PETER
que von Schléwitz ajoutait d’autres éléments au prestise de l'artiste en racontant que le Mystique abandonnait à Barbara le terrain de la Maison Rouge et refusait l’indemnité due par les assurances.
L'événement fut oublié.
Séraphine et sa tante Werner étaient retournées à Grotha après un ou deux jours.
Le capitaine depuis un certain temps n'avait pas recu de nouvelle de Rhoda, lorsqu'un matin Frantz Heggy, tombant chez lui, déballa sur le piano un formidable cahier de musique.
Hegey faisait grand cas du capitaine comme ami et comme dilettante. [Ils avaient combattu ensemble dans le camp de Wagner contre les Philistins rossiniphiles à la première de Lohengrin, qui avait eu lieu à Weimar en 1850, un jour de gloire inoublié :
— Capitaine, lui dit1l, voulez-vous être
mon publie? Je tiens une œuvre curieuse, peut-être plus.
Il mit son grand doigt sur ses lèvres pour demander la discrétion et le rabattit sur les touches du clavier qui frémit comme le coursier touché par l’éperon du maitre.
Quiconque à entendu Heggy sait ce que fut ce foudre du piano. Reflétant chaque idée par l'expression de son visage, Heggy jouait du front, des yeux autant que des poignets, ajoutant force commentaires et suggestions divertissantes, mélangeant les deux langues, le français l'allemand : Wunderschôn !
hein ? — Etil allait à tour de bras, faisant crier les cordes : — Il y à de la flamme là dedans, ne voyez-vous pas des éclairs? Ce sont les gaz qui se marient avant la production de l'eau. Ecoutez le galop des vagues emportées par leurs chevaux d’écume.. hue ! hep !
— Mais de quoi s'agit-il? demanda Ro-
muald, qui se tenait debout derrière le virtuose.
C’est une symphonie, «l'Esprit de l'Océan», Joli titre, n'est-ce pas ? Ecoutez ce duo des sirènes avec un cachalot... — Heggy chanta quelques mesures pour ajouter à l'intelligence du texte, dont 1l faisait une réduction.
— Voulez-vous entendre une idylle? Les courants caressent les algues dans les prés sous-marins jonchés de cyprées et d’autres coquillages. ohé! les contrebasses ! C’est la voix du gulf-stream, écoutez.
Hegey martelait formidablement, le capitaine criait : « Pitié, pitié pour l'instrument! »
Attention, voici les coraux constructeurs, l'origine de la famille et de l'architecture.….! sacrebleu ! .Rhoda n'y va pas de main morte...
Etles poignets couraient dans un ouragan
de sonorités.
Figurez-vons que M"° Selly m'envoie cette copie avec ordre d’en faire un succès : iln'y a pas à marchander. Votre cousine a été mon élève... je m'intéresse à Rhoda et puis votre cousine malgré ses cheveux blonds, veut ce qu’elle veut, à preuve l’emberlificotement du Mystique.. Il faut que la symphonie s'exécute, il faut qu'elle ait un grand succès, capitaine !
Il le faut! s’écria le cousin, qui frémissait d'enthousiasme aux pulsations de vie que Hegey trait du clavier, devinant tout, aaimant tout, insufflant son génie aux endroits où l’auteur était resté vague ou obscur. Il le faut sacrebleu ! quand je devrais donner ma démission de capitaine!
C'était pour un vrai dilettante une rare fortune que d’entendre ainsi, deux heures durant, Heggy déchiffrer un ouvrage qu'il daignait prendre sous sa protection, à plus forte
raison l’œuvre d’un ami. Tout haletant d’es-
poir, von Schléwitz attendait l'approbation du maitre.
