UNE QUESTION OISEUSE
Le soir approchait, L’ex-élève retourna vers sa fidèle Emmélie et Picounoc revint s'asseoir près de sa mère malade. Les parents, les amis, les voisins se retirèrent tour à tour. Pendant la nuit, Rossette, portant des aliments dans un sac de toile, se rendit à la cave où dormait sur une botte de paille fraiche, le chef des voleurs. Les deux vauriens eurent un long entretien que ne révéla pas le caveau discret
M. Lepage soupconnant le crime de la femme d’Asselin, dit à l’orpheline qu'elle retournerait avec lui au Château-Richer, dès le lendemain, si ses parents voulaient bien le permettre. Il
promettait de l’entourer plus que jamais de tous
les soins que demandait son jeune âge. Elle irait au couvent, serait bien instruite, ferait une femme vertueuse, ct deviendrait sin héritière,
Tout un rêve d’honnête homme intelligent.
Personne ne voulut s'opposer au bonheur de l'intéressante enfant. Imposant silence à son ressentiment, ornant sa bouche hypocrite d'un franc sourire, la femme d’Eusèbe adressa quelques paroles bienveillantes au pèlerin, le lendemain, alors qu'il semblait tout attristé du départ de sa sœur bien-aimée. Elle en vint adroitement à lui parler de la magnifique érablière qui bordait le ruisseau, du bois sarclé comme un bocage, des dîners champêtres des jeunes gens sous les ombrages. Cela valait la peine d’être vu.
—La cave est bien conservée, disait-elle... tu te souviens de la cave sur le bord du ruisseau ? tout s’y conserve à merveille. Il faudra voir cependant si elle est en bon état, et tu pourras t’assurer de cela toi-même, cela te distraira de tes ennuis.
— Je m'y rendrai ce soir même, répondit le ‘pèlerin sans défiance ; il me tarde de voir cette terre que mon pauvre père a tant de fois arrosée de ses sueurs.
J1 sortit tout à fait charmé de la bonne hu- :meur de sa tante. À quelques pas il rencontra
Noémi qui s’en allait voir sa jeune amie, Antoinette Delorme, pauvre malade que le médecin venait de condamner, mais qui, pour cela peut-être, ne devait pas mourrir de longtemps encore. Les deux amoureux cheminèrent ensemble sur le bord du chemin sec et miroitant comme aux jours de la chaleur. Ils passèrent devant la maison fermée de Jean Letellier, et les souvenirs revinrent en foule à leur esprit.
Ils s'arrêtèrent pour se recueillir. Leurs regards plongèrent par les fenêtres dans les pièces vides. C’est là que naguère, tous deux muets, silencieux, ils étaient venus entraînés, lui par l’invincible besoin de revoir ces licux encore tout empreints des traces bénies de sa mère et de son père, elle, par l’ascendant merveilleux du jeune homme en pleurs.
—Tu avais pitié de moi, peut-être, dit à la fin lepèlerin, maistu ne m'aimais pas. tu ne pouvais pas m'aimer !... Maintenantque tu saisqueje ne suis ni un voleur, ni un malhonnête homme, maintenant que tu reconnais ton compagnon
d'enfance, ton ancien ami ; maintenant que tu
vois comme je t'aime, Noëmi, m'aimes-tu 2.
—Tu le sais bien murmura la jeure file,