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galant fiancé depuis cinq ans, avait fini par
se changer en un mari allemand, capable, dans un courant d'air, pour s’épargner un rhume, de
faire de sa femme un écran ; fidèle époux mais
grand fumeur, grand buveur, passablement
autoritaire et très imbu de son prestige, prestige
dont la vieille entendait hériter tout au moins
en tiers avec ses droits à la pension.
Elle avait conservé l’ancienne maison de son mari, bien qu’elle n’en occupât que le rez-dechaussée et le troisième étage. On y voyait encore le « cabinet d'étude >» avec sa plaque en porcelaine sans se douter que l’intérieur servait de garde-manger. Au salon, même garniture qu'autrefois; mais les sièges en velours, couverts de housses, s’écartaient des murailles avec un empressement suspect, pour cacher un tapis usé. Il y avait, masquant une éraflure dans le bois de la table, une nappe brodée,
garnie d'un dessus filoché et, sur le dessus, un
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dessous en perle avec la lampe, dont.le verre était garanti par un petit bonnet de juge en velours noir, lequel bonnet se revoyaiten grand sur un portrait, offert au magistrat par ses collègues. Un deuxième cadre contenait les décorations, un troisième les diplômes. La moindre chose en ce salon rappelait un moment de la vie juridique, un hommage rendu à la profession, le tout rangé et préservé d’après des principes de respect et de conservation en dehors des lois d'esthétique, jusqu'aux papillotes en papier de de soie noire, faisant fonction de cache-poussière autour du lustre, qui avaient l’air de papillons en deuil du magistrat.
La maitresse elle-même, svelte et mince sexagénaire, avait dans son aspect quelque chose de conservateur : un œil brillant, une voix fluide, un pas menu qui trottait sans user ni chaussures, n1 tapis. Klle servait volon-
üers d'arbitre dans les querelles de ménage,
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donnait audience aux amis qui la consultaient dans les crises conjugales, raccommodait les brouilles et passait sa vie à concilier, réparer, entretenir avec l’aide d’une pauvre orpheline qu'elle avait recueillie d’un hospice et dressée à frotter, fourbir, épousseter la maison
On se figure l’effet produit par la dévêche de M°° Selly, en ce ménage où l’on n’entendait d'autre bruit que les coups de sonnette, parfois le son du clavecin, quand le plumeau passait, époussetant les touches.
M"° Werner ne fut pas dupe de la tranquillité calculée du billet; lorsque la servante en la voyant pâlir à la lecture du télégramme, lui demanda s’il y avait un malheur, elle répondit tranquillement : « C’est ma filleule qui nous arrive » et donna des ordres pour que la maison fut chauffée et préparée pour Le service des visiteurs; mais quand la fille eut tournég les
talons, la marraine fondit en larmes. Elle con-
naissaittrop bien sa nièce pour ne pas s'efrayer de ce déplacement : un malheur était arrivé, un malheur que sa nièce n’osait pas avouer !
La tante adorait sa Glleule qu’elle avait élevée jusqu'à l’âge de dix-huit ans dans la connaissance de ses droits et d’après des principes d'attaque et de défense personnelle, considérant la beauté chez la femme comme une force équivalente à la force chez l'homme. Or, si l'homme use de sa puissance comme d'un droit naturel, la femme doit user de sa séduction comme d'un pouvoir inné, de même que le lion, parmi les animaux, use, pour se nourrir et se conserver, de ses griffes ou de ses crocs. Par malheur, Séraphine dans l'exercice de ses droits sociaux n'avait pas eu Ja griffe heureuse. Veuve à vingt et.
un ans, mère de famille sans ressources et sans protection, pauvre filleule! elle avait
côtoyé les douceurs de la vie sans y pénétrer
autrement que par surprise, grâce à son énersie, à son Intelligence, aux efforts de tous les instants, Que pouvait-il être arrivé pour que sa nièce, par un temps de gelée où les arbres craqualent, se mit en route avec sa fille ? Sans perdre un pas, un geste, la marraine, tout en réfléchissant, préparait des bas de rechange pour les pieds de Thécla, choisissait, en cas d'accident, des sachets de thés variés : thé de sureau souverain pour l'indigestion, thé d'églantier pour les maux de gorge, thé de tilleul pour la transpiration ; elle déballaït les confitures, correctif à la sévérité qu'il faudrait mettre en œuvre au cas de faute ou de légèreté de la part de sa nièce, tandis que Lina, l'orpheline, du haut en bas de lescalier dégringolait, prompte à l’appel de sa maitresse. Car, il entrait dans les principes de M" Werner, de
dépenser en une fois, le cas échéant, tout le
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bruit et l'argent économisé pendant plusieurs mois de l’année.
