‹ Le pèlerin de Sainte-Anne [microforme]Chapitre 52 sur 68 · OU L'EX-ÉLÈVE PERD SON LATIN · texte numérisé non relu

OU L'EX-ÉLÈVE PERD SON LATIN

L’ex-élève, assis sur le bord du petit bateau qui emmenait au marché les habitants de sa paroisse, cherchait d’un œil avide, parmi les vieilles maisons de pierre de la rue Champlain, le toit de fer-blanc rouillé de la Colombe victorieuse. I l'aperçut quand la barge vira pour entrer au Cul-de-Sac, et il sentit son cœur tressaillir. Il débarqua le premier et se dirigea vers le seuil où l’attendait sans doute sa jeune bien-aimée. Il passa de l’autre côté de la rue pour voir d'avance si la blonde fille n’était pas assise, rêveuse, dans sa fenêtre, Soudain il s’arrêta stupéfait. Les contrevents étaient fermés. La mère Labourique qui était debout sur le

tait à la 1ar-

Va-

seuil de sa porte, guettant sa proie, se mit à.

rire avec éclat,

— Parties, les colombes, lui cria-t-elle de sa voix éraillée, parties sans laisser leur adresse... C’est mauvais signe cela, mon garçon.

— Vous ne savez pas où elles sont allées, demanda le jeune amoureux, tout déconcerté.

— Sainte Barbe d'Abraham! si Je le savais, je vous le dirais vite, Je connais trop bien les tourments de la jeunesse, pour faire la cruelle. J'ai été jeune un jour... je ne veux pas médire : la médisance n’est pas mon défaut. Que chacun s'arrange à sa façon. Tout de même, il y à du louche dans la conduite de ces ceux personnes, et.....,

L'ex-élève, ennuyé de son bavardage, avait tourné les talons et s’éloignait. Mille pensées diverses l’assaillaient, Il avait peur d’apprendre de fâcheuses nouvelles. Il s’efforçait pourtant de repousser des doutes offensants et mal. gré lui, ils revenaient toujours. Pourquoi étaient-elles parties ?..,. Elles s'étaient sau= vées enfin.... O cruel mystère! Emmélic ne l'aimait donc plus!.., Elle aurait bicn pu

l'avertir de son départ... Ah! quel désenchantement !

Il se rendit à la Place pour questionner les bateliers. Il apprit d'eux que l’hôtelière et sa fille avaient laissé la ville et demeuraient à Lotbinière, ce fut tout. Pour quels motifs? personne ne pouvait le dire. Il vint à Lotbinière, Lotbinière n’est séparé de Deschambeault que par le fleuve ; et le fleuve est bien facile à passer, dans un canot léger, avec un bon aviron. Après tout, l'endroit n’était pas mal choisi. Une jeune fille qui revenait du champ lui montra la maison des étrangères. Il craignait d'y arriver. Il aurait voulu apercevoir dehors Emmélie ou sa mère, pour les saluer de loin et juger de l'accueil qui lui était réservé. Il ne vit personne. Il frappa ; on lui dit d'entrer.

Emmélie se leva et vint au-devant de lui.

Elle souriait, mais il y avait dans son sourire une tristesse amère. La mère le salua d’un air affable, où perçait toutefois un certain malaise. I] balbutia quelques mots, leur demandant comment elles étaient là... exprimant sa surprise... ses regrets... Il était dans l'embarras et ne savait pas trop ce qu'il disait. Emmiélie

en-

porta son mouchoir à ses yeux et passa dans une autre chambre,

— Mon Dieu, fit-il, je le vois, Emmélie ne m'aime plus! Je venais plein d'espoir et de joie lui jurer que je l’aimerai toujours.

Un sanglot répondit à ec cri d'amour.

— Ecoutez, observa la mère, et voyez si elle ne vous aime plus.

Puis, comprenant ce qui se passait dans l’âme du jeune garçon, elle se hâta d'ajouter :

— Et elle est toujours digne de vous.

Alors elle pleura elle-même, et l’ex-élève, étonné, s’assit sans rien dire, attendant que cet excès de douleur fût passé.

Après un moment la femme reprit son calme, et lui raconta le plus discrètement possible pourquoi elles avaient laissé la ville. L’ex-élève se dressa : le feu roulait dans ses orbites, ses poings se crispaient.

— Qui? Où sont-ils?.., Des habitués de l'Oiseau de proie ? .,.,

IT faisait allusion aux deux vauriens.

— Îls nous auraient tuées plutôt, ajouta la

femme. Par bonheur, Emmélie a pu s'échapper,

sortir, ct ils ont eu peur alors : ils se sont: enfuis ... Leurs noms, je les ignore ...

L'ex-élève, revenu de sa crainte, rendu à la douce confiance, pénétra avec la digne femme dans la pièce où s'était réfugiée Emmélie. Elle était à genoux, la douce jeune fille, et elle pleurait le visage caché dans ses mains.

— Emmélie, lui dit-il, jet'aime!... Emmélie, veux-tu devenir ma femme ?

La blonde enfant, tout en larmes, les cheveux comme un voile de pudeur sur ses épaules, se releva et offrit au baiser du fiancé son front pur que le baiser maternel seul avait touché.

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