‹ Le peintre mystiqueChapitre 46 sur 49 · EN · texte numérisé non relu

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passé, parmi les souvenirs tourbillonnants de sa jeunesse, il rencontrait les yeux suppliants de sa mère. Il la revoyait, belle comme une Sainte Cécile, au coin du feu, quittant sa harpe d’or pour obéir aux exigences d'un mari brutal et jaloux. Alors les mains se crispaient autour des châssis avec une satisfaction vengeresse, car il n’ignorait pas que son père eût été la cause première de ses érreurs,.de son voyage précoce en [talie, de son séjour à [éna où, dévoyé, encouragé par la volonté d'un homme qui se plairait à voir son fils prendre l'allure d'un grand seigneur, il avait lâché bride à ce qui lui restait de désirs endormis ou inas- SOU VIS.

A cette époque de la vie de Marc Rhoda se plaçait un événement mystérieux ignoré du

publie, dont il ne parlait pas même avec son

ami von Schléwitz : sa conversion miracu-

leuse.

TND ANS Dr ed RE den me

L’honneur en revenait à l’un de ses compatriotes, au peintre Führich, le célèbre mystique, que le hasard avait conduit sur sa route, à Venise, au moment où Marc Rhoda, aftolé par sa liberté, sollicité par ses talents de musicien vers un tourbillon de plaisirs, commençait à se repentir d’une vie inutile.

C’etaitun homme étonnant que ce Führich, une àme errante qui se mouvait entre leschoses visibles sans s'occuper de la matière, ne voyant que l’idée indépendante et créatrice. Considérant le monde comme un rêve de chaque moi; il peignait non des corps, mais des sentiments auxquels il donnait l'apparence humaine et la beauté morale. Il avait, quoique peintre médiocre, une âme ondoyante et multiple, un crayon exercé, qui suivait ses extases.

Né à Krazau, dans la Bohème, encouragé par la princesse de Metternich, Fübrich avait

habité Rome avec les hôtes plus ou moins con-

vaincus du palais de Saint Isidore, Koch, Vert,

Overbeck, Schnorr et les autres; son Triomphe

du Christ, son Pater Noster et la Légende de

sainte Geneviève, reproduite dans toutes les éolises d'Autriche et au-delà, avait valu à leur auteur un titre de noblesse avec le rang de professeur à Vienne.

Traversant la ville de Venise. 1l avait

entraîné Marc Rhoda, dont il connaissait le

en ne : S c- het de me cer dr ttes

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mérite et Marc s'était laissé faire, ébranlé

| déjà par les remontrances de l'oncle prémontré et les sollicitations intéressées du docteur | Rhoda qui le rappelait à Iéna. Marc, un beau Î | jour, avait disparu, sans adieux, de Venise.

1 Il était rentré chez son père, fréquentait 1 l'université, et vivait dans une alternative f d'excitation bruyante et de recueillement. Aux

UE vacances, il allait à Prague au couvent de

| | son oncle où bien il travaillait à l'atelier de | | Führich. Il finit par y prendre pied, se passion- : ff

nant de plus en plus pour ce genre d'évangélisation; résolu, lui aussi, à devenir prophète. C'est ainsi qu'à la mort de son père il avait équipé la Maison-Rouge et s'était embarqué dans l'arche à la conquête de l'absolu, bien qu'il n’y mit qu'un menu bagage de technique et d'expérience, mais il comptait y suppléer en méritant la grâce par le jeûne et la pénitence.

Avait-il mérité, avait-il obtenu cette grâce? Telle était la question qui s'agitait en ce moment devant le foyer purificateur.

Juge et témoin de sa propre existence, il y reconnaissait deux phases : l’une harmonieuse, faite d'instinct, de piété, d’amour filial, c'était le temps de son enfance — phase féconde et musicale; l’autre discordante et factice, orageuse et coupable, faite d'idées acquises ou imposées au cours des événements, — phase négative, phase du peintre. Et cependant,

jamais, même dans le temps où 1l se croyait

double pendant la crise d'incertitude, jamais il n'avait cessé de penser en musique quand il voulait donner à ses idées une direction ascensionnelle. Ces murs qui l’entouraient, ce plafond constellé, ces lampes, ces niches, ces vitraux historiés, tout cet appareil liturgique n'’étaient-ils pas autant d'inconscientes réminiscences de sa première jeunesse, passée au sein du cloître, de l’église?

