‹ Le peintre mystiqueChapitre 30 sur 49 · TRISTE · texte numérisé non relu

TRISTE

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La largeur de la route mit fin à un échange d'opinions qui se croisaient par-dessus l'âne, à la orande joie de M" Kelly, à la confusion de maitre Rhoda de plus en plus troublé par l'effet d’une appréhension vague mais énervante qui le jetait hors de lui-même. A peine répondait-il aux questions que lui adressait Thécela du haut de sa monture.

Ils se quittèrent, par convenance, aux pre-.

mières maisons de la ville, comme ils en avaient l'habitude. M Selly tendit la main au maître avec une sérénité qui pouvait être de sa part, aux yeux de Rhoda, l'expression d'un triomphe, mais qui manquait d'encouragement et lui semblait à l'heure présente l'expression la plus redoutée.

Il s'éloigna, cheminant au hasard et fut très étonné, après quelques circuits, de se trouver sous la Wartburg au point initial, près

des trois mares -qu'une légende assure s'être qu 5

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formées des larmes de trois meurtriers qui avaient occis trois seigneurs.

Rhoda s’assit mélancolique devant l’une des mares dans un état de dépression qui l'enipéchait de poursuivre sa route.

Il voyait clair dans l'avenir depuis son étude en plein air. Bien qu'il n’admit pas que l'artiste, quand il crée une vraisemblance, ne puisse imiter que les êtres ou les choses qui l'entourent pour atteindre la vérité, il n'avait jusqu'ici trouvé d'autre idéal que cette vérité - Protée qui se déplace après vingt ou trente ans, suivant l'illusion que le goût du jour attache au mot de vérité. Son idéal à lui datait de plusieurs siècles : pouvait-il changer sa manière sans redevenir un élève, sans trahir en publie son incapacité ? Ayant vécu depuis dix ans loin des sources naturelles qui fournissent au cerveau les images et les souvenirs, SOn Cer-

veau ressemblait au miroir encrassé qui ne

reflète plus les objets extérieurs. Il se survivait à lui-même. Il avait perdu son prestige aux yeux de M" Selly. Il ne lui restait ni la foi qui sauve, ni la lumière qui réjouit : ombre parmi les ombres qui s’avançaient, une à une éteignant à la vie les dernières lueurs, jusqu’à ce que en lui, autour de lui, tout fût rentré dans le néant.

La nuit tombait. Rhoda regardait l’eau stagnante, incolore et mystérieuse. Tout à . coup l'étang tressaillit, se rida; des. orbes se nouaient el se dénouaient, déferlant jusqu’au bord avec un doux clapotement comme un discret éclat de rire, un roucoulement de sirènes. Il vit au centre une queue 1irisée et put distineuer un brochet chassant une proie.

Arraché de sa rêverie, Rhoda continua sa route sous l'impression de ce doux rire qui lui rappelait à la fois l'ironie de M Selly et la

voix des sirènes au Venusberg:.

L'image du galant von Schléwitzajoutait au rapprochement quelque chose de funeste, non qu'il soupconnât Séraphine de cacher sous ses ailes d'ange une queue de sirène, — il la savait incapable de coquetterie, — mais troublé dans ses convictions, grâce à sa manie du symbole, prêt à découvrir en toutes choses un avertissement, il le comparait à la mare paisible soudain troublée jusqu'en ses profondeurs et peu s’en fallait que l’amie ne prît la forme du trouble fête.

Son premier soin en arrivant chez lui fut de se plonger dans une vasque en pierre qui recevait à flots l'eau d'une fontaine.

C'était un objet consacré provenant d'une sacristie.

Soir et matin. Rhoda, pour soumettre à l'esprit la chair, se livrait à cet exercice. II marchait pour la même raison nu-pieds sur

les carreaux froids de sa chambre, bien que

l'endroit où il couchait ressemblât moins à la cellule d’un anachorète qu’à l’asile d’un minnesinger du temps de Wolfram d’'Eschenbach.

On y voyait, parmi les objets d'art, outre 13 fontaine de cuivre, un reliquaire orné de glaces, contenant des objets précieux, bijoux, lettres, papiers. Ce meuble servait à la fois de coffre-fort, de tabernacle et de psyché quand le maître achevait l’œuvre de sa toilette, tout en méditant les versets pieux gravés sur les vantaux.

Au moment de se mettre au lit, comme il cherchait sur le tryptique un sujet de méditation, ses yeux rencontrèrent ces paroles de l’apôtre Saint Jacques :

« Si tamain droite te fait broncher, coupe-la, jette-la loin de toi, car il vaut mieux que ta main périsse, que tout ton corps étant jeté dans la Gehenne. »

Rhoda frémit comme la mare, jusqu'au

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