Cependant la filleule, arrivée à Gotha, eut grand soin de se maintenir dans le style du télégramme en sautant au cou de sa tante. Elle n'avait pu résister au désir de la voir en hiver au moins une fois dans sa robe de drap noir, dont on parlait, qui lui donnait l’air d’une chanoinesse.
Et le parc était-il joli ! avec ses grands ülleuls couverts de neige comme d'une hermine, ses eaux cristallines, ses nénupharé$ enchâssés dans la glace, comme des branches de topaze !
Mais la tante coupa court aux clichés d'atelier, deshabilla sa nièce, lui mit les pieds dans des chaussons fourrés pendant qu'on dégelait Thécla à la cuisine. Elle l'enferma dans le salon, s’assit près d’elle devant le poêle, la prit par le menton, lui souleva la tête d'un
geste brusque et tout à coup :
ose
— Nous voilà seules, ma filleule, que vienstu faire iei ?. Débobinez, la belle. — Et comme la nièce rougissait, regardait le bout de son p'ed: — As-tu tourné le roi de cœur ? Ou bien est-ce un valet de pique... tant pis, mais ditesmoi tout. Qui ? Quoi ? Quand?
— Vous me paraissez si sévère! chère marraine, répondit Séraphine qui commençait à introduire les circonstances atténuantes et voulait échapper au regard exercé de la tante ; mais elle était dans un étau, serrée en bas contre les genoux de la marraine, clouée en haut par son regard de juge.
— C'est que, vois-tu, Finette, tu me ressembles trait pour trait... Je sais de quoi j'étais. capable à ton âge, mais j'avais l'expérience, tu n’as que les illusions de la vie. Est-ce un mari, est-ce un galant? Ne vois-tu pas que tu me
fais languir ?.…
-— Ni l'un, ni l’autre, chère marraine, qu'est-ce qui peut vous faire supposer ?.…
— Ton embarras, pardi ! Me prends-tu pour une imbécile ? avoue et franchement, si tu veux qu'on soit indulgent !
— J s’agit d'un ami de mon cousin von Schléwitz…
— Quel ami de von Schléwitz? ne te fais-tu pas d'illusions! a-til parlé, a-t-1l écrit ? Qui? Qui ? Qui ?
Et la tante secoua sa nièce jusqu'à ce qu'il en tomba ces deux mots.
— Marc Rhoda.
Les sièges à ces mots s'écartèrent par un soubresaut de la tante.
— Marc Rhoda, le Mystique, le fils du docteur Rhoda !... Voyons, ne dis pas des bêtises.
— Vous avez connu le docteur ? fit Séraphine, effrayée de l'effet produit par son aveu,
devenue inquiète soudain, et s’éloignant par un
détour de sa première direction, elle ajouta : Dites-moi ce que vous savez... Je viens pour des informations.
— Ce que je sais du docteur Rhoda * Rhoda est mort... Mais tu me parlais de son fils.
Tu t'embrouilles, ma nièce, qu'y a-t-1l ?
— Rien, chère marraine, je désire savoir...
—- Ce que je sais du docteur Rhoda ? Nous avons connu Rhoda comme un médecin renommé, un savant professeur, Ton oncle avait été son condisciple à Iéna, quelquefois son banquier. [l avait de jolies moustaches, plus de sens dans la tête que d'argent dans la. poche, pas mal de finasserie.… à preuve quil s'était mis dans les pantoufles d'un client d'aventure, un comte en ik en ek — je ne retiens pas ces
noms-slaves —, un riche malade qui avait à
Prague un hôtel et une jolie fille qu'on élevait
dans un couvent pour en faire une grande
dame, tandis que le comte courait les villes
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d'eaux par ordre de Rhoda qui laccompaenait. Le comte mourut. Rhoda pour plaire à la jeune comtesse se fit catholique et, l'ayant épousée, s'installa dans son hôtel, à Prague. Je sais qu'il fut fort mauvais époux, père égoïste, un méprisable chenapan qui mourut professeur à Iéna. Voilà ce que je sais du pêre.., Et du jeune Rhoda, tu ne veux rien savoir ?