Le rôle du peintre, inauguré par un coupable entraînement, à Venise, continué plus tard comme une pénitence par le Nazaréen, n'avait été qu'un temps d’expiation auquel il se condamnait avec l'énergie de la contrition et le stimulant du remords. Son épreuve était achevée. Séraphine, comme la colombe, était venue à sa rencontre avec le rameau d’olivier. Il avait quitté l'arche au matin pour voir

célébrer sa régénération par la bouche de

Frantz Hegey. Il sortait de la chrysalide, il

renaissait, comme le phénix, des cendres fécondes.

Le bûcher s’'éteignait, les fantômes des ténèbres, les fantômes que l'on voit dans le clair obscur, apparaissaient ça et là dans les recoins sombres, la voûte du local, perdant sa densité, s'élevait dans l’espace, l'odeur d'huile se chanveait en parfum de rard.

Il se revoyait à l’église de Prague, sous la robe des lévites, un jour de grande cérémonie. À quelques pas, sur un prie-dieu de velours vert, sa mère, agenouillée, priait. Telle était la vivacité du rêve, qu'il crut entendre, autour de lui, murmurer des mots tchèques; cette impression le réveilla.

La lampe était éteinte; quelques braises mourantes, qui rougissaient dans lâtre, seules éclairaient l'obscurité. IL remit son habit, sa pelisse, chargea le feu, ouvrit la soufflerie. Un soupir de résurrection séchappa de l'orgue.

Rhoda battit quelques accords, répéta l’un des airs qu'il venait de chanter au cours de la

oirée. Sa voix résonnait magnifiquement dans

le silence de la nuit froide. Sa mémoire lui soufflait des choses qu'il n'avait pas entendues depuis son enfance. C’étaient des bribes de mélodies, des chansons de nourrice ou des airs du pays ; un débordement de réminiscences, pareil à un ruisseau qui roule fangeux pendant un orage. Mais grâce à la faculté qu'il avait de fondre ses idées et de les exprimer musicalement,les souvenirs confus ne tardèrent pas à s'éclaireir et le torrent de sons s’enflait, emplissait l'oratoire d’un éclatant magnificat.

Il était une heure du matin. Rhoda chantait à pleme gorge. Une lueur vive jaillit du coté du vitrail, rayonna, s'éteignit. Rhoda, troublé par une vision qui le ramenait aux cau-

chemars de ses nuits d’insomnie, se lève, court

à la fenêtre. Mais une sourde rumeur, une

odeur àcre lui rappellent avec épouvante que la grande cheminée est sujette à s’enflammer, ce qui empêchait qu'on en fit usage. Une pluie d'étincelles bientôt ne lui laisse aucun doute sur l'origine du phénomène. La grande cheminée. brûle.

M. Rhoda ne manquait n1 de sang-froid, ni d'énergie; sachant que son ami von Schléwitz avait, pour le cas d'incendie, confié à la vieille certain paquet de soufre, 11 mit heureusement la main sur le remède, courut aux mansardes.

Mais le sane-froid le mieux trempé fléchit devant l'incendie ou l'inondation, à cause de la rapidité d'un élément qui prévient tout effort.

Dans sa hâte, il était monté sans lumière au grenier, il avait perdu son temps à chercher, à ouvrir les carreaux ;lorsqu’après avoir répandu le soufre qui devait produire la fumée et étoufter le feu, il descend au rez-de-chaussée,

croyant avoir conjuré le danger, un grand fra-

D ee

cas se fait entendre à l’oratoire : c'est le lustre à pendeloques qui s'écroule. À peine s'il peut atteindre à l'orgue, sauver ses partitions, ses manuscrits. Des langues de feu courent au plafond, lèchent les boiseries qui s'allument de proche en proche; un tourbillon de fumée noire dégorge par toutes les issues

Ici chassé par l'ouragan de feu, là suffoqué par le flot de fumée, Rhoda, surpris dans la tourmente éciairante et hurlante, s’élance vers la grand'route, comme si les bois pouvaient l'entendre. La plus proche des maisons est à un quart de mille et par le froid qu'il fait, seul un hasard. à pareille heure, pourrait signaler l'incendie.

Au premier moment de stupeur succède chez Rhoda une exaltation qui lui rend son activité. Tout autre pensée disparaît devant l'urgence de sauver ses papiers, ses objets de valeur. Il vole

à sa chambre à coucher, ouvre son reliquaire

Ro ou

entasse pêle-mêle dans un sac de voyage,

manuscrits, bijoux, lettres, valeurs. Ses mains automatiquement déversent un à un ses tiroirs; il n’a plus la notion du temps ni du danger.

