‹ Le peintre mystiqueChapitre 44 sur 49 · RE LS RES · texte numérisé non relu

RE LS RES

M°° Selly frappa du pied pour renforcer l'indication du lieu et se mit, aidée de la jeune fille, à ouvrir une suite de paravents, qu'elle rangeait de manière à former un salon octo:

gone, coupé aux angles par des palmiers et autres plantes qui garnissaient une petite serre voisine de latelier. Elle choisit parmi ses études une série d'aquarelles et de croquis faits à Eisenach pendant l'été, quelques-uns en compagnie de Rhoda, les exhiba sur les pans des chässis. Au centre fut roulée l'ottomane que l’on entoura de tapis.

Puis on éclaira le local.

Tout cela prit au moins une heure, bien que M"° Selly volt d’un bout à l'autre de l'appartement, transformant son agitation en force musculaire, remuant les fauteuils, les objets les plus lourds, tant et st bien qu'elle fut forcée de changer de toilette pour attendre ses

hôtes.

Pendant ce temps, au salon de la tante, l'absence de M”° Selly laissait un vide que la tante Meyer essayait de remplir en faisant servir le souper

Ce qu'on nommait souper dans ces réunions familières se composait pour le. menu de viandes froides, de caviar, d’anchois, de saucissons et autres mets échafaudés autour d'un parterre de salade, bordé de compote aux airelles, et remplissant un plat unique, lequel cireulait devant les convives jusqu’à épuisement. La conversation cahotait,malgré le surcroit d’un plat de faisans introduit par la tante en l'honneur de M.Hegey, — des faisans « à la Prince Orloff », parés de leurs plumes, de leur queue, posés sur une lèche-frite croustillante et dorée dont le jus parfumait la chambre. Et tandis que pour combler l'absence de sa nièce, la tante expliquait la genèse du faisan cuit, servi

en chaud-froid, en émincé, en pain à la crême,en

galantine, en escalopes, en timbales truftées, en hachis, à la Périgueux, à la Buloz, à la Hongroise ou à la Maréchale, seuls les couteaux et les fourchettes manœuvraient avec la furie de mâchoires et le bruit de couteaux allemands.

Les virtuoses devenus des intimes quittèrent le salon au moment où s'organisaient quelques tables de whist mais ils reçurent au vestiaire le message de Mina et se rendirent sans défiance à l'invitation de sa maitresse.

Thécla bondit en voyant entrer son ami.

La mère s’inclina devant Heggy et, montrant avec un grand calme les siéges préparés :

__ Je désirais vous montrer mes études.

depuis trois mois j'attends votre visite...

Encore une fois j'ai dù vous faire violence, ditelle en souriant à maître Rhoda.

Le maître se troubla et ne trouva rien à

répondre. L'intimité du lieu, la douce chaleur,

la discrète lumière qui baignait les fraiches peintures mêlée au feuillage des plantes faisaient de l'atelier mignon un monde incoanu du mystique, un monde tout nouveau dont Séraphine était la reine, où il occupait lui, la position d'un favori. Les souvenirs du lac qui ne l'avaient aucunement troublé quoiqu'en eut pensé Séraphine, encore moins la ballade de Mignon, ces souvenirs tout à coup s’avivant, il pâlit, hésita, comme un homme qui ferme les yeux, pris de terreur au moment de sauter à l’eau et cependant sollicité par un désir plus fort que l'amour de la vie. Rhoda ferma les yeux de l’âme, embrassa Thécla, s'assit au bord de l’ottomane et tout en respirant les effluves que lui suggérait la peinture :

— Quel parfum de tilleuls... ou bien sontce les foins coupés que j'aperçois dans ce massif? dit-il, tandis que Hegey s’inclinait devant

un autre paysage ;

— Oh! quelle est cette mascarade? Des hêtres noirs, des toits rouges, une maison gothique... un arbre blanc comme un suaire… furcktbar romantisck !

Rhoda rougit jusqu'au blanc des yeux, trahi dans sa manie, humilié dans une affectaton, une pose qu'il désavouait, dont il ne pouvait se passer.

— C'est l'atelier de maitre Rhoda, dit M'° Selly, avec une intention traîtresse.

— En fait d'architecture, je ne suis pas un connaisseur, reprit Heggy, changeant de ton avec sa souplesse ordinaire. Très expérimenté en fait de susceptibilités féminines, il s’apercut aux vibrations claires de la voix, aux angles crispés de la bouche, aux gesticulations exagérées de M"°Selly, qu'il y avait eu un orage.

Il évita de s'informer de la migraine et se rabattit sur les paysages: — Schün ! Schôn !

Schün! M" Selly possède la mélodie qui fait

chanter les objets autour d'elle. Je ne m'étonne pas, mon cher Rhoda, que notre amie ait tiré de votre organisation cet admirable instinct dont vous venez de nous donner un trop petit échantillon... C'est le rôle divin de la femme de faire jaillir et d'absorber en elle pour la gloire de l'humanité ce que l’homme a de meilleur.

— Nous ne sommes done plus des filles d'Eve, de simples tentatrices ? dit Séraphine, un peu confuse.

— La femme aimée est un miroir qui reflète des qualités, reprit Hegey, qui prenait plaisir aux indiscrétions, mais tout-à-coup regardant Séraphine : — Eh bien qu'avez-vous ? Madame Selly, on a fait pleurer vos beaux yeux !

