LA VIE DU PÉLERIN A BORD
Cette année, 1891, les pèlerins algériens ou tunisiens, satisfaisant aux conditions de départ, n’ont trouvé pour partir que deux bateaux, le Galliaet le Pictavia qui, seuls, remplissaient les conditions imposées par le gouvernement.
Je parlerai seulement du Pictavia.
Ce bateau construit en 1883, jauge 1453 tonneaux. C'est un carg-boat un peu massif ayant toutes ses toles de 0",02 d’épaisseur, très solide et très vaste.
Son pont est libre de l’avant à l’arrière, sur un seul plan un peu incliné, n’ayant ni gaillard, ni dunette. Le château est au milieu maïs avec de larges coursives où l’on circulait facilement, bien que beaucoup d’arabes s’y fussent installés pour dormir.
Les entreponts sont vastes, mesurant 29 mètres de longueur à l’avant, 23 mètres à l'arrière. À l'avant, les panneaux d'ouverture atteignent 8 mètresde long; à l'arrière, cinq; je ne parle pas des autres plus petits, donnant aussi air et lumière dans les entre-
ponts.
L'aération se faisait au moyen de manches à air destinées, les unes à l'introduction de l'air frais qui arrivait vers le plancher de l’entrepont, et les autres à l'élimination de l’air chaud et vicié; ces dernières s’ouvraient près du plafond.
En outre de grandes manches en toile tombaient par les panneaux dans les entreponts et pouvaient être dirigées à volonté jusque vers les coins les plus reculés. |
Des tentes recouvraient toute la superficie du pont. On les étendait dans la journée, on les relevait le soir. Dans les derniers jours du retour elles furent serrées complètement à cause du vent trop violent. :
Le long des bordages, de longs cadres en bois remplis de sable avaient été disposés où les pèlerins mettaient leurs fourneaux pour faire leur cuisine. Il était formellement interdit d'allumer du feu dans les entreponts.
Les latrines étaient au nombre de huit, toutes sur l’avant, construites en bois, ayant un plan très incliné qui rejetait toutes les matières à la mer. L’une d'elles était exclusivement réservée aux femmes. Les arabes, tout le temps du voyage, ont été relativement très propres. -
Pour le retour, M. le commandant avait fait installer, tout à fait à l'arrière du bâtiment, un petit hôpital où je groupais les plus malades auxquels
j'avais à donner souvent des remèdes ou qu'il fallait nourrir.
Après avoir vu la disposition du navire et du matériel intéressant le pèlerin; voici, en peu de mots, la viè de celui-ci à bord.
Je parlerai des embarquements, des débarquements et de la vie des hommes bien portants.
Presque rien à dire, du reste, au sujet des embarquements, au départ surtout, où aucune épidémie n'était à craindre. Il y avait bien, au mois de juin, quand nous partîimes d'Alger, quelques cas de typhus à l’hôpital civil; mais je ne trouvai les symptômes de cette maladie sur aucun de nos pèlerins.
À Bougie, je dus faire débarquer un Kabyle qui en descendant l'escalier et l’entrepont, était tombé et s'était cassé la sixième côte gauche. Il refusa d’abord de descendre, mais bientôt il demanda luimême son débarquement.
A Dijeddah, le débarquement se fit sans encombre dans de grandes barques où se mettaient les pèlerins avec leurs bagages. Commencé à cinq heures du matin, il était terminé à onze heures. Les pèlerins payaient 7 francs pour le transport de cinq.
À Yembo, embarquement et débarquement se firent dans des barques de toute dimension.
A El-Tor, l'administration a loué à Suez des barques pour la saison des quarantaines. Elles peuvent contenir comme celles de Djeddah jusqu’à cent personnes. L'entrepreneur de ces barques reçoit un franc par pèlerin transporté.
À Zembra le débarquement des 270 Tunisiens se
fit en trois voyages sur une grande barque.
Au cap Matifou, un chaland remorqué par un petit vapeur débarqua le restant de nos passagers. On leur demandait cinq francs pour le débarquement. Au dernier voyage cent ou cent cinquante furent emmenés à terre qui ne pouvaient rien payer.
Jamais aucun accident ne s’est produit pendant ces opérations. Une seule fois un pèlerin eut le gros orteil écrasé par une malle. C'était à notre seconde
arrivée à Yembo.
Au départ de Djeddah, j'examinai attentivement les embarquants avant qu'ils ne montassent à bord. La plupart arrivaient directement de La Mecque et je m'attendais à trouver quelques cholériques parmi eux. Je n’en vis aucun, ni à nos deux embarquements à Djeddah, ni à Yembo. À Djeddah, tous montèrent à bord. Beaucoup étaient exténués, maïs enfin pas en danger immédiat.
À Yembo, nous embarquâmes 1366 pèlerins environ. L’embarquement dura un jour et demi. Nous étions environ à 300 ou 400 mètres du rivage.
Le premier jour de cet embarquement, pendant que je déjeûnais, on laissa monter un Arabe qui à peine sur le pont tomba sans connaissance. Appelé, je le trouvai si faible que je ne crus pas devoir permettre le débarquement, pensant qu’il mourrait avant même d’être à terre. M. le Directeur de la Santé présent à bord pensait aussi comme tout le monde, que cet homme allait mourir. Je le gardai
donc par humanité et je le soignai. Il revint peu à
— peu, reprit quelque force, mais il mourut deux jours après, comme nous approchions de El-Tor.
A Yembo encore, nous avions embarqué dix pèlerins qui, comme le constatait la patente de santé, pouvaient mourir dans les 48 heures, c’est-à-dire avant notre arrivée à Tor. Aucun d’eux n’avait de maladie bien caractérisée, mais tous se mouraient d’épuisement, d’inanition et de surmenage physique.