— C'est une œuvre, dit Heggy, qui n’a pas trop le sens commun,mais grande, belle, — trop belle, harmonieuse folie. Il faut des grâces d'état pour apprécier cette fièvre originale : vous et moi nous avons la grâce, mais le public idiot, l'homme-masse, avec ses oreilles d'âne, est capable de braire quand nous le plongerons dans l’eau salée... c’est la curiosité qui fait le succès, non le talent... il faudra leur donner à manger du tambour... C'est à vous, capitaine, de me fabriquer un public... tapez dessus.….! Nous aurons le théàtre et l'appui de la Cour, je me charge du reste.
Le capitaine se chargea du public. Aïdé de son lieutenant, qui était un peu musicien, il entreprit l'entrainement des mondains désœuvrés, des routiniers et des indifférents, très
-endurcis dans la ville de Weimar, par suite
SET ne
d'une disposition séculaire, qui datait de l’âge d'or, alors que Goethe, dans un but de perfectionnement, avait imaginé de façonner les spectateurs comme on engraisse les dindons, sans leur laisser le choix des aliments. On voit encore, écrite au fond des loges, une interdiction du poëte-directeur, qui prohibait, pendant la représentation, toute marque d'approbation ou de désapprobation. Il résultait de cette défense une froideur héréditaire, une glace épaissie encore récemment par l'autorité de Hegey, qui s'était fait envers et contre tous le champion de la musique de Wagner.
Mais en dehors de cette gent moutonnière, il y avait parmi les artistes, nombreux dans la microscopique Athènes, des avancés, sans compter M° Sellv. Ceux-ci se réunissaient le lundi, sous la firme Æeggy-Verein au restaurant zum Frosckh (A la Grenouille), et cau-
saent en buvantdu Victoria-Punsch,unatroce
breuvage qui avait pour effet de pousser à l'aigre par le mélange de poivre, de citron, de rhum et de clous de girofle qu’il contenait. Il ne se passait rien urbi et orbi dans les arts, que le marais n’eût son brékékékék!
De cette grenouillère partirent les premiers coassements, qui devaient préluder à la symphonie. Frülich était partout, sifdant,chantant, tapotant des réminiscences sur tous les pianos qu’il rencontrait. Le capitaine avait des apos-
trophes et des tirades virulentes : +Assez de
ronrons d'opéra! Au diable la mythologie, le symbolisme et l’éclectisme ! Nature, on demande les voix de la terre ! »
Heggey dressait l'orchestre et le feu gagnait Eisenach qui se croyait intéressée à la production du chef-d'œuvre. Gotha, par jalousie, à cause du souverain qui avait composé des
opéras, attendait avee impatience. Après un
mois d'entrainement, Séraphine recevait du
cousin le billet suivant :
CHËRE COUSINE,
Le navire est à flot. Ci-joint l’article anticipé de R. P. Je n’aime pas beaucoup ce mot « bouillonnements sonores ». Mais il faut excuser un moment de vertige. D'ailleurs, il s’agit de la mer. Nous sommes sur les dents. J'arrive d'Iéna où j'ai trouvé d'anciens amis de feu le docteur Rhoda, excellentes recrues, qui nous promettent un lot de studiosi hydrophobes, à charge pour nous de mettre à leur disposition les moyens de transport. J’ai mes tenanciers de Berka — des battoirs! Frôhlich, — brave garçon ! a épilé jusqu’à la dernière perruque rossinienne.... Nous tenons les joueurs de whist qui s’assemblent à la Récréation. Bücklin nous fait un frontispice — un chef-d'œuvre! pour orner le programme. Heggy ne voit pas un nuage à l’horizon. À l’Erbprinz, chaque soir, on se chamaille en
faveur du maëstro !
Mare Rhoda écrivait à son ami von Schléwitz :
Je te prie, cher ami, de ne point de tracasser pour ma partition, le fruit mûr doit tomber de l’arbre.Je chanterai les sympathies des âmes et les affinités des corps; le publie m’entendra et doit m’entendre : je suis le vœu de la nature qui triomphe dans l’homme pour l’entrainer aux
sources de l'infini...
re
Enfin, le soleil éclaira le grand jour de l'épreuve. Dans la chambre bleue de l'Erbprinz, le maëstro entouré déjà de fervents disciples et de verres de porto attendait l'heure, sans se douter le moins du monde que depuis plusieurs jours on l’exhibait, tantôt de face à sa fenêtre, tantôt de profil en voiture, de trois quarts aux répétitions, en pied sur le vert tendre des pelouses, entre les arbres bourgeonnants du parc.