Deux larmes descendirent le long des joues.

Séraphine sentait que son avenir était en péril imminent, qu'elle ne pouvait avoner sa querelle

sans avouer son amour à celui qui déjà

regrettait peut-être de s'être trop aventuré, Mais elle sentit aussi que son audace devenait un appel à la protection de Rhoda dont elle avait prit la défense. Sans hésiter, elle avoua.

— J'ai eu des mots piquants avec ma tante.

Ma tante Meyer ne peut supporter que l’on m'adresse des compliments, répondit-elle, regardant Rhoda avec un sourire qui aurait pu passer pour un encouragement. Je me crois forcée de quitter Weimar... C’est une grande nouvelle que j'avais à vous dire, voilà pourquoi je vous ai prié de monter chez moi... Nous ne nous verrons plus que rarement, maître Rhoda, ni vous, mon cher maëstro, Je vius m'établir à Gotha.

Séraphine s'essuya les yeux. Deux cris partirent à l'unisson.

— Comment! Nous ne nous verrons plus ?

— À Gotha! Mais jamais vos amis ne

supporteront cet exil !

— Nous nous sommes querellés, ma tante et mol, pour une invitation que j'avais faite sans autorisation à maître Rhoda. C’est une insulte que je ne pourrai supporter... Je partirai demain.

— Pour Gotha! Mais vous n’y trouverez personne à qui vous confier, reprit ego.

— Ceux qui sont ici vos amis seront vos anis autre part, 1ls seront vos amis dans le chagrin et dans la joie, ils vous suivront au bout du monde, s’écria Rhoda, dessinant sa pensée par un de ses grands gestes qui semblaient. montrer l’autre bout du monde.

Cette sortie semblait clôturer la conversation. Séraphine exultait. Heggy regardait le mystique avec curiosité, il le trouvait inusité, grand, harmonieux dans ses actes et dans son apparence, mais redoutant d'interroger mal à propos des gens qui devaient avoir de com-

muns secrets, il se contenta de soupirer :

— Tout cela c'est un mauvais rêve, demain vous me direz que vous avez eu la migraine!

Rhoda embrasse Thécla et d’une voix grave dit à sa mère : ;

— Sans adieu, Madame Selly.

Le hasard voulut qu'un train de service soffrit dans la direction d'Eisenach. Il saisit l'occasion d'échapper à un Punsch que Heggy lui offrait en guise d'introduction à la vie musicale et partit satisfait du présent, dégagé du passé par l'opportunité d’une visite qui justifiait son retour à Weimar, bien quil se fût promis de ne plus revoir Séraphine.

À Eisenach, il consigna sa valise à la gare et s'élançca vers les Trois Hêtres, malgré le froid sibérien, avec l’allégresse d’un triomphe qui lui donnait en une heure privilégiée tout ce que la vie a de séductions : l'admiration, la

louange et la sympathie.

oies

Mais quand il se vit seul, — Barbara n'était pas rentrée, comptant ne revoir maître Rhoda au plus tôt que le lendemain, — quand il eut allu né le poêle, éclairé l'oratoire, le contraste de l'humidité, de la solitude avec la glorieuse soirée l’affecta pitoyablement. Il revenait en exilé parmi ces reliques d’un passé lointain, ces devises latines, ces objets d’un autre âge. [lse rappelait avec amertume les plaisanteries de Heggy au sujet de la Maison Rouge, s'étonnant que lui-même jusque-là se fût contenté d'unerenommée faite d’épâtementetde curiosité.

Par une sorte de compensation à sa manie de bric-à-brac, il s’approcha de l'orgue, ouvrit la soufflerie, mais l’appareil, à cause de la gelée, avait cessé de fonctionner. Cette éclipse de son le glaça, comme si ses propres poumons congelés lui refusaient le souffle. C'était par Forgue qu'il entrait chaque soir en relation

avec le monde extérieur ; l'orgue était le réper-

cuteur de son être intellectuel, le véhicule qui portait ses pensées comme une semence aux habitants de la forêt. Son organisme musical éteint, il ne restait de lui que l'œil borgne, la main maladroite du peintre. L'impression du silence, du froid, l'obscurité, le vide, tous ces dissolvants de son être moral et physique lui donnaient un avant-coureur du délire qui le harcelait quand il se croyait double, — cette dualité n’étant que le conflit obstiné, permanent entre les aspirations du peintre et les instincts du musicien. Il eut un moment de révolte, une réminiscence passionnée et subite des sensations éprouvées ce soir et qui dépassaient tout ce qu'il avait Jamais éprouvé. Ce fut un impérieux désir de gloire, un appel de vie, de jeunesse, une terrible secousse de la volonté. Il marchait en battant le sol,exaspéré contre les figurines aux yeux figés, béants,

écarquillés, qui le dévisageaient en grimaçant.

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Tandis que transit, furibond, il chargeait son

calorifère, passant de l'eratoire à l'atelier, ses

ge er

regards rencontrèrent le portrait inachevé de

M”° Selly : 1l passa le pied dans la toile, désarticula le châssis, roula l’image, jeta le tout au feu, dominé par une excessive colère qui

s'exerçalt contre lui-même à l'aspect de cette

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