‹ Le peintre mystiqueChapitre 32 sur 49 · ELLE · texte numérisé non relu

ELLE

— Admirable sujet, digne de maître Rhoda !

Le capitaine ravi de la métamorphose, sans en demander davantage s'assit à l'orgue et frappant un accord joyeux :

— Que de fois je t’'a1 conjuré de prendre pied sur le réel et de revenir à la muse que tu n'aurais pas dû quitter. Il parait que ma cousine a le don de te persuader.

— Tu savais que M'*Selly était à Kisenach ? demanda Rhoda, tout en arpentant l'atelier. |

— Je le savais, ayant loué pour elle un appartement à l'hôtel du Lys, de plus je l'avais engagée à me remplacer près de toi durant mon absence si le hasard vous rapprochait, ce qui me paraissait douteux. Mais le hasard M fait bien les choses. Peste ! un déjeûner sur

j lherbe après une étude en commun... voilà ce

ë qui s'appelle chanter les sympathies. Une voix

de bombarde accompagna l'observation. Rhoda revint à ses questions.

— M** Kelly ne t'as rien dit de ma peinture

— Je n'ai pas revu ma cousine, mais Je suis sûr qu'elle t’apprécie.. Comment trouvestu Séraphine ?

M" Selly est admirablement douée.

— Le caractère de Saraphine se résume en deux mots : C’est un vaillant petit soldat. Elle ne taura pas dit qu’elle a nourri sa fille et conquis son talent de peintre à la force du poignet... Très courageuse, aucunement coquette. Nul désir de plaire si ce n'est à elle même, dévouée jusqu'à l'imprudence.… Elle s'était laissée prendre aux pâleurs d’un jeune médecin, inventeur de je ne sais quelle cure dont il fut la première victime, La jeune veuve est restée sur les bras d'une tante

amère. Je ne m'explique pas pourquoi je n'ai

LE ee

pas arrêté plutôt mon choix sur Séraphine, qui est en même temps la plus jeune, la plus aimable, la plus jolie et certainement la meilleure de mes cousines. Mère, il est vrai.

tout Juste assez pour témoigner de ses facultés maternelles... Beaucoup de charme, un brin d'originalité... L'idée m'en est venue... paf ! comme un plomb vous vient dans une traque...

Si quelque chose doit te surpendre c’est que j'aie tardé si longtemps à lui faire des avances.

Le capitaine acheva ses aveux sur l'orgue par un roucoulement d’écho, un piaulement champêtre, suivi de fanfares de trompettes et d'éclats de cornet sans se douter que son ami tordait de rage la barbe d'un Saint Lac sculpté sur le bras d'un fauteuil où il venait de se plonger, lardé au cœur par une volée de coups d'épingles. |

— Et depuis quand M'° $Selly a-t-elle recu

les hommages de son cousin?

Le son étranglé de la voix fit que von Schléwitz se retourna. Il comprit au premier coup d'œil, refoula son étonnement, et sans interrompre l'accord :

— Aurals-tu des rulsons pour croire que je puisse être refusé? — Et comme la question restait sans réponse, 1} ajouta sans la moindre émotion: —Je sais que ma cousine par amour pour sa fille, a refusé deux fois une situation fort séduisante... C'est pourquoi je n’ai pas soufflé mot...Jen’en parlerai pas, si tu crois que mes prétentions. qu'en pense maître Rhoda?.…. tu ne vas pas me laisser faire une folie. .?

— Moi! je t'empêcherais d'obéir à tes sentiments, à des sentiments partagés ! s’écria Rhoda tandis que l'orgue par arrêt de la souflerie, sifflait sur un accord de septième diminuée:

— Partagés! comment partagés? Je ne suis pas même sûr que Séraphine soupçonne mes

désirs.

L'orgue se tut. Rhoda voyant von Schléwitz se lever et lui tendre la main, ajouta :

— Nous ne serons jamais rivaux, ma vie est un exil auquel je n’associe personne. Ceux qui sont mes amis ne peuvent que me souhaiter bon voyage.