Mille pensées se succèdent en son cerveau flévreux sans qu'il puisse en fixer aucune. Un courant d'air chaud tout à coup remplit la chambre de fumée. Rhoda suffoqué, aveuglé, rälant dans l'hallucination de l’agonie, ne sait s'il est encore en vie ou s’il est entré déjà dans l'éternité; il ne voit plus que des fantômes, toute sa vie se déroule, fuit, se résume en un mirage autour de lui, puis, une aveuglante clarté, un grondement de flammes dispersent cette vision d’un autre monde ; il voit les murs de la chambre à coucher, il voit le reliquaire, la fontaine de cuivre, la fenêtre brisée, il bondit vers la croisée; mais les fenêtres au dehors sont grillées par des barreaux de fer.

Alors, entouré parles flammes, dans le délire

de l’épouvante, un éclair d'énergie traversant l'horreur du moment, tout s’élimine devant la mort qui fond sur lui; il ne voit plus qu'un seul objet : le robinet de la fontaine qui scintille. Devant cet objet consacré, la possibilité, l'espérance d'un miracle double saclairvoyance, l'instinct de la conservation affine ses moyens d'action. Tandis qu'une de ses mains ouvre le robinet, l’autre dans la cuvette emplie d’eau plonge les draps de son lit. Ayant calé son feutre qui peut lui protéger les yeux, enmailloté sous les draps trempés d’eau, la sacoche pendue au cou, Rhoda plonge dans la fumée, traverse le palier, il enfourche la rampe, glisse, s’abat sans savoir où, saute par dessus les décombres. Un froid piquant, une sensation inconnue, indéfinissable d’émotion, de joie succède à l'asphyxie. Rhoda jette à bas son suaire, regarde au ciel les étoiles briller au-

dessus de sa tête. À vingt pas devant lui, les

flammes tourbillonnent en hurlant vers l'immensité bleue.

H n’essaya même pas de sauver une pompe qui pouvait readre quelque service. Tout flambaït, 1l fallait chercher au loin du secours.

L'incendie avait provoqué chez Rhoda cette surexcitation qui suit le moment d’un dan: ger de mort auquel on échappe. Il marchait par saccades, indécis, étonné, aspirait avec volupté l'air glacé de la nuit, ne sentait pas la terre qui fuyait sous ses pieds, ne voyait rien que le spectacle de l'incendie qui maintenant lui revenait avec ses moindres péripéties. Il comprit que le feu avait pu couver très longtemps pendant son extase musicale ou même avant, lorsqu'il dormait et se propager par les toits sans qu'il s’en aperçût. Il n'avait échappé que par miracle, comme autrefois lorsque la foudre allumait le vieux saule, frappait l’un

des cadres et lui-même. Comment ne pas voir

Do

de l’épouvante, un éclair d'énergie traversant l'horreur du moment, tout s’élimine devant la mort qui fond sur lui; il ne voit plus qu'un seul objet : le robinet de la fontaine qui scintülle. Devant cet objet consacré, la possibilité, l'espérance d'un miracle double saclairvoyance, l'instinct de la conservation affine ses moyens d'action. Tandis qu'une de ses mains ouvre le robinet, l’autre dans la cuvette emplie d’eau plonge les draps de son lit. Ayant calé son feutre qui peut lui protéger les yeux, enmailloté sous les draps trempés d’eau, la sacoche pendue au cou, Rhoda plonge dans la fumée, traverse le palier, il enfourche la rampe, glisse, s’abat sans savoir où, saute par dessus les décombres. Un froid piquant, une sensation inconnue, indéfinissable d'émotion, de joie succède à l’asphyxie. Rhoda jette à bas son suaire, regarde au ciel les étoiles briller audessus de sa tête. À vingt pas devant lui, les

Il arriva devant la ville sans avoir ren.

contré personne, sauf un veilleur de nuit qui le reconnut, auquel il fit part du désastre: celuici s'offrit à porter l’alarme au bureau de police.

Quelques moments après retentissait un cri : « Aux pompes ! ». Un roulement de tambours annonça l’incendie, les trompettes sonnèrent, des hommes couraient munis detorches, poussant des véhicules qui raclaient le pavé sonore. Des cris : Au feu! amenaient aux fenêtres des têtes encapuchonnées, ahuries qui questionnaient avec angoisse : — Où c’est-il ? — « Aux Trois Hêtres >», à la Maison Rouge.

