‹ Le pèlerin de Sainte-Anne [microforme]Chapitre 25 sur 68 · LE CHARLATAN · texte numérisé non relu

LE CHARLATAN

Le samedi suivant était jour de marché. Dès l’'après-dîner de la veille les habitants arrivèrent. de ia campagne avec leurs produits. Chacun vrit sa place accoutumée, invitant de la voix et du geste les citadins à acheter les produits. de la nature et de l’industrie.

Portant sur son dos une boîte énorme que:

retenaient des courroies de cuir passées en avant des épaules, un jeune homme à barbe rouge sortit de l'auberge de l’Oiseau de proiïe et se dirigea vers la place. J1 s'arrêta près d’un porche où passait beaucoup de monde, mit sa lourde boîte à terre, l’ouvrit, en tira plusieurs petites bouteilles, puis se hissa sur un tréteau d'occasion.

— Mesdames et messieurs, commença-t-il, d'une voix légèrement impressionnée, approchez! c’est la voix de l'humanité compatissante qui vous invite. Venez, vous tous qui souffrez,

jeunes et vieux, hommes et femmes ! Quel que:

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soit le mal que vous endurez, je puis le guérir.

Je possède un élixir : le sirop de la vie éternelle. Pas de contrefaçon possibie ; c’est écrit sur les bouteilles mêmes. Ce n’est point pour l'argent que je fais cela, c’est pour le bonheur de l’humanité souffrante |!

Les habitants s’approchèrent peu à peu : le cercle des curieux s'élargit. Le charlatan continua :

— Souffrez-vous du mal de dents, ce mal qui vous met la rage au cœur et les larmes aux yeux? Avez-vous des rhumatismes, ces tenailles invisibles qui vous broieni la moelle des os ? Avez-vous des maux d'oreilles qui rendent sourds et fous? Des blessures, des coupures, des engelures, des brûlures ? Etes-vous dyspeptiques, rachitiques, apoplectiques ? Etes-vous faibles ou trop sanguins ? Voulez-vous conserver votre teint et rester toujours jeunes ? faites usage de mon sirop. Le voici: le sirop de la vie éternelle !

— Cet homme est un docteur sans pareil, affirma l’un des curieux, je l'ai vu, lundi dernier, remettre parfaitement bien, en un moment, un vieillard fort endommagé.

Le charlatan criait toujours avec un entrain digne d’une meilleure cause : |

— Allons ! mesdames, messieurs, qui en veut ? Rien que trente sous. Voyons! personne ?

Personne ne veut se guérir ?... personne ne veut rester jeune ? personne ne veut conserver sa santé ?

Un homme marchandait des légumes à quelques pas de là, soudain on le vit pâlir, porter la main à la poitrine et s’affaisser.

— Un docteur, un docteur, vite! fut le cri qui s’éleva.

Le charlatan sauta en bas de son tréteau et courut au malade. Il lui fit boire une gorgée de son élixir, lui mit la poitrine à nue et le frictionna avec le reste de la bouteille. Le mourant poussa un soupir de soulagement, presque un cri de joie. Il était sauvé. Joyeux, Ü acheta pour un dollar de l’incomparable sirop. C'était encore, cet homme, le chef des brigands.

— Messieurs, reprit le charlatan, je remercie Dieu de ce qui vient d'arriver. Vous avez la preuve maintenant de l'efficacité de mon remède et de la grandeur de ma probité. Si vous

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négligiez d'acheter le sirop de la vie éternelle, vous seriez coupables, car vous vous exposeriez à souffrir, à négliger vos travaux et à mourir par votre faute, peut-être, et sans confession. La vente rapporta bien. Le charlatan dut annoncer que sa boîte était vide.

— C’est dommage, observa un habitant porteur d’une énorme tête frisée. — Venez avec moi, M. Asselin, j'en ai à mon hôtel.

— Vous me connaissez ?

— Et qui ne connaît pas le plus riche habitant de Lotbinière ?

— Vous me flattez.

— Mais pas du tout, je ne dis que là vérité.

Asselin suivit le docteur à /’Oiseau de proîe. Plusieurs personnes fumaient dans la pièce où se trouvait le comptoir. Un nuage épais se promenait sous le plafond peu élevé. Le charlatan invita tout le monde à boire avec M.

