‹ Le pèlerin de Sainte-Anne [microforme] (volume 2)Chapitre 53 sur 56 · LA NOCE · texte numérisé non relu

LA NOCE

Neuf mois environ se sont écoulés. L'hiver est venu et s’est enfui arec ses tourbitlons de neige et ses vents de nord-est ; avec ses cieux saturés dglumière et ses clairs de lune incomparables ; avec ses fêtes et ses travaux.

L'été chanté et rayonne sur nos rives. Les portes'et les fenêtres de la maison du pupille, longtemps solitaire ét déserte, s'ouvrent au soleil et à la‘brise. Une agréable odeur de chaux et de bois lavé s'exhale des murs et des

cloisons: Les contrevents ont été de nouveau

peints en rouge. Le toit semble se relever

plus fier au milieu des grands peupliers.

La fenaison est finie. Les granges’ sont remplies jusqu'au faîte, car les pruiries ont bien ‘rendu! Les ‘habitants se reposent en

attendant là récolte, Le grain n'est pas assez:

mür ehcore pour cire Copé.

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: C'est le temps des mariages à la campagne.

On écoute avec curiosité, le dimanche, les bans nouveaux. L’on est toujours surpris, car tels qui devaient publier, n’en font rien, et tels autres que l’on ne soupçonnait point de penser au mariage, révèlent tout à coup leurs promesses déternel amour. Mais nul ne fut surpris, à Lotbinière, d'entendre la publication de Joseph Letellier et de Noémie Bélanger.

On savait que le pèlerin et la jeune fille s'aimaient depuis longtemps. Quelques-uns affrmaient même que leur attacherent datait de l'enfance, et qu'ils avaient commencé de s'aimer à l'école. Et ies commères réunies à la porte de l’église et dans la salle publique, l'automne dernier, ne se trompaient point en prédisant leur mariage. Le dimanche qu'ils publièrent, ils vinrent à la messe ensemble.

C'était la coutume alors. Le garçon d'honneur, assis sur le petit siége de la calèche, en avant, les menait lui-même.

Aujourd'hui, quand on est sur le point de se marier, l’on semble avoir honte et l’on se cache; c'est que l’on ne comprend plus la grandeur et la beauté du sacrement,

Le lundi soir, veille du mariage, la plupart

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des invités, les jeunes gens surtout, vinrent fêter la mariée. Le prétendu arriva d’abord ayec son garçon, d'honneur, Il demeurait chez le subrogé tuteur, Gabriel. Laliberté. Noémie, rougissante de plaisir, sortit pour le recevoir. Tour.à tour les autres survinrent, chaque cavalier conduisant sa blonde. La veillée fut agréable et peu longue. Picounoc avait été invité aux noces, mais descendu à Québec, quelques Jours auparavant, il n’était pas encore de retour. 1Ilavait, ainsi que l’ex-élève. passé l'hiver dans les chantiers, et tous deux étaient revenus de bon printemps pour n'y plus retourner.

Voici le jour du mariage ! Le soleil se lève radieux comme s’il voulait être de la fête. Ily a chez Bélanger et dans le voisinage, un va et vient extraordinaire. Tout le monde est debout avec le jour. Les chevaux s’attellent : les voitures arrivent chez le père de la mariée, Les convives sont nombreux.

Noémie, attend anxieuse et palpitante le nouvel époux. Elle est pâle, et la pensée de l'engagement solennel qu’elle va prendre met un rayon de tristesse dans son œil noir.

Joseph. arrive: Noémie: lui tend’ la main.

Il l'embrasse. |

Bélanger va,joyeux, au devant des convives, et dit une bonne parole à chacun.

Madame Bélanger est triste, et l’idée de se

séparer de son enfant lui déchire le cœur.

— Allons ! tout le monde est-il prêt? En route ! en route! crie Gabriel Laliberté qui sert de père à Joseph.

— Oui! oui! répond-on de toute part. En route ! vive les noces !

La mariée embrasse sa mère-en pleurs ; elle embrasse aussi les autres femmes qui restent à la maison pour préparer le dîner; puis elle monte avec son père dans la dernière voiture. Le marié, accompagné de celui qui représente son père, et conduit par son garçon d'houneur, part le premier. | ;

L’ex-élève part le second : il est suivant. La suivante est Emmélie!

