XV
A part la renommée de salon historique, qui attirait chez la tante Meyer bon nombre de curieux tout en la dispensant d’autres frais, les réceptions de M"° Selly, riches en surprises que la jeune veuve ménageait à ses invités, réunissaient des disparates intéressants et spéciaux à la ville de Weimar. Ainsi personne ne s’'étonnait d’y voir en tête à tête, sur un même canapé, des femmes de magistrats ou des dames du clergé grec — il y avait une chapelle grecque dépendant de la cour — avec la fine fleur du théâtre. Ce communisme était admis par suite d'une tradition, Goethe ayant la coutume
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d'inviter chez lui les grands rôles afin de leur donner les gràces et le ton du beau monde.
Dans le salon du piano, la musique, ce soir, est au grand complet et se compose du Kapellmeister Herr Doctor Lassen, notre ami, aux prises avec un critique d'art auteur d’un pamphlet contre Wagner. Il y a des artistes, des diplomates, un jeune officier vert comme un bourgeon d'avril, notre ami Frôhlhch, dont la gaîté et la couleur contrastent avec un maigre et bilieux dramaturge, l'auteur de la « (jueue et l'Épée > LOÜn vANoIrT M iempentre Genelli, surnommé le Centaure, qui jamais, par crainte d'asphyxie, ne met les pieds dans un salon, et quelques étrangers, Anglais naïfs, Américains curieux, venus là pour humer l'atmosphère de l'immortel poète et de la dame de ses pensées, au salon de Madame de Stein.
On cause avec l'entrain de gens qui ont
quelque chose à se dire; rien de ces soirées de
province où quelques dames pincées s'occupent à tremper dans leur thé la réputation du prochan. Rien de la crépitante et stridente gaïtébrouhaha des conversations allemandes, mais des façons cosmopolites qui permettent à chacun de choisir son étiquette.
Quelques dames fument. C'est le genre artiste introduit par les musiciennes, élèves de Frantz Hesgy. Point de toilettes, à part une coiffure qui paraît servir d’'élément décoratif à la soirée.
Il y à dans Pair un vent d'inquiétude qui se manifeste par des rafales de jupes au passage de la tante Meyer, exaspérée à l'entrée de chaque invité, de plus en plus disparate ou inattendu.
Me Selly, nerveuse au contact de sa tante, fait, avec discrétion, les honneurs d'une suite de salons petits, bas de plafond, abominable-
ment chauffés.
Il est huit heures, une table de jeu s'organise au bout du salon principal. Au centre, le lieutenant s'évertue à montrer comment, sur les patins, on avance en couleuvre dans le quadrille des lanciers. Il s’interrompt brusquement à l'entrée d’un nouveau venu : grand, mince, tout en cheveux et en arrêtes, il s’introduit, moissonnant des poignées de main. C'est le grand virtuose, l'européen Franz Heogv, l’immortel pianiste hongrois, aussitôt entouré et bientôt submergé sous un flot de jJupons.
Comme Apollon, Heggy dans ce nuage de satin prend place, et de lui jaillissent les traits qui font naître la rougeur au front et le désir aux lèvres.
C'était dans la soirée un élément inattendu que la présence du maëstro, un plaisir rare, un honneur convoité. Sa présence mit fin au
sentiment d'attente, aux sourires d’interroga-
tion qui s'échangeaient parmi les imvités, la
se
tante se rasséréna, mais Il n'était pas installé que Mina, la jeune bonne, faisant fonction de majordome, annonçait, d'une voix flûtée, avec un éclat provoquant :
— M. Marc Rhoda!
Spontanément tout le monde se leva.
Heggy sortit de ses chiffons pour recevoir le visiteur.
Deux longues mains s’entrelacèrent et des lueurs d’un autre monde jaillirent des grands yeux profonds, tandis que Heggy présentait son collègue.
Rien de curieux comme le contraste entre ces deux hommes mis en contact pour se servir mutuellement de repoussoir. Ils avaient en commun, à part leur talent musical, taillés en héros tous les deux, des traits physiques et des oppositions morales qui sautaient aux yeux des moins clairvoyants.
Tous deux portaient les cheveux longs, l'un