Asselin. Un seul refusa. Les rondes se succédèrent vite ; chacun se fit un point d'honneur de payer la sienne.

— Oui, dit Asselin que la cinquième ronde avait grisé, je suis un habitant à l'aise. Aussi,

je sais conduire ma besogne : ce n’est pas le premier venu qui m'en remontrera; et si les prix d'agriculture étaient inventés, ma poitrine ne serait pas assez large pour y accrocher toutes mes médailles.

Il accompagna cette affirmation d’un med culp4 sonore.

— Et vous avez deux belles fermes maintenant, insinua le vendeur de drogues.

— Deux !... oui, deux.

— Vous avez hérité de votre beau-frère.

— De mon beau-frère ? ça dépend.

— Le petit garçon n’est jamais revenu ?

— Jamais ! et il a mieux fait.

— La petite fille est morte dans le bois ?... Vous êtes heureux, vous.

— La petite Marie-Louise? Oui, elle s’est égarée ... un soir... Je l'ai bien cherchée. On la croit morte.

— Mais vous qui avez de l'argent à n’en sa-

voir quoi faire, ne craignez-vous pas les voleurs ? — Les voleurs ? ils seront bien fins s'ils trou-

vent mes pièces blanches.

— Bah ! défoncer des coffres, ouvrir des tiroirs, c’est l'affaire d’un moment.

— Pas si bête que cela, Eusèbe Asselin, ah!

ah! ah! ah! non! pas si bête ! Les vieilles casquettes et les vieux bas sont plus fidèles gardiens que les coffres et les tiroirs.

— Auriez-vous pensé à cela, vous autres, demanda le charlatan à ses amis ?

— C’est qu'Eusèbe Asselin, n’est pas un imbécile, je vous dis.... Docteur, vos remèdes, que je m’en aille vendre mon grain.

Il se mit la tête sur son bras et s’endormit appuyé sur la table. Un jeune homme sortit de l’auberge : c'était celui qui avait refusé de bcire.

— C’est heureux pour lui qu'il ne parle pas, observa Charlor, car il ne sortirait pas ainsi.

Asselin ronfiait comme un tuyau d’orgue, Quand il s'éveilla les brigands n'étaient pius là. Il les crut partis.

DROLUS EST

Le muet, séparé brusquement de sa protégée,

pendant la nuit du lundi, s’en était allé, rêveur

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et désolé, vers la cage qu'il regrettait d’avoir quittée sitôt. Une pensée pourtant l'avait un peu soutenu, la pensée que l'enfant serait rendue à sa famille par le maître d'école. Il était revenr à la ville pour voir si Rossette prendrait, en effet, passage à bord du bateau. Et voilà. pourquoi il se trouvait à l'auberge de l’Oiseau de proie, lcrsque son oncle Asselin y fut amené par le charlatan.

Joseph n'était plus ce garçon cynique que nous avons vu dans les chantiers buvant plus que les autres, et blasphémant avec gaieté le saint nom de Dieu. Le châtiment l'avait converti Quand une force invisible enchaîna sa langue, queses lèvres s’agitèrent convulsivement pour ne laisser passer qu'un râle affreux, il vit ses crimes s'élever contre lui, comme une volée d'oiseaux sinistres, et des larmes de repentir coulèrent de ses yeux. Il eut honte de sa lâcheté et tomba à genoux.

Ses compagnons crurent à une plaisanterie et trépignèrent de joie. Il sortit et s’enfonça sous les pins chargés de neige.

— Drôlus est ! quel farceur ! exclama Paul Hamel en battant des mains,

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Puis il le suivit dans la forêt, Une heure plus tard il rentra tout bouleversé.

— Mille sapins ! dit-il, il y a du mystère làdedans. Il est fou ou il est muet,

Picounoc se dressa : ‘

— Sang de pruche ! Tu nous en contes, là !

Vas-tu croire à ces châtiments que les curés nous prédisent, toi ?

— J'y crois quand je les vois, repartit l’exélève, qui parlait sérieusement pour la première fois de sa vie.

— Où est-il ? que fait-il ?

— Il est à genoux sur le gros pin que le vent a renversé l’autre jour, et il pleure.

Une exclamation de surprise s’éleva sous le toit enfumé et plus d’un visage pâlit.