Les mains s’entrelacèrent, ni l’un ni l’autre ne voulant céder sur le terrain du sacrifice.

Comme ilarrive lorsque deux torrents parallèles viennent à se rencontrer, — il se produit un long bouillonnement et peu à peu les eaux coulent unies paisiblement, — ainsi l’amitié reconquit ses droits entre les deux hommes avec un peu moins d'abandon. ;

Il y avait un ferment d'antagonisme et de plus entre eux une émulation que la cousine avait l'imprudence d'entretenir et d’exalter, par son admiration pour lun, son amitié pour l'autre.

Il déplaisait au capitaine qu'on suspectät

niv

son désintéressement, sans qu'il se doutât que l'amour entretrenu pour sa cousine était de sa part un amour de cousin fait d'affection, de bonté d'âme avec une forte dose de coquetterie, von Schléwitz ne pouvant admettre que n’importe laquelle de ses cousines ne dût s’estimer très heureuse de s'appeler von Schléwitz. Il résultait ds cette disposition que Romuald aurait peut-être hésité dans son choix, s’il avait dû se prononcer pour une autre cousine d'une valeur égale à Séraphine.

Par malheur, Rhoda se troublait devant son élève. Il ne se sentait plus entrainé par ce doux abandon qui le portait flottant vers un inconnu mystérieux. L'intimité du cousin et de la cousine altérait son humeur.

D'autre part, Séraphine, lassed'exercer entre les deux amis son pouvoir d'attraction et de répulsion, perdant sa puissance radiante, com-

mençait à désespérer d'une conversion qui

paraissait dépendre moins d'une conviction morale que d’une affinité de sympathies.

En son âme montait un doute.une terreur; n’avait-elle pas à son profit, sans le savoir, usé ou abusé d’une influence que lui donnait sa qualité d'artiste et de cousine d’un ami dévoué, et Rhoda déjà ne se méfiait-il pas de cette charité de fille d'Eve? Mais ce qui l’énervait par dessus tout, c'était le vide accablant de l’attente, c'était cette perplexeintimité qu'aucun d’eux n’osait définir dans la crainte d’anéantir une espérance ou de découvrir une erreur qu'il ne voulait pas s’avouer.

Le platane et les chênes commençaient à se dépouiller. Cependant Séraphine passait des jours sans travailler à écouter le vent hulluler dans les branches. Par un retour aux souvenirs d'enfance, la nostalgie des bois la reprenait. Les arbres avaient été ses compaognons d'enfance, ses confidents, ses maîtres:

une affinité l’unissait aux choses de la forêt.

Elle leur devait son art, sa personnalité.

Aujourd'hui, leurs murmures lui reprochaient son inertie, mais c'est en vain qu'elle essayait de peindre.

Blessée au cœur, fatiguée de l’expectative, considérant l’absence comme une trève, un remède, peut être un stimulant, Séraphine eut la cruauté d'accepter une invitation qui l’emmenait en Italie pour le reste de la saison.

Rhoda se résigna, ayant passé sa vie à désirer : l'accumulation des désirs produisait chez lui une puissance d'aspiration qui faisait fonction d’atmosphère et le soutenait dans le vide avec une attraction vers un but indéterminé.

Mais dans l'orbite de Mare Rhoda un cataclysme se produisit. Juste au moment où M"° Selly revenait de voyage et rentrait à Weimar, le capitaine rappelé en service actif, reprit son habitation dans la résidence et forcément

se rapprocha de M"° Selly.

Weimar est une ville silencieuse, réservée, un peu collet monté, un peu mélancolique comme ces vieilles douairières déchues qui rescrettent un passé brillant.

Ni fracas de voitures, n1 chnquant d’'étalages dans les rues propres et décentes qui, presque toutes, comme les allées d’un cimetière, aboutissent au monument des deux poètes.

