‹ Le peintre mystiqueChapitre 43 sur 49 · DR RER · texte numérisé non relu

DR RER

Sr - EE ner 3

s’approcha de l'artiste, lui demanda par faveur ou amitié de vouloir bien se faire entendre au petit cercle de ce soir.

Rhoda s'assit au piano et préludant par un murmure d'accords qui semblaient le bruitd'un

ruisseau, commenca cette chanson de Mignon :

Celui qui connaît le désir,

Celui-là sait ce que je souffre Seul, séparé de toute joie,

Rien que le ciel immense Autour de moi...

Un vertige me saisit, mon cœur brûle.

A ces mots, chuchotés avec la fièvre du désir, d'une voix chaude et pénétrante, un mouvement courut de par l’auditoire.

— Quel chant! quelle voix! c’est divin !

s'écria Heggy, seul écho répondant à l'organe

qui remuait toutes les fibres. es

Il prit au piano la place du virtuose, et s’offrit à l'accompagner.

Le chanteur continua par la ballade Connais-tu le pays où croît le citronnier ?

La voix maintenant résonnait dans toute son étendue, s’enflait en exhalant la plainte, tandis que Heggy versait sur le chant un gazouillis de traits qui flottaient, pétillaient, enveloppaient la mélodie, rejaillissaient dansles silences comme un écho répétant les paroles ; il ne commentait pas les mots seulement, il avait des indiscrétions de notes aux élans furtifs des regards, des soupirs arrachés au chanteur.

Lorsque, à ces mots :

La salle brille, les chambres resplendissent

Hegey lança ses fusées harmoniques avec un

chiquetis perlé de trilles, Séraphine égarée

D ER RS à RG

en ressouvenirs crut entendre le fer des patins et le son doux des petits glacons qui couraient devant eux par la nuit étoilée. L'Italie de Mignon à ses yeux devint la Venise de Marc Rhoda, la Venise regrettée avec des remords.

Ce « toit posant sur des colonnes » dans la ballade, c’était la place Saint-Marc et les Procuratles.

Ces « myrtes, ces lauriers > dont parlait Mignon, c’étaient les grâces ondoyantes des maîtres vénitiens que Rhoda regrettait. [Il était venu, ce soir, l'enlever aux aigreurs de sa tante

pour commencer une autre vie, Là où le vent plus doux s’exhale d’un ciel bleu.

Mais lorsque Ia voix de Mignon soupira ces mots : « Les statues se lèvent, me resardent en disant : Que t'ont-ils fait souffrir, là-bas,

ma pauvre enfant! » Oh ! alors, dans l’accom-

ma

pagnement de Hegey, elle entendit la voix du lac et les mots suppliants : « Fuyons, fuyons: que j emporte au loin ma lumière, mon trésor!» Son cœur brûle, un vertige la saisit, un flot de larmes jaillit avec un sanglot étoufté.

A ses côtés, le lieutenant se tenait droit, tordant à l’arracher un bouton de son uniforme pour arrêter une émotion intérieure qui menaçait de s'échapper.

Un des Anglais, bouche bée, exhibait ses longues incisives qui grignotaient un doigt de gant. Genelli, son gilet ouvert, à demi suffoqué, repoussant les sonorités, disait : — Ils vont trop loin... Trop loin... Donnerwetter !

Un trille imperceptible acheva la chanson.

Les assistants, sortis d’un rêve, se regardaient les yeux flottants, les lèvres molles, inconseients de leur inanition et semblaient happer l'air électrisé de ce salon.

Heggy tendit les mains au musicien,

RE D RO CRDP ares

rer Gonna cn aus dre

— Nous ne sommes encore que rivaux, lui dit-il, j'espère que bientôt nous serons des amis.

Quelques hommes s’avancèrent, semant la menue monnaie des éloges.

Le chanteur répondit au maëstro :

— Je me suis laissé dire par une bouche amie que je suis né pour la musique plus que pour la peinture.

— Dans l’art de la peinture, répliqua Hegey, je me déclare incompétent, mais je vous reconnais le droit et le devoir d’être un grand musicien, Chez vous, le son n’est pas un art, c'est voire souffle, votre respiration naturelle.

Les yeux de Rhoda s’allumèrent. Il s’approcha de Séraphine, qui se retranchaiït dans un groupe, plus pàle qu'une fleur de Jys et, de cette voix mélodieuse et vibrante qui paraissait continuer sa dernière mélodie :

— Où donc est ma marraine ? C’est à vous,

Madame Selly que je dois ce baptême : à vous

mon art, à vous ma vie, si vous pouvez en faire usage !

