un grand geste, un geste de propriétaire en montrant l'horizon.
— Maître, soyons modeste; au-dessus de notre art, 1l y a la pitié, la charité qui sont des fleurs beaucoup plus belles de la pensée humaine, dit M Selly, qui ne manquait jamais de rabattre l’orgueil illimité du parte” naire. L'artiste n’est qu'un illusioniste fait
pour charmer les ennuis du prochain, Celui
qui s'affranchit de l’égoïsme pour partager les maux d'autrui et créer un mieux sur la terre, seul peut se dire messager de l'idéal divin.
Rhoda sourit complaisamment et l'on n'entendit plus que la voix de Thécla, qui poursuivait les papillons. À
Le maitre’avait fait un effort pour condescendre à cette lecon de peinture, n'ayant du reste qu'un respect limité pour ce genre secondaire comme il se plaisait à le qualifier. Mais lorsque devant la nature, il voulut rendre sur la toile l’invisible expression de l’ensemble, il se trouva dans la situation du philistin perdu devant une lorgnette, à chercher des clochers lointains. Sa vagabonde fantaisie l'emportait au delà de l'ordonnance accidentelle, dans l'infini changeant. Impuissant à saisir l'impression fugitive, à en exprimer les valeurs, il regardait les eaux par les veux de Canaletto,
dont il avait connu l’œuvre à Venise, les arbres
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par ceux de Ruysdael et, se rappelant de vieux cêdres de Salvator Rosa, il se mit à broyer du noir, imitant l'art fantasque du Napolitain.
Tout autre avait été l'éducation de Séraphine. Entre elle et la nature, il n’y avait ni baragouin professionnel, ni badigeon académique, rien que sympathieet désir. Aujourd'hui, stimulée par une expérience dont l'issue deviendrait pour ou contre elle un instrument dans la conversion du mystique, Séraphine s'acharnait avec un tel emportement qu'elle entendit à peine ce que lui disait Rhoda; la musique de la voix plutôt que les paroles fit qu'elle se retourna, vit le maître derrière elle :
— Et vous n'avez pas eu de maîtres, M Selly ?
-— À quoi bon? puisque seule la nature sait se tirer d'affaire.
— Vous avez profité de ses lecons, votre
mn 6
peinture parle la langue de la rose et du soleil!
Séraphine rougit de plaisir :
— J'ai cherché l'impression momentanée, le résumé, comme vous disiez, pour rester dans votre programme.
C’est la somme de toutes les clartés, de.
toutes les fraîcheurs qui éclate en votre peinture.
Etait-ce bien le nazaréen qui s’exprimait ainsi ? Il prenait en main la peinture, n'en pouvait fatiguer ses yeux.
— Ravissant, M" Selly, je ose plus dire « mOn élève - : vous avez le secret des dieux !
Ces mots nouveaux dans la bouche du maître chatowuillaient l'oreille de lélève. Mais la démangeaison tout-à-coup descendit sur les lèvres, quand elle vit l’élégie que les branches gelées avaient inspiré au mystique.
Au lieu de ce blanc satiné du ciel, sur la
toile de Rhoda se voyaient de sombres nuées
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roulant sur les pins en détresse et qui semblaient courir avec des allures de fuyards. A l'avant-plan, quelques jeunes saules échevelés pleuraient le malheur des bouleaux transis. Et sur une eau d'un noir d'encre, on voyaitles deux cygnes fuyant le bec au large, les ailes déployées, comme s'ils chantaient leur dernier chant.
— ‘Jrès joh : le pinceau, chez vous, court après la pensée, moi Je cours après le pinceau, dit Séraphine.
Rhoda d’un coup de brosse barbouilia Péléoie, la piétina sur le gazon.
— Décidément, je ne suis pas paysagiste, voyons si je suis meilleur cuisinier !