C'est chez le peintre qui est fou.

Rhoda entendait son panégyrique, comme un homme qui suivrait en esprit son propre enterrement.

Il s’entendait juger, traiter de fou, il faisait

son mea culpa et marchait à grandes enjam-

mt

bées, pour se soustraire au bruit, à l’épouvante ridicule qui se faisait autour de lui.

Il s'arrêta devant l’hôtel du Lys à l'aspect d’un bonnet de laine qui pointait au dehors, reconnut le concierge et prévint sa question en répondant lui-même :

— L'incendie est à la Maison Rouge.

Et il entra raide, transi, pouvant à peine s’exprimer, se coucha, tandis que la maison retentissait du branle-bas.

Ce n’était pas une mince affaire, que d’héberger le propriétaire des Trois Hêtres maintenant qu'il était sans toit! Au matin, Phôtelier couva son réveil, inquiet des récits du concierge qui disait avoir soutenu la nuit maitre Rhoda hagard et titubant. Le bruit courait que ies tableaux n'étaient pas assurés, qu'il ÿ avait des trésors enfouis à la Maison Rouge et rien ne bougeait, vers onze heures, à l'apparte-

ment de l'artiste.

| Q2 Ro à |

Enfin la sonnette retentit. Le maître demandait du feu et ordonnait son déjeûner.

Il s'était réveillé sans soucis, inconscient des événements. Ses recards flottants s’arrétèrent sur un cadre brodé contenant la photooraphie des clients favoris du « Lys », parmi eux Séraphine et Thécla. Cette découverte lui rendit la mémoire des choses de la veille, classées déjà par l'éloignement et mises à la distance qui permet à la réflexion de saisir un enchainement. Une circonstance avant tout l'étonna, en remontant de l'effet à la cause : l'exceptionnelle circonstance d'un train de service qui l'avait amené chez lui à l'improviste, en l'absence de Barbara, miraculeuse occurence de laquelle dérivait l'incendie et la perte de la Maison Rouge.

Il sauta de son lit, s’habilla, dejeuna sans regrets, rangea ses bijoux, ses papiers, mit en

sûreté la partition qu'il avait sauvée du désas-

Te.

tre, fit venir la valise restée à la gare et sortit, impatient de voir ce qui s'était passé la nuit.

Afin d'échapper aux curieux. il avait pris par la campagne et longeait les sentiers gelés qui serpentaient éblouissants au soleil de midi. Il n'eut pas l'ombre d’un regret lorsqu'il vit poindre à l'horizon un abatis de murs autour d’un amas de décombres — c'était là tout ce qui restait de la Maison Rouge!

Les hêtres ébranchés montraient leurs troncs noircis, le saule était encore debout; dans la neige fondue cà et là, des flaques d'eau gelée indiquaient le travail inutile des pompes et l'on voyait des promeneurs fouiller le sol durci, pour en détacher des scories de cuivre ou de

verre.

L'arrivée du mystique fit sensation parmi ces pélerins, qui s'inclinaient. L'un d'eux s’en-

hardit à lui demander :

— Maitre Rhoda, nous serions heureux de savoir Si Vous avez Sauvé vos œuvres.

Le maître secoua la tête.

Le monsieur lui tendit la main, les autres processionnellement, un à un, défilèrent, chapeau bas, comme on défile dans une chambre mortuaire, devant la famille.

Les sympathiques recrets sur les ruines de l'atelier faisaient grand plaisir à M. Rhoda, après les injures de la nuit. Il se vit mème obliger de reculer devant l’affluence des visiteurs. Mais son retour à Eisenach fut signalé par d’autres manifestations flatteuses. Les autorités de la ville, considérant la perte de l'atelier comme un malheur public, offraient au maître peintre de lui procurer un autre local.

Tout se changeait en or dans le creuset où il venait de jeter son passé; les prophéties s’accomplissaient : Marc Rhoda ne devait plus

peindre, son art était trop éloigné de la réalité,

ne

il vivait dans l’Impondérable. D'autres héros déjà hantaient son cerveau, des héros sans forme, sans couleur, faits d'émotion et d’harmonie.