Le soir vint et la nuit s’étendit sur les bois sombres ; puis le jour fit pleuvoir ses rayons sur la cime des arbres, et les hommes reprirent leurs travaux, et Joseph ne parlait point ! La hache affilée retentit sous le dôme de la forêt,

la scie vibrante mordit les pins résineux, les

traineaux glissèrent sur la neige, et Joseph ne ne parlait point ! Mais peu d’entre ces gens dépravés se repentirent et cesserent de hlasphé-

mer ; tant il est vrai que les miracles ne convertissent presque jamais les cœurs endurcis.

Le muet priait avec ferveur, du fond de l’âme, le matin avant d'aller au travail, et le soir après son rude labeur. Acceptant le châtiment avec soumission, il espérait qu'un jour Dieu lui ferait miséricorde. 1] avait entendu parler du sanctuaire de Ste-Anne, où tant d’infortunés avaient trouvé la consolation, et il songeait à s'y rendre en véritable suppliant, pieds nus et nu-tête.

L'hiver s'enfuit, les arbres reverdirent, les oiseaux revinrent à leurs nids de mousse. Les plançons furent mis à l’eau. Ils descendirent avec le courant, pêle-mêle, selon le caprice de la rivière. Plus loin, quand la rivière devint plus large ils furent mis en radeaux. Plus loin encore, quand ils entrèrent dans le fleuve géant, ils formèrent une immense cage ; et, cette cage, nous l'avons vue glisser avec les flots, s’'échouer sur la grève de Lotbinière puis enfin aborder au Cap-Rouge.

Le coatremaître s’aperçut de la disparition du radeau. Il soupçonna les canotiers qui lui avaient demandé du secours la nuit précédente,

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et il interrogea le muet qui répondit par des signes assez significatifs.

—Viens avec moi, ordonna-:t-il.

Ils pa:tirent en canot. A l’Anse-des-Mères, ils virent un radeau bien pareil à celui qu'ils cherchaient, mais le bois portait une marque différente. Deux hommes causaient sur la grève, près des plançons : un bourgeois, un journalier. Le contremaitre s’approcha d'eux.

— Voulez-vous avoir l’obligeance de me dire d’où vient ce bois, demanda-t-il ?

— De Saint-Nicolas, répondit celui qui portait la vareuse de l’ouvrier.

— Ne vient-il pas du Cap-Rouge, plutôt ?

— Non, Seigneur !

— Ile me manque un radeau tout à fait semblable.

— Monsieur !

— Ce bois, continua le contremaître, n’a pas sa vraie marque ; il a été remarqué depuis peu.

— Voici le bourgeois, répliqua le journalier, il va vous renseigner.

Monsieur, fit le bourgeois, ce bois m’appartient. Il a ét remarqué, vous avez raison ; mais

il l’a été par ceux qui me l'ont volé, et j'ai envoyé, hier soir, des hommes le quérir à Saint- Nicolas.

Le contremaître n'insista pas. Il vit que la trame était bien ourdie, et ne voulut pas laisser percer ses soupçons. Il valait mieux permettre aux voleurs de se reposer dans une parfaite confiance.

— Alors, monsieur, fit-il, je vous demande pardon.

—Je comprends votre démarche et je vous pardonne volontiers.

Le muzt avait étudié ces deux hommes avec attention. Il semblait stupéfait. Quand il reprit l’aviron, il les regarda avec un profond mépris.

Le bourgeois, c'était Charlot, et Robert était le journalier.

VERE DIGNUM ET JUSTUM Quand le muet sortit de l'auberge de r’Ot-

seau de pr'oie, où se trouvaient réunis les voleurs et son oncle Asselin, il était agité des plus