11 appelle Thécla pour préparer le déjeüner pendant que sa mêre travaillait, choisit un endroit élevé sur le bord du chemin. étendit sur le sol une de ces nappes à carreaux rouges
et blancs, usitées en Thuringe, dont les coins
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lurent fixés au moyen de pierres plates. Ils cueillirent en guise de vaisselle des feuilles d'oseille sauvage. Sur une boîte à couleurs se pusaient le flacon de vin, les gobelets d'argent : tout autour, le pâté, les fruits, les confitures et les gâteaux. En guise de toit, les parasols furent plantés aux deux bouts.
Puis Théela invita sa mère à prendre place sur un châle déployé. |
Mais Rhoda, mis en joie par les apprêts de ce repas champêtre, voulut compléter la décoration par un bouquet d'euphorbes qu'il fixa sur la pointe des parasols, à l’instar des trophées que les maçons plantent en haut d’un pignon achevé. L'enfant poussait des eris de joie et rien n'était plus amusant à voir que ce grave nazaréen, avec ses longs cheveux d’apôtre, jouant dinette et prenant des airs d'invité.
Où avait fini de diner, il était déjà tard,
lorsqu'un braiement de l’âne dénonça sur la
route l’arrivée d’un cavalier, éperonnant, cravachant son cheval, qui se cabrait devant les parasols, L’issue de ce conflit fut un tête-à-laqueue qui obligea le personnage à démonter
et grande fut la stupeur et l'émotion de Séra-
phine, en reconnaissant son cousin.
Elle savait le baron sévère, inflexible en matière d’étiquette, et la frayeur de se voir prise en défaut de sincérité, alors qu'elle comptait avouer ses projets au cousin, la troublait à tel point qu’elle restait la bouche bée, bras ballants, sans même songer à se garer.
— Oh M"° Selly! mon ami Rhoda! Parbleu, je m'attendais plutôt à me rompre le cou qu'à vous rencontrer sous ce pavillon. Paix Herda ! Ne vois-tu pas que c’est un âne..?
Bonjour fillette, viens-tu monter sur Herda?
ainsi disait le cousin von Schléwitz.
Il serra la main des convives, embrassa
Thécla et la mit à califourchon sur la jument
Gros
devenue pacifique ; ce qui donnait à supposer que l'émotion de la rencontre prévue à distance par le cavalier, avait dû se communiquer du bipède au quadrupède, car von Schléwitz semblait ahuri.
Séraphine d'une voix résonnante, un peu
précipitée, raconta, tout en secouant les brin-
dilles attachées à sa jupe, par quel providentiel
hasard, jetée comme une épave à l'atelier de
maître Rhoda, elle était devenue son élève.
— La sagesse des nations nous apprend que d'un grand mal naît toujours un peu de bien, répondit Romuald : c'est égal je ne m'attendais pas à la satisfaction de n'avoir plus à vous présenter l’un à l’autre... Dieu sait si j'ai désiré le rapprochement !
— J'avais certains pressentiments, répon-
dit Marc, en serrant la main que von Schléwitz
lui tendait pour la deuxième fois, ne vous ai-je
pas dit qu'une étoile allait naître pour moi?
Aujourd'hui le ciel brille, la terre autour de moi se réjouit.
L’âne intervint à propos pour diminuer l'embarras que faisait naître tel aveu et Me Selly, dont les joues menaçaient de prendre feu et flammes, entoura de son bras la taille de sa fille, l’enleva du cheval, tout en demandant au cousin s'il prendrait un verre de porto, un sandwich aux anchois ou bien une tranche de leberwurst, car c'était tout ce qui restait.
— Merci, merci, le service a de grands bienfaits, chère cousine, puisqu'il me verse à vos pieds quand la table est servie, mais je ne puis en profiter, merci, j'ai déjeuné. Je ne saurais vous dire combien je suis aise de vous voir.
Arrivé hier de Weimar, je vais au château pour une affaire de chasse qui ne demande pas l’uniforme... Ah! ca, cousine, où diable avez-vous pris cette trompette ?