Un regard perforant de la tante détourna de nouveaux aveux, Continuant à dériver, Séraphine répondit :
— Quel rapport, chère marraine, existaient entre le docteur et son fils ?
— Des rapports très tendres, ma nièce, comme cela arrive quand un fils hérite d’une fortune dont son père a gravement abusé du de vivant sa femme. Il n'y avait pas eu de contrat, le frère de la comtesseayant tenu la dragée haute au médecin comme il convenait en pré-
sence d'une mésalliance, Il y eut des contesta-
tions. Toujours sacrifié, le fils à la mort de sa mère, prit le parti de s'exiler en Italie. Puis, il revint habiter chez son père à Iéna, quand le docteur y prit possession de sa chaire. J'ai oui dire, que le jeune homme menait grand train, puis que soudain, changeant de vie, il quitta de nouveau son père en lui laissant la jouissance de sa fortune, et partit pour l’Autriche, séjournant tantôt à Prague, enfermé dans un cloître, tantôt à Vienne où 1} étudiait la peinture. Il ne reparut en Thuringe qu'à la mort du vieux Rhoda.,. Mais ton cousin, chérie, aurait pu mieux te renseigner.
— J,n discrétion, la bienséance m'ont empéché de lui confier.
— De lui confier quoi? La tante prit la main de sa nièce, adoucit son air de Juge :
— Je dois te dire, mon enfant, si tu en tiens pour le jeune homme, qu'il vaudrait tout autant
senamourer du pape. Marc Rhoda est une
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sorte de saint, insensible aux joies de la terre. I se peut qu'il y ait là-dessous quelque amour contirarlé.
— Il n’y a pas d'amour, c'est une affaire de conviction, chère tante, Marc Rhoda m'aurait avoué...
— Îl n'y a pas d'amour? tant mieux! ce que j'en dis, c’est pour te faire jaser. Te voilà prise, voyons, débobine et presto !
Séraphine débobina, mais elle n'avait pas déroulé le bout de son secret que les yeux gris de la marraine lancèrent des étincelles de convoitise et de curiosité, que ses mains serraient la filleule à la faire crier.
— Tu as séduit le beau Marc! Oh! la coquine... Va, va, ne m'échappe pas un détail. !
Séraphine poursuivit, raconta ce que nous savons et davantage, avec la verve d’un auteur, devant la marraine qui l’interrompait attendrie
à chaque phrase, à chaque mot.
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— Oh !mazette loh!coquine, tu l'as retourné comme un gant...! Tu sais que Marc Rhoda, tout jeune, était un grand compositeur, lauréat du conservatoire? Un peintre de génie... toi, peintre aussi... la chatte! On le dit fort bel homme.,. Comment est-il? Et que dit-il ?
Et cent questions, sans compter les arrôts pour servir les confitures, le café, puis un vin de quinze aus dont on n'avait que deux bouteilles et, puis les cuillères en vermeil qui sortaient des placards avec le linge fin, toutes les choses rares de la maison.Le récit dura jusqu'au soir dans le salon, sur les escaliers, et la nuit dans la chambre à coucher, puis on recommenca le lendemain. La tante voulait tout savoir, tout combiner, tout arranger, prévoyant une brouille avec les Meyer aussitôt que Rhoda aurait fait sa demande, ce qui ne pouvait pas tarder. Séraphine, dès lors, viendrait s'installer
à Gotha, sauf à dépenser certains fonds que la
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marraine avait gardés pour la noce de Thécla. Qui pouvait se douter. ? Et pourtant, jeune, belle, comme était Séraphine et finaude et subtile. !
— Tu devais réussir, ma belle, avec ton caractère, ton courage, ta persévérance. tu n'as pas volé ton bonheur. Il a deux maisons à Berka, tu sais, et des bois de haute futaie à Ilmenau, économies du pére... Sans compter ses biens en Bohême, son hôtel... l’hôtel n existe plus, pris parles prémontrés… ILfaudra tenir l'œil aux pieuses largesses.… Je serai votre conseillère. Ah coquine !
h. Et la tante exultait, se reconnaissait dans | les moindres gestes, qu'elle aurait dit ou fait de la même facon que la nièce, car elle avait la prétention que Séraphine lui dût sa perspicacité {| et tous les avantages de son éducation.