Malgré l’insistance du patron qui lui offrait à l'hôtel du Lys, l'appartement de M°° Sell, Rhoda reprit sa valise et partit pour Gotha, espérant arriver au moment où M°° Selly vien-

drait s'installer chez sa tante.

Les Weimarois généralement polis, diseiplinés par le voisinage de la Cour et la mémoire d’un passé glorieux, ne sont pas cancaniers de cœur; pourtant l'incendie de la Maison Rouge, coïncidant avec le souper du mardi, l'audition extraordinaire de Rhoda et la disparition de la jeune veuve, avaient mis en circulation des bruits extravagants, entre autres l'hypothèse d’un double suieide, accompagné d’un incendie renouvelé de la mort de Didon. Cette version s'effaçait, il est vrai, devant le fait authentique et connu de la présence de Rhoda aux « Trois- Hêtres » le lendemain du désastre et devant

les récits de egey, qui racontait la brouille et

De

le départ de M”° Selly. Mais il restait une corrélation bizarre de faits mystérieux qui, joints à la fugue du peintre, à son étrangeté des derniers Jours épouvantaient von Schléwitz.

Marc amoureux lui suggérait des catastrophes à comparer aux fantaisies de Reland Furieux : il ne pouvait rien imaginer que d’extraordinaire de la part de son ami Rhoda.

Malheureusement, retenu par les devoirs de son service, ce ne fut qu'après une angoisse de quarante-huit heures qu'il parvint à se rendre à Gotha, certiin que sa cousine en savait plus long que n'importe qui sur le compte du Nazaréen.

Ïl arriva le soir, fut introduit dans une pièce attenante au salon, d’où s'échappaient les sons carillonnants d'une épinette. Devinant Thécla, le cousin entr'ouvrit la porte, aperçut Rhoda, qui se leva, poussa un cri: Romuald! et

tordit la main que von Schléwitz lui tendait un

peu froidement, le capitaine ne pouvant se faire à l'idée que Rhoda fût venu deux fois à Weimar sans lui rendre visite.

— J'ai subi l'épreuve du feu, j'ai vu les spirales fumantes tournoyer sur mon toit comme des oiseaux épouvantés... La flamme a dévoré l'erreur, reprit Rhoda avec une gaité tout au moins bizarre.

Cette fébrile animation après l’incendie, jointe aux suppositions qui couvaient sur les agissements du peintre, confirmèrent Romuald dans la persuasion que Rhoda avait allumé le feu. Il se le figurait jouant de l'orgue, comme Néron jouantde la flûte sur les ruines fumantes de Rome et, voulant être renseigné sur le fait :

— Je compatis à ton malheur, lui dit-il; tu dois regretter bien des choses, tous ces objets confidents de tes travaux d’art, des souvenirs que l'argent ne peut remplacer. Tout cela

était-il assuré ?

Ho

Mais Rhoda haussait les épaules.

— Je n'ai pas l'intention d'exiger une.

indemnité, me trouvant dans le cas de l’ours qui tue le dormeur en voulant écraser la mouche. J'avais condamné quelques œuvres à me chauffer l'hiver sans prévoir qu'un bûcher composé de toiles peintes pouvait incendier la cheminée, ce qui eut leu... Je ne discute pas mon imprudence, je ne réclame rien et prèfère acheter le droit d'effacer sans remords à l’horloge du temps les heures de ma folie. Je n'ai jamais été qu'un misérable peintre, que tout ce passé soit détruit! Je suis libre aujourd'hui, libre comme l'astre errant sorti de son orbite; mes idées floftent à l'aventure sur les vagues d’un océan sans fin, mes yeux sont ceux d'un nouveau-né, dont le regard s'épanouit à la première lueur... Romuald, ta cousine m'a sauvé |

Il saisit comme dans un étau la main du

capitaine, l’étreignit avec un transport d'amitié que Rhoda jamais n'avait témoignée.

Un tumulte de pieds battant le sol du vestibule sépara les amis ; et M"° Werner, Seraphine et Thécla s’introduisirent avec un grand bruit d’épanchements :

— Von Schléwitz!

— Romuald!

— D'où venez-vous, cousin?

— D'où je viens ? mais de chez moi, parbleu ! répondit le cousin sortant avec bonheur des préoccupations et des terreurs, en présence de cette réception. On vous croit envolée, j'étais inquiet de ma cousine, inquiet de Marc que l'on disait rôti... pis que cela!

— Mais vous avez bien dû penser que M. Marc était chez nous? dit M" Werner, avec un regard malicieux qui passa de Mare à

Séraphine.