L'apparition du piédestal portant Goethe et Schiller, vous révèle un temps fabuleux où les artistes avaient de plus grandes tailles et de plus grandes vertus : on les compare aux amis

envieux, jaloux de notre temps et l’on se remé-

"No e

more avec stupéfaction cet âge où deux rivaux, dans la même ville, côte à côte vivaient, unissant leur génie et partageant en frère une célébrité qui retentissait dans le monde.

Près du châtean s'ouvre un parc majestueux tracé par deux illustres jardiniers, un erand prince, Charles-Auguste, un grand poète, Wolfang (roethe….. mélancolique aussi le pare, à la facon des ruines qui contiennent des souvenirs. Mais à peine y met-on le pied qu'un essaim de réminiscences s'envole des buissons, des bosquets ainsi que d’une ruche immense.

Les allées ont des noms classiques, les bancs racontent des légendes.

Autrefois, lorsque les canons ennemis tonnaient à Léna, lorsque les princes et les rois germains, à Erfurt, servaient de parterre au théâtre d'un empereur étranger, les muses dansaient en rond sur ces vastes pelouses,

refuse des idées allemandes. C'est sous ces

hètres majestueux que Schiller, poète de la délivrance, a mis debout son Guillaume Tell, pour apprendre aux gens de la plaine comment les guerriers des montagnes se comportent avec les tyrans. C'est sous ces odorants tilleuls, le long del'Elm que les acteurs du « Wallenstein » venaient répéter leurs tirades afin d'enseigner

aux Allemands ce qu'ils avaient été, ce qu'ils

pouvaient devenir.

Presque tous les enfants de l'esprit de Goethe sont nés dans l'air ambiant de ce parc. On se figure un bois sacré dont les divinités bocagères s’épanchent en parfums dans les fleurs, chantent par les oiseaux, chuchotent | avec le bruit du vent ou le gazouillis des ruisii | seaux. Il semble en cheminant que votre pensée Li s’élargisse sous la pluie de rimes sonores et de strophes ailées quifrétillent, étincellent, éclatent autour de vous. Il y a dans l’envergure impo-

sante des arbres, dans les colonnes des füts aux

limites changeantes, une sensation d'air vivifiant, d'espace illimité qui affranchit l’àäme, ouvre la porte aux rêves. C'était le jardin toujours vert où les fictions germaient avec les bourgeons du printemps.

Aujourd'hui, dans le parc, à l'heure où nous y pénétrons, les longs bras de sapins ont ployé sous la neige. Les taillis scintillant de givre ont l’air de madrépores entrelacés au bord du chemin floconneux.

Entre les troncs luisants des hêtres, dans l'avenue de Schiller, voici venir un personnage austère. Il est coiffé d’un bonnet de fourrure en renard bleu, porte une élégante pelisse et marche en traçant dans la neige un sillon d'empreintes équidistantes et rectilignes que l’on pourrait suivre à rebours jusqu’à l'entrée du parc. Là le sillon se confond avec d’autres pas, mais on le retrouve plus loin, marqué par

un piétinement nerveux, devant la maison

jadis occupée par une amie de Goethe, Madame de Stein, qui fut le type de son Hélène.

Aujourd'hui l'amie du poète est remplacée par une autre muse, Séraphine Selly, qui habite cette maison et reçoit le mardi de chaque: semaine par respect des anciens usages.

A Weimar, on conserve comme un dépôt sacré les usages de l’ancien temps. De là certain dilettantisme qui distingue la résidence et se traduit par de petits soupers, où la salade au caviar et le leberwurst aux airelles remplacent avantaseusement le boussifflage littéraire.

C’est en vertu de cette coutume que Rhoda

avait reçu l'invitation suivante :

MoN CHER MAÎTRE,

Il ne me semble pas raisonnable que vous passiez l'hiver sans visiter mon atelier : votre abanbon

me causerait un sérieux préjudice. On m’accuse de

présomption quand je m'intitule votre élève. J'ai eu la vanité de vous promettre à mes amis pour mon prochain mardi. Je serais tourmentée si vous manquiez à mon appel; vous viendrez pour avoir le plaisir de vous entendre nommer «mon cher

maître » par votre dévouée élève.