On m'a demandé une fois pourquoi je n’avais pas refusé d’embarquer ces moribonds. Cela eût évité d’avoir des décès à bord, « ce qui fait toujours un déplorable effet auprès des autorités sanitaires » (surtout auprès des agents sanitaires qui ne sont pas médecins).
J'ai répondu ceci: comme médecin du bord je n'ai à considérer que la santé des individus qui me sont confiés et celle du public qu'une épidémie ‘ pourrait menacer.
Comme médecin du bord encore, il était de mon devoir de ne pas laisser débarquer des hommes dont le débarquement pouvait abréger les derniers moments.
Quoique médecin du bord, il m'était bien difficile de reconnaître pendant l’embarquement, ceux qui étaient au dernier degré de l’inanition de ceux qui. n'étaient qu’à l’avant dernier. Si j'avais dû refuser tous ceux qui n'étaient plus que des squelettes et qui se soutenaient avec peine, j'aurais refusé un grand nombre de vieillards, sans compter bien des
jeunes gens.
Eussé-je vu qu'ils étaient mourants, du moment qu’ils n'étaient pas atteints de maladie épidémique, comme médecin, je ne pouvais pas les laisser à Yembo où ils auraient certainement manqué de tout puisqu'il n’y a là ni médecin ni pharmacien.
À bord, je pouvais espérer les soutenir”sinon les sauver. De fait mon espoir n’a pas été tout à fait vain puisque des dix que notre patente signalait, au départ de Yembo, comme moribonds, il n’en est mort que deux etque dans tout le voyage nous n'en avons perdu que dix.
Au moment du débarquement au cap Matifou, il y avait eucore à bord deux passagers très malades de cet épuisement si fréquent, accompagné d’entérite. Je m'étais réservé comme toujours de faire opérer leur débarquement. Malgré mes recommandations, le camarade de l’un d’eux voulut, en mon absence, le faire débarquer. Il le transporta au milieu de la bousculade, inévitable dans ces moments-là. Le malade mourut.
Après avoir esquissé tout ce qui a concerné les embarquements et les débarquements au point de vue sanitaire, je tiens à noter ceci comme conclu- SiON :
Tant qu’il ne s’agit pas de maladies épidémiques, qu’on se place uniquement au point de vue du plus grand intérêt des malades, s’ils doivent être mieux soignés à terre, qu’on ne les laisse pas embarquer; s’ils doivent en restant à bord prolonger leur vie, ne fût-ce que de quelques heures, qu’on les garde,
qu’on laisse le médecin du bord agir ainsi et qu’il n'ait pas à s'occuper de l’effet que ses actions pourraient produire sur les agents de la santé ou sur les journalistes. |
Une fois embarqués, les pèlerins se groupaient à leur fantaisie; les uns sur le pont, les autres dans les entreponts et les spardecks. Ils étaient étendus sur leur natte ou leur tapis, à peu près comme ils le sont dans leurs gourbis. Assis en cercle dans la journée devisant entre eux; la nuit, étendus côte à COLE La nuit, des fanaux nombreux éclairaient l’intérieur du bateau.
M. le Directeur de la Santé de Tunis, venu à bord à notre premier passage à la Goulette, exprimait le désir que la Compagnie Cyprien Fabre fît des lits de cCimpdansdesespardecks.et"les entreponts. Je me permettrai de n'être pas tout à fait de l’avis de M. le Directeur. Cette idée en effet, qui serait excellente si on avait affaire à des soldats, ne serait pas pratique pour des Arabes. Ceux-ci s'étendent beaucoup, il est vrai, leurs nattes sont grandes, ils s’assoient et se couchent dans tous les sens. L’œil d’un inspecteur n’est pas flatté par ce désordre et ce pêlemêle de corps qui se présentent assis et en raccourci, inquiète encore davantage un œil investigateur. Mais ce désordre apparent dans lequel l’Arabe est à son aise, où il peut changer de position, s’asseoir, se coucher, s'étendre à sa guise, vaut mieux que la symétrie qu'on obtiendrait en alignant les passagers les uns à côté des autres. Il faudrait le
faire avec les lits de camp, bien délimiter la place de chacun, 60 centimètres par exemple, par de petits montants. Les pèlerins n’y resteraient pas, ils se mettraient toujours sur le plancher; mais les lits prenant une grande place, ils n’auraient plus qu’un espace très restreint où ils s’entasseraient,et les lits, loin d’être utiles, seraient un embarras sérieux,
L’Arabe préfère sa natte ou son tapis à tous les lits. À l'hôpital d’El-Tor tous les malades avaient un lit; j'en ai vu plusieurs qui préféraient se coucher par terre, sur le sable. À bord du Pictavia, la Compagnie avait fait construire à l'arrière des cabines dans chacune desquelles se trouvaient deux couchettes. Plusieurs Arabes en avaient loué, mais aucun n'a jamais couché ailleurs que sur le plancher.
Pourvu qu’on conserve libres des passages pour circuler, laissez les pèlerins se mettre à leur aise et ne cherchez pas à les aligner.
Dans la journée, nos passagers faisaient ce qu'ils font chez eux, c’est-à-dire presque rien. Assis en rond, ils causaient ou dormaient, commentaient ou psalmodiaient le Coran, faisaient leurs prières avec les salutations et prosternations d’usage.
Au retour, le nombre des fervents avait bien diminué. Beaucoup étaient exténués.
Les femmes étaient en général renfermées derrière des tentures qui les cachaient à tous les regards. Elles restaient inoccupées presque tout le jour.