‹ Le peintre mystiqueChapitre 9 sur 49 · XAVIER DE REUL XXI · texte numérisé non relu

XAVIER DE REUL XXI

bouillir les écervelés — peu après 1848. Une fièvre d’abstractions gouvernait la jeunesse, enivrée d'idéalités, on se croyait au bout de l'ère moderne, dans un moment de reconstitution. On nous disait : cherche ta voie ; nous cherchions; l’homme positif n’était pas né et la pièce de cent sous, à l'horizon des pères et des mères, ne brillaient pas encore d’un éclat souverain. » Et c’est ainsi qu'il partit à la découverte de cette âme invisible que l’on entrevoit partout sans pouvoir l’atteindre, cherchant à se rapprocher « de ce souffle qui pénètre les choses inertes et produit les choses nouvelles ». I1 poursuivit l'illusion qui flotte par le monde ; dans cette poursuite passionnée, il oublia de saisir les formes prochaines et brutales car elles ne valaient pour lui que parles mystères épars qu’elles déguisaient.

Avec un tel esprit, il était prêt à se perdre parmi cette nation des saltimbanques où les rêves dorés éclosent au crépuscule et se défont le soir : « On a beau lire Aristote et Platon. une belle jambe est une belle jambe etl'onn’a rien trouvé jusqu'aujourd’'hui dans les transformations de la matière qui vaille le sourire d’une jolie bouche. » Il aima «ce domaine troué et pailleté du provisoire où les maisons vont sur des roues, où les lèvres s’avancent à la rencontre des baisers, où la gloire s'allume, brille et s'éteint le soir, avec les lampes ». Il trouvait les surprises qu’il aimait «dans ce monde illusoire qui est bâti, comme les nids d'oi-

seaux, dans la brume et dans le vent ».

INTRODUCTION

De Reul fixa le côté grave, passionné de son esprit dans le Roman d'un Géologue; puis, le souvenir douloureux s'étant apaisé, il donna la fantaisie rêveuse et singulière dans Les Enfants d'Apollon. Ces deux livres resteront parmi les meilleurs de ceux qu'a produit la récente renaissance des lettres françaises en Belgique ; ils donnent aussi Ja substance profonde d’un artiste délicat et naïf.

On trouvera des choses fines, de jolis passages, des sentiments discrets et raffinés dans ses autres livres, des souvenirs de Rome, de la campagne romaine et de l'Italie. Dans les nouvelles qu'il à réunies sous le titre : Autour d'un chevalet, Assunta montre encore toutes les qualités de son esprit, ses dons d'observation, sa fantaisie brillante et, aussi, les impressions profondes que laissaient en lui les choses de la beauté. On y retrouve un reflet de cette Rome du temps passé qui ne connaissait point les grandes rues modernes, dont les ruines étaient à demi ensevelies encore sous les tertres séculaires et où l'herbe poussait entre les pavés, sur les vastes places où se déployait la noble ordonnance des palais pontificaux. Ce milieu n’est plus et le peuple qui y vécuts'est transformé. Cette vie active et violente des ruelles romaines, tout impulsive mais énergiquement vivante, elle à cédé aussi devant l’envahissement d'un sort nouveau. D’autres problèmes se sont

posés, d’autres besoins sont nés. Aussi quel charme se

natins EE

XAVIER DE REUL XXIIL

dégage de cette étude où l'écrivain enferma les visions de jadis!

Le Chevalier Forelle (1892), l'un des derniers livres de de Reul est plein de fraicheur et de jeunesse. Il a ce même sentiment profond que dégage le Roman d'un Géologue cette même faculté d'observation qu'affirment Les Enfants d’Apollon. Telle page comme la description de la boutique de librairie où le soldat Forelle vient s'égarer, constitue un de ces tableaux bourgeois comme en peignit Chardin et comme en désirait Diderot. Tout le roman s'écoule dans un décor de nature subtilement saisi avec une finesse exquise, avec l'esprit de l’homme désabusé qui se savait non écouté, qui parlait pour lui et qui laissait à d'autres, plus inutilement féconds, le verbalisme tonitruant d’où surgissent les succès d’une heure.

Parfois, il arrive à ne plus guère parler qu'à lui-même, Il trace une nouvelle qui demeure imprécise, où la pensée vagabonde sans arriver à se concentrer dans un cadre dont les limites se dessinent. La rêverie s'écoule et passe en ces perpétuelles chimères, laissant quelque chose d'inachevé

aux pages où se sont fixées ses apparences fugitives.

Ce caractère se retrouve bien plus encore dans la façon

dont de Reul s'occupa de sciences naturelles. Il en jouit

INTRODUCTION

sans effort, avec volupté, s’égarant en enthousiaste dans le dédale de leurs mystères lentement dévoilés. Il les comprit profondément, mais il n’y prit point cette dicipline, la faculté de cet effort qui pouvait le conduire à attaquer un problème, à vaincre les difficultés, à pousser jusqu’au bout un travail original et puissant. « Je n’ai rien inventé, dit-il, dans le Roman d'un Géologue, rien découvert et je partage quant à la gloire l’opinion de Max Killian : Mieux vaut rêver sous son tilleul. » I1 y a dans ces paroles l’aveu de sa'nature qui comportait une certaine part d'impuis- $Sance. Il a passé à côté.de problèmes passionnants, il aurait pu se trouver entrainé à essayer de les résoudre; il les a compris; le vertige de l'inconnu, il l’a ressenti; le désir de savoir, il l'a éprouvé; mais la rêverie a eu raison chez lui des tendances actives; il a dü avoir, par moments, des ambitions dont, ensuite, il à souri.

Cependant cet esprit rêveur, cette nature artiste le conduisirent à se représenter avecuneétrangeforced’évocation les milieux perdus où s’essayaient les premières formes de la vie animale; au contact des sciences, il eut certes plus d'émotion que maïint savant de métier et il comprit avec plus de poésie des choses qui rebutent par la sécheresse avec laquelle elles sont présentées, non à cause de leur difficulté. I1 se contenta trop à cet égard de jouissances

intérieures qu’il eut quelque paresse à fixer.

Page 1