Ces mots s’adressaient à l’âne, qui brayait devant la jument, fort à propos dans les moments de suspension, avouant tout haut ce que les autres sans doute éprouvaient: tout bas. Car 1l y avait dans la conversation un excès de galanterie, quelque chose d’exagéré qui répondait à la surprise, à l'embarras de cette rencontre imprévue.
L'officier se remit en selle.
Il y eut une poignée de main entre lui et sa cousine, un baiser à Thécla, un échange de salut, un claquement de fers, un piétinement de sabots roulant, battant le sol et, ventre à terre, derrière les meules de foin coupé, comme un héraut de mélodrame, le trouble fête disparut sahs que l'on sut pourquoi cette rapidité, dont le besoin ne se faisait aucunement sentir.
À tout ce bruit succéda le contraste d’une
immobilité et d’un silence fort embarrassants.
Lette
Rhoda, les bras croisés, les regards tournés en lui-même, arpéntait le chemin gazonneux comme 1l eût fait à l'atelier.
Mr° Selly, très gaie, flattée de la surprise encourageante du cousin, assemblait les débris dans le panier aux provisions, fermait les boîtes, pliait les chevalets. Tout cela prit un certain temps et donna lieu à un colloque animé entre la mère et l’enfant. |
M. Rhoda mit Thécla sur l’âne, on partit sans souffler mot du capitaine.
On eût dit que le peintre n’osait prononcer le nom de von Schléwitz, quoiqu'il sentit le ridicule de ce silence au sujet d'un ami commun.
Bien plus, il en voulait à sa compagne de ne point deviner que cette rencontre faisait naître en lui une troublante appréhension,
une anxiété telle qu'il s’arrêtait par moment,
étouflé, avec l'angoisse d'un homme qui se croit blessé mortellement et n'ose s'assurer de la réalité de sa blessure. Il y avait dans l'air un courant de rivalité qu’il ne voulait pas définir et qui cependant le fouettait. Et pourquoi Séraphine ne s’empressait-elle pas de le rassurer dans l’anxiété la plus poignante qu'il eût éprouvée de la vie? Pourquoi marchait-elle entourée d’une gaîté qui l’agaçait? Et d’où venait l'agitation de ce mondain von Schléwitz, rompu à toutes les surprises ? Pourquoi ? se disait Rhoda, — parce qu'il avait pris sa cousine en flagrant délit d'imprudence ou d'erreur!
Parce qu'elle était venue à l’atelier du peintre :
contre le gré de son cousin, lequel cousin tenait à exagérer les dédains du mystique au sujet des cousines : et peut-être la présentation antérieure de deux autres parentes
n'avait-elle été qu'un leurre pour laisser dans
a ne Te ES ST
l'oubli la perle des cousines, Séraphine Selly, dont Romuald était épris !
Une défaillance, à cette pensée, amollit son être physique. I se traînait silencieux, se figurant que M°° Selly prenait plaisir à se rapprocher de sa fille afin d'éviter une explication. Et tandis que cette présomption vague de rivalité s'enfonçait au cœur de Marc Rhoda, ils arrivèrent au restaurant du Hohen Sonne d’où, par une trouée, l’on voit les toits de la : Wartburg. |
L’effroi de la séparation, à cette vue, l’envahit si terriblement qu'il se précipita sur Séraphine :
— Nous allons nous quitter, Mme Selly !
dit-il et, sans attendre la réponse, d’un ton de mauvaise hûmeur, il ajouta : |
— Je crois que vous avez eu tort de me ramener vers un monde que j'avais quitté sans regret !
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Séraphine élonnée du ton et de l’imprévu de ces paroles, répondit en riant :
— Je ne m'attendais pas à ce reproche, au retour d'une promenade !
— Je suis dans le cas du marin qui retourne à bord, reprit Rhoda, son cœur se gonfle devant limmensité mystérieuse. J’ai perdu cette exaltation qui m'encourageait au travail, ma peinture me déplait comme un mensonge, comme une erreur,comme un hochet de vanité!