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poignantes émotions. Il entendait toujours la

voix de son oncle souhaitant qu'il ne revint jamais. L'histoire de la petite Marie-Louise égarée dans le bois le confirma dans la pensée qu'elle était en effet sa sœur. Elle aussi, la pauvre enfant, elle était de trop dans le monde. Sa vie devait se cacher sous un linceul... Elle ne retournera pas à Lotbinière, pensait-il, puisque mon oncle ne veut plus la revoir !... Rossette est sans doute le complice de rotre bourreau. Je comprends pourquoi elle lappelle et k croit son oncle.... Elle est entre ses mains depuis quatre jours. T1 a eu le temps. de l’éloigner. Qui sait ? elle est peut-être morte. Ainsi pensait le muet. Et les pensées tumultueuses tourbillonnaient dans son esprit comme les feuilles mortes, au vent d'automne. Il longea le cap, prit la rue Notre-Dame et entra dans la petite église de la Basse-Ville. Cinq heures sonnaient. Plusieurs personnes, à genoux dans les bancs, priaient avec ferveur. La lampe, comme une étoile qui brille dans, la nuit, vacillait légèrement, suspendue à la voûte blanche, et ses rayons, pleins de douceur et de mystères, se jouaient avec amour devant.

le tabernacle d’or où reposait le Saint des Saints. De temps en temps, dans le silence, on croyait entendre le frôlement d'ailes des anges qui se prosternaient devant l'autel. Il s’agenouilla. Un prêtre vint à passer : il s’avança vers lui.

— Que voulez-vous ? demanda le ministre du Seigneur,

Il fit un geste douloureux, et partit à sangloter en se frappant la poitrine.

— Etes-vous muet ?

Il répondit par un signe.

— Voulez-vous vous confesser ?

Même signe affirmatif. Alors le prêtre ajouta :

— Suivez-mol.

Ils entrèrent dans la petite sacristie, à côté du sanctuaire.

Le muet ressentit une ivresse ineffable en entendant les paroles du pardon. Il revint dans

l'église et demeura longtemps prosterné devant

le Saint-Sacrement.

La nuit commençait à descendre. La lampe brillait plus vivement et les ombres faisaient ressortir son éclat, comme les épreuves font ressortir l'éclat de la vertu. Il se leva pour sortir. Une femme et une enfant s'avançaient

vers les balustres. Un reflet de la lampe tomba. sur le visage de l'enfant au moment où elle passait près de lui et il reconnut sa petite sœur. Il l’enveloppa de ses bras et la pressa sur sa poitrine. La femme voulut le repousser ; il ne bougea point. L'enfant ne semblait nullement effrayée. Cel2 faisait du bruit : le prêtre accourut.

— Ah ! vous voilà, dit-il à la femme ? Et c’est. l'enfant. dont vous m'avez parlé ?... Mais que faites-vous donc, vous ? demanda-t-il au muet ? Laissez cette enfant.

— Est-ce là l’homme que vous craignez ?

Il s’adressait de nouveau à Geneviève.

La femme répondit qu'elle ne connaissait pas

ce garçon singulier, — Le connais-tu, toi ? fit-il à l'enfant.

L'orpheline dit qu’elle l'avait vu sur la cage et qu’il avait pris soin d'elle.

— Qu'importe ? observa le prêtre, j'ai promis de sauver cette enfant, je la sauverai.

À ces paroles le muet pousse l’enfant dans les bras de son nouveau protecteur, porte à ses lèvres un pli de la soutane sacrée et s'éloigne,

À la porte de l’église il rencontra Paul Hamel et Sanschagrin.

— Imagine-toi, dit Sanschagrin, que nous voulions faire une promenade, Paul et moi, et ce gredin de charretier que voilà refuse de nous conduire. Il est retenu pour sept heures précises.

— C'est-à-dire qu'il n’est plus retenu, il est sept heures, ajouta l’ex-élève.

Au même instant l’Angélus sonna. La petite cloche de la Basse-Ville tinta joyeusement ses Ave Maria, pendant que plus loin sur le cap, la grosse cloche de la cathédrale remplit le ciel de sa voix lente et sonore. La porte de la chapelle s’ouvrit et le prêtre parut, suivi d’une femme et d’une enfant. Il fit un signe, la voiture s’approcha. La femme et la petite fille s'enfoncèrent sur le grand siège et le cocher, cambré sur le siège de devant, fouetta son cheval qui partit au grand trot.

— C’est vrai qu'il était retenu, ce charretier, dit Sanschagrin à Paul Hamel, c’est un digne homme, un homme juste.

— Vere dignum et justum, répondit le ma-

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Les trois amis se dirigèrent vers l'Oiseau de proie, tout en se promettant bien de chercher dès le lendemain, un gite plus honnête.

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