Ces paroles lancées comme .un chant, dans un moment d'excitation, d'enthousiasme par un homme qui vivait à plusieurs milliers de métres au-dessus des choses ordinaires, devaient, aux yeux de quelques-uns, passer pour un métaphore. Mais il n’en pouvait être ainsi pour d'autres qui connaissaient l’homme d'autrefois, surtout depuis son apparition sur le lac, et la confusion s'augmenta de l'attitude de Heggy, sincèrement impressionné qui, par amitié pour Séraphine, s’autorisant de sa maîtrise, prit la

main du chanteur, la réunit à celle de M"° Selly.

et dit:

— Marc Rhoda, je me réjouis de vous entendre ainsi parler: ne sommes-nous pas intéressés à resserrer des sympathies qui produisent de si belles choses !

Par discrétion ou amitié, Hegey, qui parmi

or Dames

se ses défauts n'avait jamais compté la jalousie, refusa de se faire entendre, laissant au chanteur le prestige du succès.

La soirée devint passionnante. C'est un privilège de l'art, surtout de la musique, d’amener une exaltation susceptible d'un effet utile. La sympathie augmente avec l’activité du sang dans un accès d'admiration. L'homme ému devient accessible au dévouement, au sacrifice, et c'est là le côté moral, l’excuse et la vertu de l’art. Mais il est des tympans d'acier que n'émeut aucune harmonie, sur qui la louange d'autrui produit même des dissonnances.

En passant d’un salon à l’autre, M" Meyer décocha ces mots à sa nièce :

— Vous auriez pu, ma chère, éviter ce scandale! — Et comme Séraphine ne répondait que par un regard étonné, elle reprit d’un ton plus aigu : Vous attendiez donc M. Rhoda ?

— Je ne l'attendais pas, mais j’espérais le

VOIrF, — Vous ne m'aviez pas prévenue… — Je me croyais en droit d'inviter qui je veux. e

— À votre atelier, soit, mais le salon ne vous appartient pas.

— Ce sera donc la dernière fois que j'y mettrai les pieds.

M°° Selly sortit du salon, s’élança vers son atelier et se jeta dans un fauteuil en pr'essant des deux mains son cœur qui bondissait à briser l'enveloppe. Elle sentait qu’elle venait de jeter au vent son avenir. Mais avec quel

plaisir ! Rien ne lui semblait impossible après

cette ivresse musicale, qui lui donnait un surcroît d'énergie. Klle ouvrit la porte d’une chambre attenante, prit sa fille dans ses bras :

— Nous partons à l'instant, nous allons coucher chez les Frôhlich, va me chercher

cam

Mina, va Demain, nous retournerons à Gotha, chez marraine.

Effrayée, la petite, ave c l'instinct qu'ont les enfants de ressentir par contagion les soucis des parents, regardait sans mot dire et l'effroi de l'enfant, bientôt reflété chez la mère, arrêta le transport de joie ou de colère et lui rendit la réflexion N'avait-elle pas exagéré le sens ou la portée des mots arrachés à un homme enivré d'un succès, ébloui par une émotion, Jàchant en fanfares inconsidérées sa première joie d'artiste? Il se pouvait que Rhoda eût choisi la ballade par besoin de couleur locale, en souvenir de Goethe, pour complaire aux hôtes actuels du salon de Madame de Stein.

Mais elle se rappelait qu'un jour, à l’atelier, alors qu’elle reprochait au maître d’avoir quitté sa première muse, elle lui citait comme preuve de son grand talent cette ballade. Com-

ment douter que le chant de ce soir ne fût un

or e

cri du cœur, une réponse à l'émotion, à la pitié témoignée par elle à Marc Rhoda ?

Elle fit d’un pas fébrile le tour de l'atelier qu'éclairait une lampe à lhuile, oubliant Thécla, se parlant à elle-même. Partir sans revoir Rhoda, c'était recommencer la nuit d'insomnie et d'agitation. Mais comment revoir Rhoda? Il le faut, il le faut..! Soudain, prenant une résolution : |

— Va me chercher Mina, va.

Elle tira d'une main crispée le cordon d'une sonnette, oubliant le message qu’elle venait de donner à l'enfant.

Mina entra, poussa un cri en voyant sa maitresse :

— Oh! Madame, qu'y at-il ?

— J'ai la migraine... Nous allons ranger l'atelier, puis vous direz à M. Heggy et à M. Rhoda que je recois chez moi, ce soir, vous

les introduirez ici...

Page 1