C'était la première fois que la confidence d'une erreur passait sur les lèvres de Rhoda. Séraphine devant cet aveu eut un bondissement de joie mais résolue à profiter de sa victoire pour frapper un grand coup, elle répondit, avec un sourire amical :
— Je me suis demandé souvent si maître Rhoda est né pour la peinture : grand musiclen, grand peintre, n'est-ce pas trop pour un
seul homme ?
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— Mais vous avez tout fait pour m'exciter à peindre !
= Vous vous étiez fermé tout autre chemin vers le monde : désirant vous y ramener, j'ai dû prendre la route que je suis moi-même, quoique vers un but différent.
— Je ne saurais me plaindre de n'être point compris, je ne puis que le regretter, murmura Rhoda dépité.
M" Selly répliqua plus haut :
— Je fais plus que de vous comprendre, maître Rhoda, je vous admire, je sais que le maître est capable de grands sacrifices pour sortir des banalités.
Le calme exaspérant de Séraphine, le ton
folâtre ou l'équivoque déplureut à Rhoda, qui
prit son grand air de prophète :
— Ja crainte de la banalité est le propre des petits esprits.
— Plus souvent des présomptueux.! riposta
M"° Selly avec un grand coup de houssine sur la croupe de l’âne, et je vous trouve bien exiseant d'ambitionner une autre gloire quand vous avez, vous musicien, la faculté d’être à volonté un plaisir, une distraction, une espérance pour les faibles et les déshérités !
Goethe disait que la musique plane au-dessus de toute intelligence et produit des effets qui dominent tout le monde et dont personne ne peut rendre compte.
— [alcool produit le même effet, dit Rhoda sèchement.
— [Luther a dit que la musique est un cadeau de la pitié divine, répliqua M°* Selly.
— D'autres disent que les musiciens ont leur cerveau dans le gosier, comme les oiseaux, riposta M. Rhoda.
— Je ne conteste pas que la musique ne puisse troubler un cerveau faible...
[es cerveaux faibles évidemment sont
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moins aptes à la peinture qu’ils ne le sont à la musique, la peinture ayant pour mission d’éveiller des passions sans cause.
— Cela dépend du musicien. S'il prend la forme d’une peau d'âne, il pousse les hommes au combat; il les mêne à la danse s’il a la forme d’un archet, mais s'il se fait orgue d'église, un jour d’obsèques, il attendrit les héritiers indifférents. C'est un beau privilège que de pouvoir ainsi jouer d’un auditoire comme on joue d'un instrument. .
— Où est l'avantage moral?
— L'avantage consiste en ce que votre art, fait de rien, pure étincelle d'enthousiasme, moins matériel et plus éloquent que le nôtre, s’insinue et séduit par contagion, sans initiation préalable, tandis que nous ne pouvons exprimer nos idées qu'à travers une forme qui veut
être étudiée. L'avantage moral consiste en ce
que l'auditoire aisément pénétré de votre idéal, aecepte vos idées qu’il croit siennes. Et c'est alors que vous imposez votre volonté comme un Hcou que l’on met à l'âne qu'on mène.
— À Ja condition que l’ânier soit un Bethoven, un Mozart !
— Ou simplement l'apôtre Rhoda. Je me souviens qu'un jour à Eisenach, dans mon salon, sur une vieille épinette, vous m'avez donné l'illusion du monde enchanteur où vous habitez, quoique je sois une pauvre musicienne: tandis que vos choses peintes, à moi peintre, jamais ne m'en donnèrent le pressentiment.
Rhoda se tut, n’osant rétorquer l'argument en rappelant à M Selly que lui-même, ce jour-là, s'était enfui de son salon sous le coup d'une sensation immédiate, impérieuse, qui pouvait être l’une des causes de son trouble
actuel.