En. partant il crie :, Procedamus: in pace!.

— Qu'est-ce que cela veut. dire ? lui hante sa compagne, :en-riant, Nr —Cela veut dire'que je t'aime!

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LE PÈLERIN DE SAINTE ANNE. 315 fr

Et les voitures s'éloignent d'un train rapide.

— Nous n'avons pas de temps à perdre, dit l'une des femmes ‘restées à la maison pour dresser la table.

—]sne reviendront pas avant midi, répond une autre. [l faut qu'ils aillent faire visite aux voisins.

Is n'auront toujours. pas a peine d'arrêter chez :Asselin.

æ“fFauvre: Asselin! s’il n'avait pas-eu une | femme aussi méchante; il:serait probablement À encore sur,sa terre, et:au milieu de nous. f

C'était madame Bélanger qui. faisait cette |) remarque. 14

— Savez-vous où il est maintenant ? en la Chenard.

—Il est gagné les hot

—La femme a une grande influence sur le mari, dit la mère Lozet. Quand elle est bonne, le mari ne peut pas rester méchant ; mais quand elle est méchante, le mari ne peut guère demeurer bon.

—Avec cela qu'il avait des dispositions !

repart, d'un ton sec, la José-Antoine.

— Vous voyez ce que c'est, continue la mère Lozet. Il voulait avoir du bien qui ne lui appartenait pas, et il perd le sien.

—J]l a vendu sa terre.

— Oui, mais pour avoir de l’argent comptant, il s'est vu obligé de la vendre à moitié prix.

—ÎIl ne pouvait plus demeurer ici. Le mépris de ses concitoyens l’accablait, et la vie lui serait devenue insupportable, dit madame Bélanger.

— Et sa femme n'osait plus sortir: personne ne la voyait, reprit la mère Chenard.

—La malheureuse! elle doit beaucoup à la générosité du pèlerin !

—Ses projets criminels se sont tournés contre elle-mème.

— Elle s'est prise dans les piéges qu'elle tendait aux autres.

—La main de Dieu se voit dans tout cela.

Les femmes jasaient depuis deux heures quand un des gamins du voisinage entra s’écriant: Voilà les gens des noces! Voilà les gens des noces! Elles sortirent. Une longue file de voitures montait la route grand train, Un nuage de poussière s'élevait sons

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e mépris lui serait élanger.

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cela.

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les pieds des chevaux et les roues des calèches, Le soleil était chaud et la brise, légère. Les oiseaux voltigeaient dans les arbrisseaux qui bordaient le chemin, et paraissaient plus gais que de coutume. Ils saluaient, de leurs voix harmonieuses, les nouveaux époux.

En tête du cortége, Joseph et Noémie, conduits par leur garçon d'honneur, éblouis en quelque sorte par l'éclat de leur félicité, se regardent, se sourient, et ne trouvent plus de paroles assez expressives pour dire l'ivresse de leur âme. L’ex-élève et la blonde Emmélie,

les suivants, ne sont guère moins heureux, car

ils ont pour eux l’espérance avec l'amour. M. Bélanger et le subrogé tuteur ferment le cortége.

On ne se rend pas de suite chez Bélanger, car il faut arrêter voir les voisins. A chaque endroit l’on danse, l’on prend un coup et une bouchée. Ce sont toujours les mariés qui ouvrent la danse avec leurs suivants. Le garçon d'honneur voit à ce que les exigences de la coùtume soient satisfaites.

Quand on arrive à la demeure de la mariée la gaité est devenue bruyante déjà, et le plaisir déborde comme un torrent. On entend

de toutes parts des -cris joyeux, des reparties drôles, des chants allègres, Les jeunes époux entrent'et vont embrasser: madame Bélanger, qui ne pleure: plus; mais qui. est tonte. rayon: nante.' Et:alors; chaeun à son tour donue à la jolie mariéele baiser de l'amitié. {

Bélanger à défait les' cloisons de! sa maison, pour agrandir lasalie., On s’assied.et l'on. cause pendant que.les jeunes gens vont dételer les chevaux. Les ‘joueurs de : violon - accordent leurs instruments, et; passent sur l’archet'la résine qui va lui: faire: mordre les cordes, vi: brantes. La chantrelle: pousse des cris. de folle. joie; pendant que la grosse corde d'argent gronde sourdement:

