‹ Le peintre mystiqueChapitre 8 sur 49 · XAVIER DE REUL XIX · texte numérisé non relu

XAVIER DE REUL XIX

frottant un formidable nez qui coupait une face longue et fouillant l'agenda, il tira quantité de papiers qu'il dépliait, mouillant ses doigts sur sa lèvre en cuiller... Le portrait de cet homme m'est resté dans l'esprit. Il était chauve, il avait le front plat des oiseaux de proie, l'occiput écrasé, jaillissant en avant du cou, un cou flasque et plissé comme la tige d’une vieille botte, un cou de tortue alarmée, un cou de cancre auquel il manquait une corde. » C’est Clampin, le clown, philosophe sans le savoir, long personnage maigre et falot, démanché par les dislocaticns qui l’ont allongé comme un fil de caoutchouc; c'est la grosse Hannah, Madame Rosenbaum, qui, pour fêter ses noces d'argent, reprend ses exercices abandonnés sur la corde raide, y déploie coquettement sa majesté opulente en rejetant le balancier que lui a présenté son mari. Puis, c’est le musicien errant, qui à été « taillé en pièces » dans les émeutes de 1848, en Allemagne, refoulé sur la Suisse; d’où il part pour voguer à travers le monde en y promenant sa science du grec et du latin, son dédain pour Virgile qui déplace les astres afin d'envoyer au ciel des Césars divinisés, son admiration pour Eschyle dont il récite les vers en dodelinant de la tète, sa trompette sous le bras. Enfin, c'est la Vénus de l'Adriatique cette géante extrahumaïne, qui réalise les vagues conceptions des contes de fée, joue avec la lumière, les décors et les petits pantins de

son théâtre, de manière à présenter des histoires enchevé::

INTRODUCTION

trées et confuses, qui ne jaillissent que dans les songes. IL faudrait les citer tous, emprunter pour tous la description singulière, les phrases qui les enferment dans la brume d'irréel planant tout le long du livre, jusqu'à cette Manuelita qui dégage une séduction attirante et troublante « dont on cherchait en vain la source dans ces grands yeux d’une volonté perfide qu’elle tenait demi-elos dès qu’on la regardait, comme pour avertir d’un danger. »

Ce livre est « comme un enchantement, un rêve de lutin, qui se déroule à la lueur des feux follets, sur un rythme d’éclats de rire ». Il s'y mêle bien aussi quelques soupirs et des larmes qui n'apparaissent point. Lorsque la mélancolie remonte, bien vite, le tourbillon des saltimbanques passe dans sa sarabande irréfléchie. De Reul y à laissé percer, pourtant, les secrets de son âme. Il trace en quelques lignes les conditions de son esprit rêveur, plein d’imaginations subtiles et qui ne sut pas faire jusqu’au bout l'apprentissage de la vie : «II s’en faut de beaucoup que nous fussions des productifs à cette époque. On n'avait pas encore inauguré cette philosophie de l'utilité calculée qui fait de chaque carrière un mât de cocagne et de la vie une boutique à l'enseigne de Prenez mon Ours. On posait bien naïvement devant sa propre intelligence, on avait des aspirations; on se croyait propre à ceci, bon à cela, sauf à changer d'avis le lendemain. C'était en ces

temps de mirages qui faisaient frémir les Prud’homme et

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