‹ Le pèlerin de Sainte-Anne [microforme]Chapitre 7 sur 68 · L'AUBERGE DE L'OISEAU DE PROIE · texte numérisé non relu

L'AUBERGE DE L'OISEAU DE PROIE

Située rue Champlain, en face d’une maison vide et à côté d’une autre trop remplie, l'auberge de l’uiseau de proie était, comme toutes les auberges de dernière classe, sale, enfumée, mal

éclairée, mal aérée. Elle avait pour enseigne

un oiseau quelconque au bec crochu, aux griffes mordantes, qui étreignait une colombe. Cet oiseau était peint en bleu foncé et la colombe, en rose tendre. Les gens de cage ct les félons fréquentaient cette maison, où l’on pouvait boire jusqu’à rouler sous table.

La maitresse de ce lupanar, une femme grande et forte comme un gendarme, s'appelait madame Labowique. Elle tait veuve ou passait pour l'être, et elle avait une fille pas grande, pas grosse, pas belle, qui semblait recouverte d’un vieux parchemin. Cette fille peu séduisante se nommait Louisonne.

Le 15 octobre 1840, vers midi, sept jeunes carçons étaient assis et fumaient auprès du comptoir dépeinturé de la mère Labourique.

C'était Picounoc, dont personne ne savait le vrai nom: long mince, anguleux, bagoulard et nasillard ; c'était Luc Sanschagrin: petit joufflu, riant fort et buvant sec; Pierre Fourcon, “hauve au sommet, un peu prétentieux dans son geste, pas beaucoup dans sa parole, beau chanteur ; Paul Hamel, ex-élève de troisième, chassé de tous les collèges pour ses espiègleries, esprit gouailleur, âme sensible

serie

avec cela, capable de décliner tous les noms en latin, mais incapable de décliner l'honneur de buire un coup. Les autres, Ulric Legendre, Louis Poussedon ct François Tintaine, comme tout le monde: pas trop fins, pas trop sots, bons cœurs parfois, parfois égoiïstes, tous fumeurs et buveurs jusqu’à la mort.

Au moment où la gaieté paraissait à son comble, Picounoc se leva, recula sa chaise d’un coup de pied, enfonça ses mains dans ses poches et s’écria, hêlant la maitresse qui passait au large :

— Par ici, madame Labourique. Sang de pruche ! c’est moi qui paie le diner. Metteznous une bonne table; tout ce qu'il y a de mieux. Une omelette au lard et des œufs frais. Attention aux œufs, la mère ! La dernière fois, les œufs étaient trop vieux et les poulets, trop jeunes...

— Ce gaillard, est-il espiègle ! répliqua la vicille femme. Et elle alla quérir une nappe trouée qu’elle étendit sur une table graisseuse.

— J'ai de l'argent, aujourd’hui, reprit Picounoc, cn tapant sur son gousset,.

— Dis-nous comment cela ce fait, demands Tintaine.

— Comment cela se fait ? C’est un miracle sang de pruche !

— Credo,— fit l'ex-élève qui parlait souvent latin pour ne vas perdre, disait-il, le fruit de ses études, — credo, mais raconte.

— Voici, repartit le cynique conteur, sur un ton de plus en plus nasillard. Je partis tête et pieds nus pour un voyage de pénitence ; je revins de même, mangeant et buvant selon la charité des habitants, ne courant ainsi aucun danger de mourir d’une indigestion. Je faisais cette course sainte, afin d'obtenir de l'argent. L'argent ouvre le ciel et l'enfer, sauve et perd également bien l’âme et le corps. J'étais plein d'espérance et de dettes. Cependant, à mon retour, je longeais tristement les rues de la basse ville, le gousset vide et cherchant de quel côté m'allait venir la fortune. Je me rendis sur le marché ; je louvoyai longtemps dans la foule. Tout à coup, sang de pruche ! j'aperçus

un g min qui se payait des petits chevaux de

pâte sucrée, à même une bourse longue, ronde

et pleine comme cette carafe. J'arrive en cou-

rant près de lui; je le heurte. Il tombe, je tombe, nous tombons. Je me relève et je file. Rendu au coin de la rue Laplace, je me détourne, et je vois le gamin qui tâte son gousset d’une main désespérée, et regarde à terre autour de lui, d’un œil humide et inquiet. Je lève les yeux au ciel en m'écriant : Scigneur, donnez-lui donc une autre bourse, et faites que je passe bien près de lui !

Un éclat de rire suivit cette boutade cynique.

Les sept amis qui se trouvaient ainsi assemblés dans la cantine de la mère Labourique, étaient des gens de chañtier. Bien des jeunes garçons, alors comme aujourd’hui, allaient passer l'hiver dans les bois et revenaient le printemps sur les cages. Quelques-uns restaient honnêtes et chrétiens; mais la plupart tombaient dans un cynisme profond, et gaspillaient dans les bouges maudits, le fruit de leurs rudes travaux.

— La table est servie, messieurs.

La mère Labourique, en s'adressant à ses hôtes, montrait d'un geste qu'elle croyait gracieux, la table garnie d'assiettes ébréchées, de

couteaux ct de fourchettes fleuris de rouille.

Comme ils s’attablaient, Louisonne entra suivie d’un petit garçon qui pleurait. Ils la saluèrent et ses lèvres jaunes sourirent. Picounoc, regardant l'enfant, s’écria :

— Le miracle du marché!

Poussedon demanda :

— Viens-tu du ciel, mon petit ?

L'enfant, un peu troublé, répondit naïvement :

— Je viens de Lotbinière, monsieur.

Louisonne dit :

— Je l'ai trouvai pleurant au coin de la rue Sous-le-fort. Il a perdu son argent et n’a rien à manger. C’est triste un enfant qui souffre de la faim : je me suis laissée attendrir et je lai emmené ici. Nous allons le garder, il nous sera fort utile.

— Viens ici, mon garçon, nasilla Picounoc.

L'enfant fit quelques pas puis s'arrêta tout. à coup.

— Ne prends pas de chaise, puisqu'il n’y en « point, et mange, continua le jeune homme, puisqu'il y a quelque chose à manger.

L'enfant s’'approcha de la table et mangea de bon appétit.

Cet enfant, on le devine, c'était le petit Joseph, l’orphelin.

Vers le soir les hôtes de l’Oiseau de proie s'embarquèrent sur le Patriote. Ils devaient prendre des canots à Montréal et remonter l'Outaouais jusqu'à Bytown, où se faisaient les engagements,

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