Je ne sais rien du tout, répondit le cousin, qui cherchait à comprendre la situation, si ce n'est que. ma cousine a fait un grand miracle. Il n’est bruit à Weimar que des grâces d’un patineur et des succès d’un virtuose auquel on aurait dérouillé les jambes et le gosier.

— Et vous ne savez pas que maître Rhoda sest trouvé sans abri, sans linge, sans vêtements, qu'il à fait à ma nièce l'honneur de lui demander la faveur de l'aider à lui faire un coin du feu..? reprit la tante avec une recrudescence d'importance et de sous-entendus.

— On m'avaitdit que mon ami Marc patinait, qu'il chantait même dans les salons... où je ne suis pas invité, quoique parent! j'avais bien le pressentiment qu'il se mijotait quelque chose, mais... le capitaine s'aperçut à la rougeur de Séraphine qu’il déraillait inconsidérément, — ais Je n'espérais pas nous retrouver ici,

réunis tous. en famille... ajouta-t-il, pre-

nant Thécla qu'il embrassa et souleva sur son épaule.

Il y eut un moment de gêne causé par le silence de Rhoda et l'embarras de son ami, un silence d’où Séraphine se tira très adroitement..

— Vousdevez être absolument gelé, cousin, si nous faisions un bol, vous connaissez ure recette...

… Le bol de Schléwitz, une excellente idée ! fit M” Werner.

— Un bol, un bol! s’exclamait Thécla du haut des épaules de l’auteur, où celui-ci l'avait juchée, cherchant toujours son équilibre.

Séraphine s'élança dehors pour réquisitionner les ingrédients et les récipients indispensables au dosage dont le capitaine voulut bien se charger, d'après une classique recette qui remontait à la première d'une des pièces de

Goethe.

M. Rhoda pelait les oranges et commençait

à dévoiler une partie enfantine de son: être qui n'avait pas encore servi et ne demandait qu'à s’utiliser. |

Quant à von Schléwitz, émerveillé de la victoire de sa cousine, il écoutait ses moindres gestes, cherchant à découvrir par quel subtil effort, elle avait exprimé du cœur de son ami ce qu'il contenait d'utile et de praticable, Mais rien chez elle ne trahissait la moindre apparence de coquetterie, le moindre désir de domination à l'adresse de Rhoda. Ou si, par accident, leurs yeux se rencontraient avec le sourire intérieur de gens qui lisent dans l’âme l'un de l’autre, Séraphine aussitôt compensait le sourire par un équivalent de familiarité en faveur du cousin. Rien de plus cordial, de plus joyeux que cette soirée. Mais de l'incendie, pas un mot. Rhoda protestait chaque fois qu'on y revenait. À quoi bon parler du passé quand on

ouvrait la porte à l'espérance ? Par contre il

raconta de la façon la plus plaisante sa promenade à Kisenach, la nuit, derrière les pompes, quand il venait demander du secours et qu’on le traitait de toqué. Et ce mot l’amusait comme une découverte, comme une chose dont jamais il ne s'était douté.

Il ne fut pas question des Meyer ni de la fugue de M°° Selly, quoique Séraphine avouât l'intention de s'installer à Gotha, mais on se sépara sans aucuneallusion aux projets d'avenir.

Rhoda conduisit son ami dans un appartement qu'il occupait depuis deux jours au Neumarkt, sur cette jolie place arborée, devant l'église Sainte-Marguerite.

Au salon déjà figurait un piano de Herz, encombré d'objets de toilette, cravates, cols, ballots d’étoffes, pièces de linge et chaussures.

— Ces dames ont eu la complaisance de m'aider à faire un trousseau d'émigrant, dit

l'artiste, il ne me restait du vieil homme qu'une

DM AO

valise miraculeusement sauvée à la gare d’'Etsenach... Cette M"° Werner pense à tout.

Il prit un étui rempli de cigares qu'il offrait à son hôte.

— Tu as donc l'intention de passer iei quelque temps, demanda Schléwitz, avec une insistance qui pouvait contenir soit un reproche, soit une inquiétude au sujet de la discrétion de Rhoda.