En attendant le dîner l’on danse reels et cotillons, gigues simples et gigues voleuses. Quelques vieillards, pour donner des leçons d'élégance à la nouvelle génération, dansent des menuets' gracieux: Puis les tables se dressent. L'on met, sur des chevalets d'occasion, des planches longnes que l'on recouvre de nappes blanches. Le garçon. d'honneur conduit à la première, place les jeunes époux. Il fait asseoir à leur droite les suivants, à leur gauthe, le père de: Noémie, et le. subrogé

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vieux les premiers. Chacun:trouve qu'il s'acquitte de saitäche avec: beaucoup de tact'et dè zèle. , La : plupart des jeunes gens sont réunis à la seconde table. Bien, des vieillards. qui aiment encore le badinage, regardent d’un œil d'envie cette tablée joviale et brouillonne.

Pendant qué l’on fait main basse sur les rôtis et les sauces, sur les pâtés cuits dans les plats de fer et les tartes constellées de fleurs en pâte,

Picounoc entre.

—Bonne appétit ! nasille-t-il Gardez.

moi une pointe de tarte toujours !

Le rire fut général.

— Bonjour ! Picounoe; dit le pèlerin.

— Unde el quo ? demande l’ex-élève.

— Viens saluer les mariés l'dit le sh d'honneur.

Picounoé s'avance et serre la main à son ancien camarade de chantier.

—Embrasse ma femme, dit Joseph, je te le permets. Je ne suis pas jaloux.

Un éclair de feu passa dans la prunelle de Picounoc : tout le monde ne le vit pas.) Une

angoisse serra son âme: personne ne s’en aperçut. Il déposa sur les lèvres de Noémie un baiser qu'il eut voulu rendre éternel.

Le garçon d’honneur le conduit à la table des jeunes gens.

— Es-tu venu à pieds ? dit Joseph.

—À pieds comme un chien, depuis Saint Antoine.

—Sicut canis, repart l’ex-élève.

—Quelles nouvelles à Québec? demande Bélanger. |

—Pas grand'chose. J'ai vu le muître d'é.

cole

—Tu as vu le maître d'école ?

—Oui, vu ce qui s'appelle vu!

Est-il bien malade ?

* Il s'est fait amputer le pied.

—]1 s'en ira rien que sur une jambe, réplique l'un des convives.

— In uné jambé ! traduit l’ex-élève.

—J’ai aussi vu le charlatan, continue Picounoc.

— Oui?

NNB.

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—Le charlatan et le maître d'école sont encore en prison. Il paraît que c'est drôle de les entendre causer parfois.

—Les misérables ! murmure le marié,

—Le charlatan va-t-il en revenir? demande un vieillard.

Oui, mais il est difforme.

voir.

— Mirabile visu ! dit l’ex-élève!

—Leur procès est-il fait, demande Laliberté.

— Oui! Ils sont condamnés à cinq ans de pénitencier.

—C'est la peine qu'il avaient fait porter contre toi, Joseph, dit-il au marié.

— C'est ainsi, observe la mère Lozet, que le bon Dieu déjoue souvent les projets des zaéchants, et tourne contre eux-mêmes leurs armes dangereuses

1l va être drôle à

— Et quand il semble ne pas les apercevoir, et les laisser iriompher, c’est qu'il attend la mort du coupable. Ila toute l'éternité pour punir le crime et récompenser la vertu !

—Ceux qui sont persécutés ne doivent pas

se plaindre, parceque: Dieu leur a: Es l gloire un jour,

—Et les autres brigands ? Robert, Chärlot ?

—Ïls sont disparus. ;

© —Comment se porte la mère Labouriqne ?

demande l'ex-élève.

— Pis joyeuse, pas riche, Fe bullé + non plus, répond Picounac.

Et. la: Louise ?

— Dito ! |

—$i nous chantions maintenant ? personne ne mange plus, hasarde un vieux qui a bien hate d'en remontrer aux jeunés, et de moduler son couplet de ci. onstance.

—C'est le marié qui commence! Allons | Joseph, une chanson!

—Sans se faire prier, le nouvel époux entonne le refrain qu’il a appris exprès pour le jour de son mariage, Tous font chorus. La chanson est trouvée admirable, La mariée à son tour redit son bonheur, d’une voix douce et tremblante, dans une chanson plutôt mélancolique que joyeuse.

ou

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