| Me Selly revint à Weimar munies d'une
cargaison d'avis, de conseils, de recommanda-
+ RS ou
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tions tirées du code de procédure galante de Me Werner. Elle s’enferma dans l'atelier, comptant les heures avec des élans d'espérance et des flèvres-d’angoisse, seule avec: un secret qui lui rongeait le cœur, Les minutes étaient des quarts d'heure, les heures paraissaient des journées. Une rampante semaine s'était écoulée depuis la fête du lac. Séraphine hésitait à demander à son cousin des nouvelles de Marc Rhoda. Elle se elissait sur le trottoir, sous les fenêtres du capitaine, elle entendait son piano, attendait dans le froid qu'il mit le nez à l'air. Elle, si forte autrefois, quand 1l fallait se garanir de la misère, si stoïque, après la mort de son mari, devenue lâche et nerveuse aujourd'hui comme pur le fait d'une maladie : Elle s’éveillait pendant la nuit et pleurait à chaudes larmes en pensant qu'elle mourrait de chagrin st Marc Rho la ne Faimait pas assez pour lui
sacrifier sa vie! La tante Meyer, inquiète de ce
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voyage à Gotha, horripilée de la discrétion méprisante et satisfaite de M"* Selly, menaçait un éclat.
Séraphine, pour user le temps, commençait un malin l’esquisse d'un tableau, lorsque la bonne annonça le baron von Schléwitz.
La cousine frémit : ordinairement le capitaine s’arrêtait au salon de la tante. Il avait un air important et s'excusait d’être monté tout droit au paradis. Evidemment il venait en ambassadeur, messager de vie ou de mort.
— Vous avez été à Gotha par ce temps de canards sauvages? comment va la vieille eousine ? dit-il en entrant.
— Plus alerte que jamais, répondit Séraphine. Il se peut qu'une brouille survienne un jour entre les Meyer et moi. En prévision de l'accident, je tenais à voir ma marraine.
- Nous avons à causer de choses graves,
dit le capitaine, profitant de la confidence pour
entrer en matière. Afin de se donner une contenance, la cousine demanda qu'il lui fût permis de continuer son travail. Des ombres noires passaient devant ses yeux, sa main tremblait ; tout son être se suspendait aux lèvres du cousin.
— I] parait, dit-il, que je suis en froid avec mon ami Marc, feu le Nazaréen. Marc vient à Weimar, descend à l'hôtel de l'Erbprinz, fréquente le théâtre et ne me donne pas signe de vie. Ne trouvez-vous pas cela singulier ?
— Très singulier !
— Si singulier que sa conduite me suggère certains SOU peons..….
— Ah !... quels soupçons ?
— J'en arrive à me demander si Marc Rhoda serait jaloux.
— Jaloux de qui ? demanda M"° Selly avec
une parfaite innocence,
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Von Schléwitz se pinça les lèvres comme un homme qui avale une chose amère.
— S'il est jaloux, c’est qu'il est amoureux : je ne vous ferai pas l’injure de vous demander de qui Rhoda pourrait être amoureux. .
Séraphine rougit par un afflux de joie, quelque chose comme un bouillonnement qui entrait à flots dans ses veines. Ainsi que beaucoup d’autres personnes, M“ Selly avait la faculté de passer promptement d’une émotion à l'autre sans rien laisser deviner au dehors. Elle avait pris un air de naïf étonnement, tandis que son cousin essayait toutes les chaises avant de trouver l’ottomane où il se laissa choir et, d'une voix sourde, mesurée comme s’il parlait devant une tombe :
— Ma chère cousine, dit-il, j'ai eu, comme tant d’autres avant moi, la peur du célibat et La velléité plus bizarre, en songeant au mariage,
de jeter les yeux sur la plus séduisante et la
meilleure d’entre les femmes que Je Connais- Sais.
— C'était votre droit, mon cousin, vous avez le goût délicat et bien d’autres raisons pour choisir, répondit la cousine avec la même simplicité.
Le capitaine déboutonnait, reboutonnait ses gants, reprit après un temps d'arrêt :
— C'était bien ce que je me disais, vous ne pouviez pas m'en vouloir d’une admiration légitime. Mais quand j'avouai mes désirs à Rhoda, il se trouva que nous étions rivaux et J'ai reconnu mon erreur.
— Vous ne voulez pas dire que vous ne m'aimez plus, Romuald, au moment où je me réjouis d’avoir un cavalier, un ami tel que vous! s’écria Séraphine, jetant sa brosse et se levant avec une énergie qui démentait son calme extérieur.
