‹ Le pèlerin de Sainte-Anne [microforme]Chapitre 9 sur 68 · SERRE · texte numérisé non relu

SERRE

prenait l’expression de gaieté mutine des pa-

pillons qui dansent dans les rayons du soleil.

Joseph passa quelques années dans la ville, changeant souvent de maître et d'emploi, Il jouissait d’un grand renom chez les siens, et régnait sur un peuple d'enfants terribles.

Le souvenir de sa petite sœur le rendait triste, parfois, car il savait que la pauvre enfant souffrait toujours, et il avait envie de l'aller ravir à ses gardiens cruels. Il n’oubliait pas, non plus, la dernière étreinte Ge sa sainte mère, ni son dernier baiser, et chaque jour, évoquant son image adorée, il récitait l'Ave Maria promis.

Enfin, il voulut voir du pays et s’essayer à la vie d'homme. Il partit pour les chantiers. Au rude labeur de la forêt, dans l'air saturé d’aromes vivifiants, il se développa d’une façon merveilleuse. Îl avait commencé par faire Ja cuisine ; il finit par s’armer de la hache et frapper dur. Il acquit du prestige dans les camps de l'Outaouais, comme il en avait eu sur les quais de la ville. Sur les qua's il avait été gouailleur et querelleur ; dans les camps, il était buveur et jureur.

Un jour, il revint à Québec. Il entra chez la mère Labourique et personne ne le recon nut. Il remit bien, lui, la plupart de ceux qui se trouvaient là. Un jeune homme payait à boire. Il s’approcha de lui, prit son verre et

le vida d’une gorgée. Tout le monde demeura

stupéfait. On n'avait jamais vu pareille insolence. Joseph restait impassible. L’insulté sortit enfin de sa stupeur, et jetant un cri strident et nasillard :

— Sang de pruche ! s’écria-t-il, reviens-y !

Puis après un silence gros d’orages :

— Mère Labourique, remplissez mon verre.

La vieille hôtelière obéit. Mais avant que Picounoc—car c'était lui—eut porté le verre à ses lèvres, Joseph l'avait pris de nouveau et vidé, Un murmure sourd courut dans la pièce.

Il y avait de la bataille dans l'air.

— Pas de chicane, mes enfants, supplia la

vieille femme.

Elle n'avait pas achevé que Picounoc s'était.

iué d’un bond sur son adversaire. Joseph qui

prévoyait cela, ne recula point, para de son

bras gauche, et de son poing droit, dur comme 5 ,

une mas:c, frappa cn pleine figure le malheu-

Sn ©

reux agresseur qui roula sur le plancher malpropre.

Les autres voulurent prendre la défense de leur compagnon.

— Si vous vous mettez tous contre moi, vous êtes des lâches ! ‘eur cria Joseph. Venez un par un, deux par deux, si vous le voulez, et Je vous sors tous par la fenêtre !

Personne ne bougea,

— Pourquoi me maltraites-tu de la sorte, demanda Picounoc tout abasourdi 2. Je ne t'ai jamais fait de mal.

— Jamais fait de mal, dis-tu, voleur de bourse ?

— Voleur de bourse, moi ?

— Oui, toi, continua Joseph. Te souvienscu, il ya huit ans de cela, tu payas le diner et le rhum à tes amis, ici même, aux dépens d’un malheureux enfant que tu avais débarrassé de son argent ?

— Ah !... fit le battu qui retrouvait ses souvenirs,

— Eh bin! reprit Joseph, c’est moi qui étais le volé... comprends-tu ?

— Plusieurs se mirent à rire, Picounoc dit :

— Faisons la paix. Sang de pruche ! tu es un homme.

— Je ne demande pas mieux, répliqua Joseph, maintenant que j'ai pris ma revanche.

Ils burent longtemps à la nouvelle amitié, chacun payant à son tour, puis ils partirent de nouveau pour les chantiers.

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