SÉRAPHINE SELLY.

A la lecture de ce billet, Rhoda sortit de l'angoisse qui le rongeait depuis trois mois, quoiqu'il eût accepté les tortures de la jalousie comme un lutteur accepte le gant d’un adversaire, avec un ricanement hautain. Malheureusement déchu de sa dignité de prophète, détrôné de son art, cantonné dans son rêve avec ses chimères, la pire des compagnies, sans compensation d'amour-propre, souffrant d'ennui et plus encore de l'excès des désirs accumulés, il

se trouvait, le pauvre Marc, dans la situation

d'un naufragé affamé dans une île, à quelque pas de la terre ferme. :

Lorsqu'il eut parcouru la lettre, qu'il en eut palpé le satin avec une sensibilité acquise par l'excès de son propre frottement, Rhoda vainqueur de la jalousie, fut assaïlli par un ennemi qu'il n'avait jamais rencontré. C'était une sensation de douceur infinie, de tristess? alangute, de méditation agréable qui le poussait hors de chez lui par la neige glacée et le ramenait souriant, le soir, avec une bienveillance particulière pour la cuisine de Barbara.

Ce n'était pas la première fois qu'il recevait

un souvenir de M" Selly, mais les invitations. transmises par le cousin avaient été mises au passif des tentations à rejeter. L'appel aujour- À: d'hui s’adressait au maître, il n’y avait aucune fi Î raison pour s'abstenir d’une politesse que l'on

pouvait considérer comme un devoir, étant

donné sa répulsion à rentrer dans le monde.

. Rhoda décida d'aller à Wiemar le lendemain afin d'éviter les ennuis du soûper, tout en témoignant de son zèle par une visite anticipée. 1] donna congé à la vieille jusqu'au jour suivant, partit du grand matin, descendit à l'hôtel de l'Erbprinz, dina même à table d’hôte, afin de s’aguerrir aux regards indiscrets. Après quoi, soutenu par quelques vers de Dorf-Johannisberge — c'était le vin qu'on buvaitàl’Erbprinz — il s’arracha des griffes d’une jolie voisine que sa fourrure de renard bleu avait intéressée et se dirigea vers la maison de M”* Selly.

Mais, lorsqu'arrivé devant l'escalier, 1l voulut en franchir le seuil, le sentiment de la réalité journalière et mondaine l'envahit si brutalement qu'il hésita, courut quelques bordées comme un navire pris en travers par une bourrasque et finalement gagna le large, revint au parc. Là dans les allées solitaires, tout en

marchant, il assemblait des mots, des phrases

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qui se dissolvaient aussi vite que les flocons de neige aux rayons du soleil.

Pareille visite était sans précédent dans la vie du mystique et, cherchant un modèle à suivre, il entendaitéclore dans les murmures de l'Elm des bribes de poésie qu'il se rappelait malgré lui comme de mauvaise pensée qu'on ne parvient à chasser.

L'esprit de Goethe souffle partout dans ce parc-cerveau. Il n'avait pas fait cinquante pas que le tronc d'un platane lui montrait oravé

dans l'écorce un bout de la « Chanson de Mai » :

O terre, à soleil !

O bonheur, Ô désir!

Ces mots lui firent l'effet d’une tentation, d’un appel violent des sens vers une aspiration inavouée. Mais comme il marchait le front

bas, ses regards rencontrèrent au bas d'un

escalier de la maison romaine cette inscription

de Goethe :

O fées des bois et des rochers,nymphes tutélaires, accordez à chacun ce que son cœur secrètement

désire.

