LES PUPILLES CHEZ LEUR TUTEUR
Le lendemain de l’arrivée des orphelins, à Lotbinière, était un dimanche. Chacun s’achemina vers l’église. Sur les chemins de front, dans les routes, partout, il y avait du monde. Les uns venaient à pied, les autres, en voiture ; et tous causaient. Ils parlaient de la récolte, du beau temps, du prix des denrées, des pupil-
les d’Asselin, surtout, et du miracle de Sainte-
Anne. Et les deux orphelins furent l’objet de la curiosité et de l'admiration du peuple, Après
les vêpres, leurs parents et leurs amis se rendirent avec eux chez Asselin. Madame Asselin
ne semhlait pas à l'aise. Elle embrassa l’orphe-
line cependant, mais du bout des lèvres. Elle n'était pas capable de cacher son dépit. Eusèebe se montrait affable, lui, et sa grosse face rousselée souriait honnêtement. La femme cruelle voulut reprocher à la petite Marie- Louise son imprudence ou son étourderie alors qu'elle s'était égarée dans le bois du domaine, et l'enfant lui répondit avec naïveté :
— Vous m'appeliez et j'accourais; mais vous n'étiez plus là : pourquoi vous sauviez-vous toujours ?
La sœur de Rossette pâlit et balbutia quelque chose comme: ‘“ Tais-toi donc, petite folle,” puis effleura de nouveau de sa bouche dédaigneuse, le front radieux de lorpheline. La parole de l'enfant surprit tout le monde, et l’on entendit un chuchotement qui ressemblait au bruissement &2s feuilles quand la brise s'élève.
Marie-Louise, heureuse de se retrouver dans cette maison où pourtant elle avait souffert, était comme un oiseau né dans une cage. Il sort, ouvre gauchement ses ailes qui n’ont jamais nagé dans la lumière, s’efiraie de l’immensité qui l’environne et de la liberté qui
l'étourdit, ne comprend pas les appels de ses
Sèace me rielors
ne,
vous
vous
quelolle,” édai-
La
compagnons qui l'invitent à monter sur les cimes en fleurs, et revient se poser sur les juchoirs de sa prison. Les enfants ne dissimulent point. Iis n’ont pas de rancune et ne se son-
iennent pas des chagrins de la veille. Ils sont impressionnables, mais leurs émotions sont passagères. Les petites cousines de l’orpheline s'éti ennuyées tout un jour de leur compagne de jeu. Elles n’y pensaient plus qu'avec indifférence; mais en la revoyant elles sentirent enaitre dans leurs jeunes cœurs l'amitié endornie, et joyeuses, elles lui sautèrent au cou pour l’embrasser.
Le maitre d'école entra. Longtemps il avait réfléchi avant de se décider à paraître devant le pèlerin. Mais sachant que les gens étaient bien disposés à son égard, et que Joseph ne pouvait lui reprocher autre chose que l’enlèvement de Marie-Louise, il paya d’audace et braa le ressentiment de son jeune ennemi. Il alla vers lui souriant :
— Tu m'as cru méchant, commencça-t:l, tu rensais que je voulais perdre ta sœur, et je voulais la sauver... de ne te reconnaissais point,
Si je t’'eusse connu, j'aurais été content de la
laisser sous ta protection. Voilà tout mon crime,
— Pourquoi l'avez-vous enlevée la nuit, et avec l'aide d’une bande de voleurs ? riposta le pèlerin d’un ton sévère.
— Je ne les connaissais pas, affirma-t-il.
— Quand on agit dans les ténèbres, c’est que l'on a peur de l'éclat du jour, et quand on craint la lumière, c’est qu'on fait mal.
Le maître d'école ne répliqua rien. A ce moment deux jeunes gens arrivèrent : l’ex-élève et Picouaoc. Bien qu'il y eût du froid entre eux, ils étaient venus ensemble voir leur camarade et s'assurer de sa guérison miraculeuse, L'ex-élève portait un visage radieux. Les chagrins ne laissaient pas de trace profonde sur cette nature folâtre et bonne. L'amour, comme un vin généreux, l’enivrait. Picounoc n'avait plus son air gouailleur de coutume, ni son rire sceptique, ni sa voix nasillarde, car il ne parlait plus, pour ainsi dire. A la vue de ses compaenons de chantier, le pèlerin s’écria :
— Paul! Picounoc! et il courut à eux en leur tendant la main.
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— C'est donc vrai! tu parles! fit l'ex-élève, qui oubliait son latin.
— Oui, Paul, c’est vrai : seulement je ne parle pas latin comme toi.