— Ïl n'est pas question de cela, je veux
dire, ma cousine, que je vous aime uniquement pour vous, non pour moi, ce qui est autrement méritoire et voilà justement pourquoi je ne m'explique pas la conduite de Rhoda. Voyons, puisque nous en sommes aux explications, pour ne pas dire aux confidences, puis-je vous demander si vous attendiez la visite de Rhoda, quand il vint à Wermar ?
Séraphine comprenant qu'il valait mieux se confier à son cousin, que d’ailleurs il y invitait par son désinteressement, s'assit à ses côtés et brusquement :
— Je. vais faire des aveux, dit-elle, votre sincérité m'oblige à une franchise qui m'eût embarrassée, si vous n’étiez pas le meilleur, le plus dévoué des amis. Mare... Jlle se reprit : M. Marc Rhoda ne m'a pas caché que j'ai joué dans sa vie un grand rôle, pourtant je n'en crus pas mes yeux quand je le vis parmi les pati-
neurs. Il était venu là par hasard.
— Oh! par hasard... Et vous me dites cela à moi, vieux capitaine? Marc est venu parce qu’il ne peut plus se passer de vous! Que ferait-1l, isolé, dans un monde autrefois peuplé de fantômes que vous avez chassés ? N'’êtesvous pas tout pour lui, le présent, l'avenir. Vousavez recréél'artiste pétrifié dans ses lubies : un) Jour, nous vous devrons un grand compositeur...
Séraphine eut un cri de joie :
— Romuaid! vous m'effrayez en me rendant responsable de cette influence, mais commentlui faire accepter et reconnaître cetinstinct que chacun reconnait en lui... Comment faire? aidez-moi d’un conseil: je n'ai pas revu Rhoda, je n’en ai point oui parler depuis la fête... je suis inquiète, tourmentée à ne plus fermer les yeux de Ja nuit.
C'était presqu'un aveu et de plus un appel
à l'amitié, à la chevalerie, à la parenté de von
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Schléwitz. Le capitaine s'était levé très agité de l'émotion de sa cousine, très flatté de sa confiance, résigné, faute de mieux à jouer le rôle d’oncle. Tout à coup se frappant le front :
— Que pensez-vous d’un traquenard dont j'arrangerais les ticelles : n'avez-vous pas été l'élève de Franz Hegey?
- — Nous sommes encore de bons amis, répondit la cousine.
— Si je lui soumettais prudemment la difficulté, si je le priais de venir à votre souper de semaine... Vous y invitez Rhoda…
— Et s'il refusait de venir.
— Je lui demanderais raison d’une injure faite à ma cousine... Mais Rhoda très probablement brûle d’être violenté, arraché de son trou, forcé d'abandonner ce qu’il appelle ses convictions. Vous invitez donc Rhoda et nous combinons le traquenard d'un auditoire
improvisé... Je dis nous : je m'abstiens d'y
re
paraître pour ne pas éveiller un soupcon de complicité, vous ferez sagement aussi de n'en rien dire à votre tante qui pourrait éventer la mèche. Je vais de ce pas chez Frantz Hecey adieu cousine! vous avez rajeuni depuis ei moi, j'ai vieilh terriblement |
Il baisa la main que la cousine lui tendait avec attendrissement et s’en alla, fier d'emporter son amitié, sa reconnaissance, fier de l'aider à sauver un ami, plus satisfait encore d’avoir l'oreille à ses secrets.
Dès qu'il eut quitté l’atèlier, Séraphine fit un bond vers son pupitre japonais, prit une feuille de beau papier et de sa plus belle main
écrivit :
Mon cher Maître.
Puis elle réfléchit un quart d'heure, écrivit quatre ou cinq billets. Le dernier paraissait
contenir un reproche et laissait deviner lap-
parence d’un regret. Il fallait rester dans le ton de leurs relations antérieures à l'intimité de la fête du lac.
Séraphine écrivit :
Mon cher maître,
J'espère que vous serez des nôtres, mardi prochain, je n’admets pas d’excuse et désire ardem-
ment vous présenter à un convive digne de vous...
Votre élève dévouée, :
SÉRAPHINE SELLY.
Ayant écrit l'adresse et fermé l'enveloppe, elle sortit pour jeter elle-même cette lettre à la
poste.