Le vent rendait cette inscription visible en balayant la neige au moyen des branches d'un saule, à moinsque ce ne fût le souffle d'une muse qui remplit l'office pieux. Rhoda s’arrèêta devant ce mystère; le frottement du saule lui rappelait Lili, la fiancée de Goethe dont l’une des grâces consistait à passer la main sur Îles surfaces qu'elle avait devant elle, quand une chose ou un mot la choquait. Les vers du poête

à Lili lui revinrent en tête :

O mon cœur, Ô mon cœur, que veux-tu?

… Quelle étrange vie nouvelle ! Tout ce que tu aimais, tes soucis, ton repos. ton travail, — Tout

[s’est évanoui.….

Est-ce la fleur de la jeunesse ou la taille gracieuse

Ou le doux regard de bonté qui t’enchaine?

Quand je cherche à la fuir, à l’éviter, mes pas me [ramènent vers elle.

C'était à croire que ces paroles jaillissatent de son propre cœur. Il en ressentit une vive émotion. La moindre chose autour de lui, l'ombre des buissons, le murmure de l’eau devenant le symbole des sentiments qui l’agitaient. I] s'’amusait à évoquer les autres muses révélatrices, sœurs de Lili : Gretchen, idéal de l'adolescent, Annette qui servit d’embryon au « Caprice de l'Amant », Frédérique, emblème de nature; d'amour, de simplicité qui devait produire Marguerite, source de larmes intarissable..… Claire, Dorothée, Charlotte, vision fugitive et mouvante transfigurée en Lotte homicide de Werther ; Charlotte de Stein pour Jaquelle ici même Le poète cueillait des asperges

et des fleurs humides encore de la rosée.

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A mesure que Rhoda inhalait le souffle enchanté du pare, malgré son éloignement pour le poête interprète des jouissances et des félicités terrestrés, un cortège d'ombres, de fictions s’abattait sous ses yeux, dans l'attitude, avec l'aspect que Goethe en quelques traits donne à ses personnages. D'un bouleau jeune et souple sortit Mignon flexible, flottante, épanchée ; un tuya raide -et panaché de givre engendra Mariane, en costume d'officier.Puis ce fut:

la madone payenne, [phigénie germanisée, avéc les yeux bleus de Charlotte et l'accent de Madame de Stein qui passa dans ses rèves.

Rhoda tournait autour des voluptés comme la phalène autour d'un flambeau qui l’attire. N'ayant pour personnage que lui-même, seul acteur et témoin, dans le conflit des passions: qu'il se sugoérait, il n'en brülait pas moins des flammes qu'il prétait à ses ombres et

tout en évoquant les mnses, il enviait le

charme de cette vie exaltée par le sentiment. I s’expliquait l'amour comme une illusion:

intellectuelle, comparable à lart qui est la recherche du beau avec cette différence que dans l’œuvre d'amour, il n’y a de la part des auteurs aucune intention didactique, l'œuvre étant par elle-même une transubstantiation de la chair en esprit, un désir d'immortalité, phénomêne d'attraction des àämes qui produit d'autres âmes.

Il passa devant l'édifice du pare où jadis se trouvait le groupe de Goethe en Apollon ayant à ses pieds la Psyché. Sa pensée s'arrêta sur cette allécorie inspirée par une autre muse, Bettina d'Arnim. Il trouvait une illustration de sa propre personne dans cette œuvre bizarre et plus encore dans les relations de Bettina avec le grand homme. N’avait-elle pas un jour, dans son admiration pour Goethe forcé la porte

du poète, de même que Séraphine, un jorr

s'était immiscée chez le peintre. Il se figurait la situation avec une complaisance irrésistible, se rappelait les mots rapportés par Bettina dans sa Correspondance. Elle était entrée au salon de Goethe, elle avait volé dans ses bras... tout était devenu silence!

Rhoda sortit du pare, s'en alla droit chez Me Selly, grimpa les escaliers, sonna, tendit sa carte à une Jeune bonne.

M": Selly n’était pas chez elle, et ne devait rentrer que tard.

— Ma maitresse aura du chagrin de n'avoir pu vous recevoir, ajouta la soubrette, lisant la carteetdévisageant Rhoda avecun air d'ébahissement.