On était en avril, il faisait un temps magnifique ; aux abords du théâtre, près du château, devant les principaux hôtels, de curieuses
pataches déversaient des jeunes gens coiffés
in in À 7
de minuscules casquettes, vêtus d’un habit de velours, court hâché sur les hanches ; d’autres fendus comme des compas, dans des bottes à
canon, chevauchaient de maigres coursiers pa-
reils aux dragons des lécendes.
L’Erbprinz était rempli de dilettanti arrivé d'Eisenach, tout impatients d'applaudir l’homme qu'ils nommaient leur concttoyen. Les bouquets étaient préparés, les auxiliaires étaientcomptés, classés, numérotés ; ils avaient recu le mot d'ordre et savaient l'endroit des murmures, des silences, des trépidations, des ah ! des oh ! des bravos pämés, décochés ou fouettés.
Tout à coup l'Oberkellner, avec un air d’ambassadeur, pénètre dans la chambre bleue portant sur un plateau un pli qu'il offre au Capitaine. Von Schléwitz arrache le cachet : — Kreutz..."O'était. -1a1premièré wiois "quon:
l’entendait jurer. . — Qu y a-t-1l, capitaine ? — Il y a que Leurs Altesses Royales et Grand-
ducales sont enrhumées et ne peuvent assister à la symphonie...
Rhoda sourit du sourire d’un homme à demi consacré, qui n'appartient plus à la terre. Il eut un geste rassurant.
— Noûs nous passerons de la cour, marchons !
Une haie se forme, Rhoda passe, ébauchant un salut de tête, descend, suivi de l’essaim qui ne le quitte plus et monte en voiture avec von Schléwitz. On arrive au théâtre.
Le concert était commencé. Foule dans la salle, — une foule indisciplinée : c'est tout au plus si l'on écoute le solo d’un violoniste, chargé d'établir le courant entre l’auditoire et la scène.
Von Schléwitz,en entrant, est harponné par la main de Frantz Hesoy qui l'empoigne, le tire dans une baignoire et lui dit :
— Mon capitaine, nous sommes volés ! La
symphonie de votre ami est un peu dure à
éplucher ; quand la soupe est trop chaude, vous
savez, les chiens se mettent à aboyer... J'ai contre moi les roquets de l'orchestre et dans la salle des Rossinacci et des Bellinacci qui m'en veulent. La présence de la cour était pour nous la garantie d’un auditoire bienveillant et respectueux.. Mais quand les chats sont absents, les souris.
Romuald eut un cri du cœur :
— Mais que deviendra ma cousine ?
— Votre cousine... voilà le hic! Je soupconne M"° Selly d’être cachée dans une loge, elle est descendue chez Frühlich pendant la journée. Votre lieutenant, là-bas, fait le guet devant une baignoire calefeutrée de rideaux.
Si ce n'était pour la cousine, j'aurais un
grand plaisir à m'entendre siffler; mais le
moment est mal choisi... [ls me reprocheraient tout ce qu’il y a d'osé, d’abondant, d'imprévu
dans l’œuvre de Rhoda.
— Mais alors... Si votre entrée est compromise, que ferez-vous ? demanda Schléwitz.
— Je n'entrerai pas, voilà tout. Personne n'est plus apte à protéger l'enfant que le père naturel. L'auteur conduira l'orchestre qu'il dirige fort bien. Au moment d’apparaître, je m'escamote, Rhoda se montre et me remplace.
Pas un mot de ce truc et tâchez de me démolir : plus j'aurai d'ennemis, plus ils applaudiront!
Heggy rentra dans les coulisses en riant du bon tour qu'il allait jouer au public.
