LE TRIOMPHE DU COUPABLE
—Entrez |
C'était la voix rude du pédagogue qui appelait les enfants dispersés dans la prairie. Les enfants accoururent. Ils entrèrent en se bousculant. Les petites filles s'assirent d’un côté, les petits garçons, de l’autre. Le maître se mit à une table an milieu de la salle, en avant.
des bancs. Il frappa de sa règle de merisier sur un livre qu’il tenait à la main et tous se jetérent à genoux. Il bredouilla l’4ve Maria ; ils r'pondirent: Sancta Maria en regardant voler les mouches, puis se hâtèrent de feuilleter leurs livres pour repasser la leçon.
Alors le petit Joseph parut sur le seuil de la porte. Il avait pleuré, et ses vêtements étaient tachés de boue.
— Pourquoi n’es-tu pas venu pour la prière ?
demanda le maître d’un ton colère.
L'enfant baissa la tête et ne répondit rien.
— À. genoux ! reprit Rossette, en montrant de sa règle le milieu de la pièce,
L'enfant obéi. |
—Comment, malpropre, oses-tu venir à l’école dans un pareil état? Et ton livre ?.
Ah! je vais avertir l'oncle, mais c’est mon devoir de te corriger d’abord.
—Ce n’est pas ma faute, murmura l'enfant.
—C'est Clodomir Ferron qui la jeté dans la vase, monsieur le maître, risqua une voix douce et suppliante.
—Noémi Bélanger, tais-toi ! qui te permet de parler ?
Baise - terre, cria le maître brutal.
La naïve enfant toucha de ses lèvres roses le plancher sale. L’orphelin osa dire :
— Oui, monsieur, c’est Clodomir qui m'a fait tomber.
—Ce n'est pas vrai! répliqua hardiment Ferron. 1] est venu se jeter sur moi, et vlan!
Le menteur fit avec ses mains le geste qui signifie une culbute. Les écoliers rirent tout haut. Mossette avait trop grande envie de battre l’orphelin pour douter un instant,
—Tends la main, lui commanda-t-il.
Joseph ouvrit une main tremblante, ses yeux se levèrent suppliants vers son bourreau et de grosses larmes roulèrent sur ses joues pâles. Le nremier Coup tomba sur ses doigts comme un charbon ardent.
—L'autre main, fit le maître,
—Ce n’est pas ma faute ! ce n'est pas Ina
faute ! criait le petit,
Et la règle de bois franc s’abattait avec un bruit sec sur ses mains rouges et enflées,
La tête cachée dans son livre, une petite fille pleurait,
Un petit garçon regardait ses camarades d’un air triomphant.
Le maitre satisfait, reprit son siège ; puis il fit lire, écrire et réciter, machinalement et sans intelligence, comme toujours, ses écotiers qui n'apprenaient rien.
L'école finie, le petit Joseph ne se hâta point d'arriver à la maison. II savait qu'un nouveau châtiment l'y attendait. Etre puni deux fois pour une faute que l’on n’a pas commise, c’est révoltant. Il ne se révolta pas encore cependant. Son tuteur, sombre et bourru, parce que la pluie de la veille l'avait empêché d'entrer le foin, le repoussa d’une main rude, loin de la table où fumait, pêle-mêle, dans une large terrine vernie, la soupe aux pois, les pommes de terre et le morceau de lard.
L’orphelin sortit. Il alla se coucher dans le foin, au bord de la prairie et s’endormit en pleurant. Alors il eut un songe et goûta un moment de bonheur.
Il revenait de l’école coquettement vêtu d’un gilet neuf et chaussé de souliers luisants. Il avait su ses leçons et gagnc la première place.
Le maitre lui avait donné une image. Il ren-
le De
tra tout radieux et son père le pressa dans ses bras. Sa mère étendit une nappe de toile blanche sur la table, et servit, dans un bol de faïence aux fleurs bleues, un potage exquis.
Ensuite, elle apporta, un rôti d’une senteur enivrante, puis des confitures. Elle le prit par la main, le conduisit à la table et lui fit une large part de tous ces mets succulents. Il mangeait avec un appétit que rien ne pouvait apaiser Le père souriait. Il raconta ses succès à l’école et montra l’image qu'il avait reçue en récompense de son travail. C’était le portrait de sa mère, avec l’auréole d’une sainte. 11 la porta à ses lèvres ; son père fit de même. Sur le revers il y avait une prière: Il lut:
Ave, Maria, gratià plena. Alors une angoisse
amère lui serra le cœur; il poussa un cri et
s'éveilla.
Le rêve suave s'était envolé ; la triste réalité accablait le petit martyr. Il se souvint de Ia promesse qu'il avait faite à sa mère mourante et, tombant à genoux auprès de la clôture de cèdre, il récita dévotement l'Arc Maria.
Il y eut bien des sourires ct des chuchottoments dans l’église, ie jour des Rois de l'hiver
suivant, quand on entendit publier, premier et dernier ban, Eusèbe Asselin et Caroline Rossette, la sœur du maître d'école. Joserhte Racourci ne put supporter l'épreuve et elle quitta le service de son maître ingrat, en disant avec une amertume mal déguisée :
—Je ne suis pas accoutumée à servir les dames et à. . .. dorloter les enfants.
Elle avait une autre expression sur les lèvres.
Eusèbe Asselin eut une progéniture. Sa haine des enfants de son beau-frère augmenta en proportion de l’amour qu'il avait pour les siens. Madame Eusèbe surtout se montrait.
implacable. Les femmes sont plus ingénieuses que nous à faire le mal, comme à faire le bien. Elle aimait sa race ; elle léchait et caressait ses petits, comme une tigresse, en montrant les dents aux autres. Jamais un baiser, jamais une douce parole pour l’orpheline.
L'orpheline, elle avait le fouet si un enfant.
pleurait, car c'était toujours sa faute. Elle couchait, comme son frère, sur la paille, dans une: chambre sans feu, en hiver, pendant que les
autres enfants dormaient chaudement enveloppts dans les draps de flanelle. L’orpheline,
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LE PÈLERIN DE SAINTE-ANNE o1
elle rongeait une croûte de pain sec, quand les autres jetaient au chien les restes de leurs beurrées sucrées. Et pourtant Jean Letellier avait laissé de quoi nourrir, vêtir, et chautfer ses deux enfants.
Peu à peu Joseph s'endurcit aux coups ; son humeur s’aicrit, son caractère devint difficile. A ses compagnons qui lui donnaient une taloche il en rendait deux ; à son tuteur qui le réprimandait Ÿ faisait une grimace. Il aimait sa petite sœur et parfois, pour elle mettait à sac la laiterie. La douleur et la persécution les rapprochaïent de plus en plus. Cependant la vie lui devenait insupportable, et, un jour il prit la résolution, non pas de mourir, mais de s'enfuir.