Rhoda descendit l'escalier avec l'étourdissement d’un plongeur abimé sous l'eau. Il ne voyait plus qu’un brouillard, il n'entendait plus qu'en lui même l'écho de ces paroles: « Ma

maîtresse aura du chagrin de n'avoir pu vous

tes

recevoir, » On avait dù parler de lui souvent dans lintimité du foyer, ces mots étaient un “cri du cœur, un aveu recueilli parmi les élans inconsidérés, aveu d'autant plus attrayant qu'il ne compromettalt personne et n’engageait à rien. Rhoda bondissait sur la neige, il était heureux, croyant l'être, son bonheur étant fait d'illusions. Et comme il préférait à l’action la pensée et le doute à la certitude en conséquence de son idéalisme, il rentra dans le parc pour concentrer en lui toute la fleur de l’impression reçue.

Mare Rhoda flottait dans le vague d'un vertige moral sur cette neige immaculée dont la blancheur s’accordait à l'idéalité de son amour. C'était l'heure du soir où, dans la solitude, l’invisible s’émeut. Les lointains cligno- ‘talent avec des regards sombres, les bouleaux aux troncs blancs dans les taillis brumeux

prenaient l'aspect de météores. La nuit qui

descendait enveloppait de rêves le promeneur errant. Il perdit de vue la visite qu’il comptait faire à son ami Von Schléwitz, oublia l'heure du train, s'égara et fut forcé de rentrer à l'hôtel pour y passer la nuit.

Déjà sa présence inaccoutumée à l’Erbprinz avait mis en circulation de luxuriants récits au sujet de la Maison Rouge et de l’opulence byzantine de son propriétaire. À peine avait-il exprimé l'objet de sa demande qu'il entendit se repéter de bouche en bouche comme un écho :

— « L'appartement n° 1, la chambre bleue pour Monsieur Rhoda ! »

C'étaitla chambrenuptiale que l'on nommait ainsi, l'appartement réservé aux jeunes mariés, aux principuscules, aux ducatons, aux gens de marque en général. Rhoda y fut conduit par l'Oberkellner, précédé de flambeaux, puis on le laissa seul avec un éclairage a giorno qui lui

révéla les beautés d’un plafond peint à l'huile.

On y voyait un char attelé decolombes, traînant l'amour à travers un ciel bleu. Sur les murs figuraient les diverses beautés d'Europe et d'Asie, bergéres, odalisques, almées ou bayadères. L'atmosphère de la chambre, faite de tiroirs rancis, de senteurs féminines, de lubin, d'iris, de verveine exhalait une douceur énervante et molle.

Rhoda s’assit dans un fauteuil et rebondit avec effroi sur le siège élastique qui le serrait entre deux bras capitonnés. Habitué aux bancs rigides, il prit un siège moins douillet, s'assit devant un poële en porcelaine que surmontait la bénigne et bienveillante figure de Schiller en zinc bronzé. Mais il se fatigua du tête à tête. Que devenir en cette longue et oisive soirée ? Au grand mépris de l'ascétisme il avait commandé du thé. Le thé parut sur un plateau de cuivre garni de flacons en cristal qui conte-

naient du rhum, du cognac, de l’arac. Cet éclec- O

tisme pratiqué à Weimar en fait d'alcool provient des étrangers et surtout des Anglais et des Américains que la réputation de Goethe attirait dans la résidence sous le règne du grand Auguste. Thackeray en 1831 avait été l’un de ces hôtes temporaires. Depuis, ce fut un Anglais, G.-H.Lewes qui écrivit la biographie de Goethe et dans cette même chambre de lErbprinz George KEliot fit ses amusants croquis. L'usage se perpétua et l’on voitencore aujourd’hui nombre d'étrangers parmi les artistes qui séjournent à Weimar.

Mare Rhoda fit un pas énorme en acceptant un cigare de Hambourg que le garçon lui présentait dans une boite d'acajou sous un nom espagnol avec cette recommandation : — C’est le globo de M. Heggy, notre grand pianiste.