Il comprit l'insinuation, roula près du poêle un fauteuil, alluma son cigare, au grand étonnement du capitaine qui le croyait guéri de ces défauts et répondit:

— J'ai été fou,etl’incendie de l’atelier n’est point fait pour étoufter les bruits qui circulent autour de moi... Malheureusement je n'ai jamais produit une œuvre qui justifie la réputation dont on m'’accable et dont j'ai honte. Avant d'accepter les faveurs auxquelles je

parais destiné, il me reste à subir une épreuve“

je veux qu'on me surprenne sur le fait d’une action d'éclat.

Rhoda leva la tête et souffla sa fumée avec un air de conviction qui augmenta les inquiétudes de son ami, de plus en plus perplexe au sujet de sa parente.

— Ne crains-tu pas que cette épreuve’ ne porte atteinteà ma cousine ?dit-1l, en soulignant son titre de parent; — ma cousine n’a pas calculé les conséquences de son dévouement lorsqu’elle est allée te tendre la main. cette générosité provoque à Weimar des suppositions… qui me gênent.

— Mr Selly ne s'est pas, comme tu te l'imaoines, volontairement offerte, répliqua Rhoda, nous marchons elle et moi vers un but ignoré, mais prévu dans l’Incommensurable. La destinée l’a placée comme un phare sur la route où je m'égarais. Ce fut un jour inoubliable

que ce jour où l'esprit de lumière entra chez

anus ds — —————————————————

ot

ton ami, terrassa l’oreueilleux,flétrit son œuvre par une foudroyante ironie. Un de mes hètres fut brisé, l’autre prit feu... c'était le premier avertissement. tout devait être anéantr.

Tu n’as pas connu mes angoisses pendant la démolition de ce moi cimenté par l'orgueil.

Atome par atome mon être fut régénéré ; ce fut le rôle de ta cousine d’abattre et de renouveler, mais il fallait qu'un incendie dévorat mes dernières attaches pour que je sentisse en moi tressaillir les germes nouveau-nés. Je ne suis plus celui que tu connus errant, je marche vers un but, j'ai foi dans une étoile, je la vois, je la suis, mais je voudrais mesurer le degré de ma clairvoyance.

— Cela peut te mener fort loin, dit von Schléwitz, effrayé cette fois de la lumière qui brillait dans les yeux et sur les joues enflammées de Rhoda. Il faut au musicien des outils

compliqués, un orchestre, puis un public imi-

tié : si tu succombes à ton épreuve, ma cousine gratuitement devient martyre de son enthousiasme.

Rhoda se leva tout d’un bond avec un geste de défi!

— La jalousie des hommes a la voix moins puissante que le rire du tonnerre, j'ai subi l’un, jebraverai l’autre.Je descendrai sur eux comme une langue de feu pour célébrer la sympathie. Je ne faillirai point aux illusions de Séraphine, mais si je ne suis pas celui que son cœur a rêvé, qu'il en soit fait de moi, qu'elle ait le droit de me hair !

Il se rassit, et reprit avec émotion :

— Je comprends tes angoisses... sois sans inquiétude, les couronnes sont tressées pour le jour du triomphe, tu entendras les harpes d’or et nous célèbrerons la Pâque, et tu seras notre hôte au foyer conjugal!

La prophétie se termina par une nouvelle

poignée de main qui rassura beaucoup von Schléwitz.

— Et quelle est cette épreuve, est-ce une messe, un oratorio, un poème, une tragédie grecque? demanda le cousin, égayé par la perspective du foyer conjugal, qui ne le rendait nullement jaloux.

— Le feu couve encore sous la cendre...

bientôt tu verras pétiller la flamme, répondit Rhoda.

Et, comme il semblait assuré de la réussite, von Schléwitz accepta les prémices d'un triomphe prochain et s’en réjouit d'autant plus que Séraphine paraissait accepter l'épreuve et la désirait comme une sanction de sa conduite passée et de ses relations familières avec

l’'éex-Nazaréen.

Se

Ravi de son expédition, le lendemain von Schléwitz se donna le plaisir d'enlever Séraphine, sa marraine et Thécla et de les exhiber le soir, au théâtre, à Weimar, dans une loge de face: Les cancans dévoyés à partir de ce jour s’abattirent sur les Meyer. On leur reprochait de tenir des propos indiscrets sur le compte de leur nièce, accusation justifiée d'ailleurs par le déménagement du mobilier de Séraphine, transporté chez les Frôhlich.

D'autre part, les fictions se groupèrent autour du Mystique, dont la réputation grandissait par la bonne raison que sa peinture échappait défi-

nitivement aux comparaisons. [l faut dire aussi

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