L'ORAGE
Le lendemain une chaloupe montée par cinq hommes sortait de la rivière Saint-Charles. Une légère brise enflait la voile. Elle longea la batture de Beauport et passa devant la chute Montmorency. La blanche écume de l'onde qui se précipite d’une hauteur de deux centsoixante pieds, se déchire et se brise sur les angles de la pierre, semble un immense étendard d'argent que le vent secoue. Comme une éclatante fumée, la vapeur tourbillonne. On penserait que la rivière se jette dans un brasier qu’elle éteint, On croirait que le brasier mugissant lance jusqu'au sommet des colonnes indestructibles.
La brise se calma tout à fait vers le soir. Alors deux hommes se mirent à ramer. Les rames de
frêne faisaient rendre aux tolets un cri monotone. Le sillon léger de l’embarcation mourait avant d'atteindre le rivage, comme meurt dans l'espace une voix lointaine.
Rossette se délectait dans l'espoir d’une belle
vengeance. Il cherchait des yeux la grande maison à pignons rouges où se cachaient Geneviève et l’orpheline. Car Rossette était un des cinq. Tout à coup elle se dessina nettement sur le fond noir des arbres, au pied de la colline qui court le long du fleuve avec ses bois épais et ses champs féconds.
— Arrêtons-nous ici ; mouillons, ordonna le chef.
Un nuage sombre montait sur la chaine bleue des Laurentides. Une brise fraîche s’éleva tout à coup et fit courir un frisson sur le sein du fleuve. Ur léger clapotement se fit entendre sous les flancs de la chaloupe.
Le nuage monta vite. Il s’étendit sur le ciel comme une tenture de deuil. La brise avait des accès de fureur, les vagues se crousaient et la rivière ressemblait à une plaine labouréo. Le tonnerre gronda, et les échos des montagnes
répétèrent ses sonores grondements. Des serpents de feu se tordaient dans les nues.
— Allons sur les îlots, ordonna le chef.
La chaloupe dansait comme une bacchante prise de vin. Il ne fut pas facile de planter le mât et de tendre la voile, cependant on y réussit. Elle s’élança rapide comme un coursier que le fouet aiguillonne.
— Tonnerre ! dit le chef, ça va! Raïidis l’écoute, Robert : il faut arriver.
Robert tira de toutes ses forces sur la drisse qu'il attacha à l’un des taquets. La voile s’éleva, se tendit et reçut le vent de plus près. Une bourrasque mugit.
— Lâche l'écoute ! cria le chef.
Il était trop tard. La voile raidie vint frapper les flots ; la chaloupe demeura quelques instants sur le flanc, puis peu à peu le mât s’enfonçant avec la toile appesantie par l’eau, elle chavira tout à fait. Les brigands poussèrent un
cri de rage.
Sur la grève un jeune homme s'était arrêté pour regarder la chaloupe audacieuse qui ouvrait son aile dans le vent d'orage. Il la vit tournoyer comme un oiseau que le plomb a blessé.
N'’écoutant que son courage, il poussa sur la vague un des canots qui gisaient là et sauta dedans. Il rama avec force, fuyant devant la tempête et se recommandant à Dieu.
Les cinq brigands s'étaient cramponnés à la quille de leur chaloupe. Ils furent jetés sur l’ilot qu'ils avaient voulu atteindre. Les voyant sauvés, le jeune homme fut tenté de rebrousser chemin, mais, par une mer pareille, il y avait grand danger. Il alla atterrir à l’autre extrémité de l’ilot, L'orage commençait à perdre desa fureur. Unebandelumineuse ceignit comme une auréole le front des montagnes ; le tonnerre lointain réveillait d’autres échos.
Le soir était venu. Le jeune homme se dirigea vers l’autre bout de l’ilot, curieux de connaître les hommes pour qui il venait de risquer sa vie. Il marcha pendant une vingtaine de minutes, tantôt sur les bords rocailleux, tantôt sous les broussailles humides. Le fleuve, encore tourmenté, brisait sur les récifs. Il crut entendre un rire d'homme au milieu des plaintes de la nature. Il s'arrêta. Le même rire jaillit comme un éclair et des voix distinctes arri-
vèrent à ses oreills. Il écouta.
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— Par tous les diables ! nous l'avons échappé belle, disait l’un.
Unautre :
— La chaloupe allait si vite que je n’ai pas eu le temps de me recommander à Dieu.
— Avez-vous vu ce fou qui venait à notre secours ? Il ne sait donc pas que nous ne sommes point des buveurs d’eau.
— La mer se calme, nous pourrons traverser tout à l'heure.
Tout est-il prêt ?
— Oui chef... une rame de perdue seulement.
— Sommes-nous loin de la maison à pignons rouges, Rossette ?
—- À trois quarts de lieue peut-être.
— L'un de nous ira demander l'hospitalité, puis quand les gens de la maison seront endormis, il ouvrira la porte aux autres.
— Entendu ! répondirent plusieurs voix.
Le jeune homme comprit tout. Epouvanté, il se hâta de revenir,
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