L’ex-élève sourit. Picounoc paraissait abasourdi. Le pélerin ajouta :
—-Si Dieu, dans sa justice, a jugé bon de
faire un miracle pour me punir, ne peut-il pas
dans sa miséricorde, faire un autre miracle pour n'annoncer le pardon ?
Madame Bélanger passait devant la porte avec sa fille Noémi. Elles revenaient de l'église, à pied toutes deux, Eusèbe les fit entrer.
— Venez voir Joseph, dit-il, venez voir la gentills Marie-Louise.
Noémi tressaillit, un doux serrement de cœur la fit soupirer, ses joues s'empourprerent. Le pèlerin leur souhaita le bon Jour avec le sourire sur les lèvres et des pleurs dans lex yeux. Ïl dit à la jeune fille qu'il était heureux delarevoir,surtont heureux de pouvoir lui parler comme aux jours de leur enfance, alors qu'ils allaient à l'école ensemble,
—Te souviens-tu, dit Noëémi, de cette fois où Clodomir Ferron te jeta dans la boue ?
—Je ne l'oublierai jamais, Noémi, car tu me révélas alors la bonté de ton cœur.
Noéëmi sourit. Elle continua.
—Le maitre injuste te punit, au lieu de punir Ferron.
—Et tu pleuras, acheva le pèlerin, en la regardant avec tendresse.
La jolie fille avait encore envie de pleurer.
—T]l était bien cruel, ce maitre, reprit-elle après un silence.
—T] est ici, observa Joseph à voix basse.
Néomi jeta un coup d'œil autour de la
pièce et reconnut Rossette. Elle devint pour-
pre et pencha la tête comme une coupable.
—Mon Dieu ! murmura-t-elle, qu'ai-je fait là !
Le maître d'école, plus confus que son ancienne élève, dévora cet affront en silence,
— Geneviève ! voici Geneviève ! s’écrièrent plusieurs tout à coup. La folle parut. Elle semblait avoir peur de la foule qui remplissait maison.
—Pour l'amour de Dieu, fit-elle d’une voix
e pu-
on ]la
‘urer.
t-elle
èrent sem-
plaintive, rendez-la moi, et je la porterai au pied de la croix, sur la côte de sable. Si je ne la sauve pas, Rossette et l'autre la Jetteront dans la fosse du ruisseau...
Personne ne devinait ce qu'elle voulait dire par cette fosse du ruisseau, Rossette cependant le comprenait bien.
Elle se mit à pleurer. M. Lepage s'approcha d'elle, et lui dit avec douceur que la petite était retrouvée, qu'elle était là, dans la maison. Elle leva les mains aux ciel :
—Dieu soit loué, fit-elle! car si elle était dans la tombe du ruisseau, l'eau qui coule pourrait là noyer,
L'orphelline sortit d’une autre chambre avec ses petites cousines.
—Ah ! Marie-Louise, s’écria la pauvre insensée, en se précipitant sur l'enfant, qu’elle <nleva dans ses bras et couvrit de baisers, Marie- Louise, ta mère va m’aimer et je suis sauvée !..
Elle s’élança vers la porte,
— Arrête, Geneviève, arrête ! dit M. Lepage, en la retenant par un bras. Attends-moi : nous nous en irons ensemble.
La folle éclata de rire et serra plus fort la petite qui cherchait à s'échapper.
— Vous ne me l’ôterez plus, hurla-t-elle ; personne ne l'aura! Je ne dormirai plus, afin de veiller sur son sommeil...
Tous les yeux se fixèrent sur le maitre d'école. Elle regarda par instinct où regardaient les autres et vit son ancien ami :
—Sauvez l'enfant ! sauvez-moi !.. reprit-elle. Il va me la ravir encore !.. Il va la jeter dans la tombe du ruisseau !....
I] passa un frémissement dans toute la maison. Noëémi, se serra contre le pèlerin,
—Ne crains rien, lui dit-il, cette fille a aussi une vengeance à tirer du maître d'école.
Chacun à son tour, par des paroles affectueuses, s’efforçait de faire entendre raison à l'infortunée. Elle restait sourde à tout. Il fallut la saisir et lui arracher l’enfant épouvantée qui pleurait.
Le maître d'écolese glissa dehorsfurtivement. Il regrettait le complot tramé contre le pèlerin, et commençait à s’apercevoir que ses camarades s'étaient hâtés de le compromettre, pour se j'attacher mieux, sans doute. Tn moment il
fut tenté de faire des aveux et d'empêcher aux dépens de sa réputation et au risque de sa vie, un crime épouvantable, La honte le retint,