L'entr’acte avant lasymphonie fut des moins rassurants ; des groupes animés se formaient dans tous les couloirs. Le chuchotement ne cessa qu'au lever du rideau. Alors ce fut un
silence inquiétant. L'orchestrerangé surlascène
attendait l'entrée de son chef qui tardait. On
n'entendait plus dans la salle qu'un froufrou
d'éventails.
Cinq minutes se passent. Il y a des mur-
mures. Les gens de l'orchestre étonnés de l’absence de leur chef regardent les coulisses.
Voici Rhoda: un moment d'étonnement, d'hésitation succède à l’impatience, tandis qu'il marche vers le pupitre.
« Heggy n'a pas osé! >» dit une voix sortant d'un couloir. Quelques mains applaudissent, on s’émeut, les bravos éclatent, crescendo se propagent, jusqu'à ce que le maître, d’un air grave, salue l'assemblée et se retourne vers les musiciens. Alors retentit une acclamation, un éclat de courdins, une salve de battoirs qui de haut en bas du théâtre finit par atteindre l'orchestre, gagne les cymbales et les trompettes.
Marc Rhoda tenait son bâton haut levé par dessus la tête comme un aurige qui s’apprète à lancer ses chevaux.
Enfin le silence s'établit.
La symphonie débutait par une introduction
faisant corps avec l’allegro. On y entendait les
puissances cosmiques à l'état de chaos, c'est-àdire un mélange de bruits, de rayonnements, de souffles discordants qui préludaient à l’harmonie, mais faisaient frisonner von Schléwitz au fond de sa baignoire, — lorsque l'écorce encore mince de la terre s’effondrait à coups de grosse caisse, et que les violons, de leurs cordes aiguës, lnitaient l'expansion des matières que l’on entendait sourdre, s'évaporer, se condenser avec un frisonnement bruyant de cymbales, où bien lorsque des éclats de trompette appelaient au travail les atomes inconscients de leurs affinités. | Mais la force créatrice peu à peu s’imposait aux forces élémentaires par un chant large qui roulait avec le bruit d’une trombe lointaine. Des accords isolés, en dessous de ce chant, peignaient la réunion des corps et l’on enten-
dait pour finir un chant nuptial, célébrant
l'union des éléments générateurs de l'eau dans un ruissellement sonore.
Le publie, sans mot dire, avait écouté tout oreilles. Il n’était pas un auditeur qui muni du programme ne comprit, malgré les audaces, les heurts et les déchirements, la pensée du musicien ; et ce qui devait étonner ceux qui connaissaient l'artiste, c'est que les rêves du Mystique n'avaient plus rien de l'irrésolution du peintre, dont les idées, passant par le rythme, se condensaient en visions claires, intellisibles, splendides.
L’andante commenca.
Aux discordances de l’allegro succédait un pianissimo harmonieux qui vous donnait le sentiment du lointain et de l'infini avec la sensation d’une palpitation lente : c'était le flux et le reflux, le cœur de l’océan qui palpitait.
Mais à mesure que la berceuse chantait à
l'unisson de divers instruments, des voix
s'éveillaient dans les profondeurs, une à une, deux à deux, s’élevaient au-dessus des flots, se poursuivaient en fugues précipitées, toujours plus hautes et plus sonores. Un tremolo d'archets marquait l'agitation croissante. Il y avait des chants d'amour et des cris de terreur dans les notes vibrantes qui traversaient la mélodie, jusqu'à ce qu'un immense frémissement s'emparât de tous les sons, de tous les timbres de l'orchestre pour exprimer le bouillonnement de vie et de force productive de l'Océan. Alors des ondes chromatiques annonçaient la cohorte des vents qui sonnaient des fanfares; les frissons des cymbales peignaïent le zigzag des éclairs; des accords frénétiques déferlaient dans les harmonies comme des flots déchaînés sur la terre, et la grande voix chantait toujours comme la respiration rythmée, lente, ondoyante de la mer.
Le public était sous le charme quoique cer-