‹ Le peintre mystiqueChapitre 6 sur 49 · XAVIER DE REUL XIII · texte numérisé non relu

XAVIER DE REUL XIII

aucun effort, parce que tout cela est en lui, parce que cela’ se fixe malgré lui dans ce qui vient en droite ligne de son cœur. Il n’a rien. du littérateur, de l’homme de métier, de l’insupportable jongleur de mots, pas plus qu'en géologie il n’a quoi que ce soit du savant asser vi par la discipline des menus faits et la domination des lois. Il voit tout en cadres larges, imposants, où son imagination s’enthousiasme et s’anime. Il fait revivre le monde primitif lorsqu'il y touche ; il a le caractère visionnaire et créateur de l'esprit poétique.

Avec tous ces dons, il réalisa fort tard, c'est à quarante ans seulement qu'il se met à écrire. On pourrait en rechercher la raison si elle n’était si violemment écrite dans ses deux meilleurs livres : Le Roman d’un Géologue (1874) et Les Enfants d'Apollon (189,0). Pour le pousser à mener jusqu’au bout une œuvre de longue haleïne, il fallait la secousse brutale de la vie. Dans le premier de ces ouvrages, le regret douloureux de l’amour fauché par la mort se lève à chaque page; il enlace de ses replis subtils, il lève des bouffées chaudes qui remontent de cette terre italienne, si délicieusement comprise; il s'arrête à des ressouvenirs lointains, à des détails attendris, à des petites scènes intimes faites d'un charme discret. Tout se revêt de mélancolie jusqu’au moment où l'heure atroce se prépare. Alors, ce sont des luttes que te Reul dut éprouver sans doute;

elles retentissentmaintenant dans sa chair qu’elles blessenit

INTRODUCTION

et font crier et lorsqu'enfin passe la mort, le néant, — j'emprunte ses propres termes — se fait autour de lui, « à partir de cette nuit fatale, dit-il, les souvenirs m'échappent et se confondent, incohérents comme les feuilles éparpillées d’un livre. Rattacher ces lambeaux de ma vie serait tâche impossible. I1 me faudrait à tout bout de champ constater des lacunes qui ne me furent expliquées que plus tard; et encore !... Je sais que j'ai vécu, voilà tout. Hommes et choses passaient devant moi comme devant une glace dépolie, sans laïsser trace de leur reflet. »

Cette douleur poignante, ce désespoir qu’il portait en lui, le poussèrent à fixer dans un livre l’histoire de sa passion. On perd le contact intime et profond d'un souvenir lorsqu'on le confie, dans une ordonnance objective, à une forme d’art où, regrets et désirs, tout se noie en une puissance qui est faite de ce que l’on a profondément senti. Goëthe, poursuivi par l’idée du suicide et par le souvenir de son amour, écrit Werther, où il se débarrasse d’une maladie de son âme. Combien d’autres se sont ainsi soulagés, biffant une tourmente qui ravageait leur cœur en l4 transportant dans des pages par lesquelles elle se trouvait jetée à travers le monde. On met toujours un peu de soimême dans une œuvre où se transposent nos passions, E& lorsque, chez un homme comme de Reul, la vie vient brutalement abattre l’'échafaudage des projets lontempscaressés,

jamais réalisés, elle laisse à leur place un bouillonnement

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