La fumée de ce globo, se joignant au parfum du thé, à l’expansive chaleur du poêle et

le contraste des soucis antérieurs avec la

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volupté présente, opérant à la fois sur l'üme et sur le corps, son imagination s’exalta. Il entrevit dans l’odorant nuage tous les endroits où il avait passé avec son élève, bois ombreux, clairs ruisseaux, moissons verdoyantes ou dorées, — tout ce que Séraphine avait dit, fait, suggéré repassait au cours de ses réflexions. La situation de l'artiste, par cet état de quiétude et «le molle volupte apparaissait sous un meilleur jour. Moins convaincu de son erreur en poursuivant un art que l’on disait inaccessible et tout au moins persuadé que cette erreur hui valaitson prestige aux yeux de M" Selly, Rhoda sentait que jamais il n'avait eu plus grand désir de justifier sa réputation. C'était un élément nouveau qui s’introduisait dans sa vie, un juvénile enthousiasme, un besoin de travail et d’'émulation qui n’avait pas pour but la poursuite d’une idée, mais un désir terrestre de

complaire à la créature. Il ne regardait plus la

joie, la sensation, la satisfaction des sens

comme un poison équivalent à la mort de

l'âme, quoique perplexe au sujet du bien-être

qui l'envahissait par tous les organes à la fois.

Ce qui l’inquiétait plus sérieusement c'était cette impatience irrésistible qui l'avait chassé au matin de la Maison Rouge pour le jeter au vent des aventures. Quand il rapprochait ce désir impérieux, mais réfléchi, de l'absence de M”° Selly et de l’exclamation de la bonne, il se demandait si l’indiscrétion de cette fille n’était pas un avertissement du ciel contre les dangers qui le menaçaient. Ce thé au rhum et ce cognac au thé qu'il trouvait délicieux, lui semblaient équivoques, de même cette réparatrice mais alarmante chaleur qui s'insinuait dans ses veines. Et pendant qu'il cherchait à tenir l’équilibre entre les appétits du corps et les devoirs de l'âme, voici venir le sommelier, précédé du

plateau d'argent :

Si monsieur désirait aller au théâtre, je suisen mesure de lui procurer la baignoire d’un étranger qui se trouve empêché ce soir, dit l'Oberkellner.

Rhoda prit le programme que lui présentait le garçon, c'était le Faust de Gounod que

l'on donnait ce soir. Cette coïncidence le

frappa comme la conséquence d’une impression précédemment transmise et qui continuait à se développer par une suite d'incidents. Ainsi, re se pouvait-il pas que M Selly, qui ne devait rentrer que tard, fût précisément au théâtre ? Il ne connaissait en réalité cette femme que par le caractère que lui prêtait son imagination, dans ses fonctions de muse ou de colombe messagère. [l la voyait à travers les louanges de son ami von Schléwitz, cousin et prétendant. Une occasion se présentait de l’observer en son vrai monde, accompagnée peut-être du cou-

sin, sollicitée par le courant de la coquetterie.

Le mot de «baignoire» aussitôt se peignit à sa fantaisie avec l'apparence du mystère et du demi-jour qu'il représente et lorsquil apprit du garcon que cette loge était la dernière disponible par suite d’un spectacle gala, un éclair brilla dans les yeux du Nazaréen, persuadé qu'il marchait vers un dénouement ménagé par la série des événements développés en cette miraculeuse journée. Et, comme il prenait ses désirs pour des indications, obéissant dès lors au moindre signe, il s'empressa de se rendre au théâtre.

En général, ce sont les circonstances qui font les hommes. Rhoda n'ignorait pas cette vérité, mais 1} savait aussi qu'un homme peut devenir l'artisan de sa destinée et de la destinée d'autrui; non celui dont la vie se déroule cran par crancommelasciequepousseunouvrieraveugle, mais celui dont limagination s’éveille devant

l’inconnu, qui surprend les germes latents, les

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