LA GROSSE ROCHE
ïl pouvait être cùxq heures du soir quau4 Eusèbe Asselin dit au muet qu'il n'avait plus besoin de ses services.
— Cependant, pour ne point te faire tort, je te paierai ton mois entier, ajouta-t-il. Tu peux coucher à la maison encore, et demain tu partiras avec le bateau.
: On était au JQudi. Joseph partit avec l'intention de se rendre chez Bélanger. La dis* tance n'était pas longue entre les deux voisins. Il était brisé par les émotions qu'il avait
ressenties depuis quelques heures, depuis
qu'il avait pu faire tomber, en partie, le voile qui dérobait son individualité. Il savait que plusieurs personnes lui portaient un vif intérêt, et il avait l'espérance de triompher des obstacles que ses ennemis ne manqueraient pas de semer sur son passage. Gomme il marchait plein de mille pensées diverses, il vit venir trois hommes à travers les champs. Il s'arrêta.
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— Ce sont eux ! pensa-t*il : Un gros court,
un grand mince, une barbe rouge ! ce sont
eux! Le canotier, le bourgeois et le charlatan ! Les misérables! ils ont bien tardé !
n'importe ? ils n'arrivent pas trop tard.
Et tout en faisant ces réflexions, il sauta de r autre côté de la clôture et se cacha derrière une immense roche qui s'élevait, comme un mausolée, au milieu du champ.
— Ils pasçercmt tous trois ensemble du même côté, se dit-il, et je tournerai à mesure qu'iiB avanceront : c'est la . meilleure cachette et la plus sûre.
Une voix fraîche égrène, tout à coup, dans le clos voisin, -des notes suaves et méiaucdliques; puis le son' d- une chaudière deferblanc qui se heurte aux têtes de* chardbn, se mêle comme une voix de basse au chant de la jeune fille. C'est Noémie qi;ii vient traire les vacbes. A sa voix connue, les bêteg à cornes lèvent la tête et regardent de loin, avec leurs grands yeux pensifs, la fille charmante qui n'oublie jamais la poignée de sel dont elles sont 8} friandes : Viens- t-en, rougette, viens ! viensè-en, la noire, viens! se met à crier la jeune ménagère .Les betes répondent par un
beuglem^Dbt jïQy^ux et, trottant p^s^n^bment sur Therbe, elles s'auviewaueut entourer Noénjie qui leur donne «a main à lécher. Le lait coule idans la chaudière avec un bruit sonore, et Técume blanche njonte dwjs le vaisseau légèrement penché. Les génisses tranquilles ruminent en attendant Jeur tour.
Lès voleurs, car e*étaient eux qui venaient par les champs, «e dirent qu'on peu de laiit apaiserait biem leatr «oif, et qu'iine jeune fille, même au fond^de lu campagne,, est toujours agYéahle à Toir: ilslse ddri^èrent vers Bendcoit où venait de se réunir les bonnes /làitièréfii. No4m,i«; fi^. \^B ;^it pçft^t venir. ïflçugjée djins qXk^qmn^W ad^çaWe,^<îpmm^i larj^rttueaçfe ert &iti80iureiit, edle nerles entendit piae non; plu^i fiUetfit-un bond: et >£ailtit T^xi^ensBr sa ahaa** dîièr!^^ qUalMlie ^hariaiaui luLaâiresaa la^parole.
—Mademoiselle, dit-il, nous marchons depuis lôrîgtemps, nous 'sommes altérés, et nous n'a- Tons pas le temps de nous arrêter dans ce village ce soir, donnez-nous donc, pour ramout de Dieu, un peu de lait.
La jeune fille se dressa toute rougisaante : iljdjessieurs, dit-^ie, rendez-vow donc à la mai-
Son, vous» bofere« mtetix qu?toi, et vonas pourrez aussi manger.
— Bah ! reprit le faux bourgeois de l'autre jour, nous boirons à même, c'est meilleur. Et, disant cela, il prend k chiaudièTe de» mains de Noémie, boit à longs traita, et la passe au charlatan qui la donne à l'autre.
—^11 est délicieux ce lait, dit le charlatan ; mais un baiser volé sur vos lèvres doit être mille fois plus doux encore.
La jeune iille regarde du côté du chemin public. Elle commence à craindre. Pendant qu'elle est détournée le charlatan lui met un baiser sur la joue. Elle jette un cri, laisse tomber la chaudière qui se renverse et part en courant. Le muet qui a suivi cette scène etitre, tout à coup, dans une colère violente. Il sort de sa cachette et court vers les banditsT. C'est de rimpru4«Hce, car il sonrt ^tmé^i mais c'est le devoir d'un garçon brave. JLije$ voleurs ne le reoo(tui«iisaent pa& de: suite. Il a la. temps de renverser, de son poing musculeox^ le fajux bourgeois qui sa présente le premier à:. ses coups^. Les autres saisiasent l0iïrs pistolets et le mettent en; jofte. .. .
— 'Lâphes ! voudiàjtil leur crier ; il leurcmche à la figure.
Le faux bourgeois s'est relevé. 11 a tiré, lui aussi, un pistolet de sa ceinture.
— Nous n'avons pas de temps à perdre, dit le charlatan, rends-toi ou tu vas mourir I
Connaissant le motif des brigands ; sachant, de plus, que le pire qui peut lui arriver, est d'être garotté et mis en lieu sûr pour la nuit ; comprenant qu'il sera tout aussi bien, sinon mieux, de faire arrêter les voleurs que de prévenir le vol, il se livre. Les voleurs regardent de tous côtés : personne. Alors ils l'entraînent "derrière la grosse roche, lui lient les pieds et les naains et le gardent jusqu'à la nuit.
, Cela se fit en un moment, et nul ne les vit agir.
. Noémie revint au champ avec son père ; mais le champ semblait désert.
Quand les pâles lumières des chandelleft.de -suif se furent éteintes, tour à tour, dans les maisons du village; quand le sommeil bienfaisant eut secoué ses pavots sur les paupières fatiguées, et que Tessaim léger des songes se fut pris à voltiger au-dessus des couches paisibles, les voleurs sortirent de leur cachette.
Qn eut idit des bêtes fouve^ qui ou* peur de la clarté du jour et ne rôdent que dans les té: nèbres. Le faux bourgeois avait proposé d'abord de tuer le muet.
— Il nous jouera de mauvais tours ce garçonlà, je le redoute, avait-il dit.
Le canotier ne s'y était pas opposé.
— Ce serait maladroit, avait répondu le^^larlatan ; j'ai mon idée.
Les deux brigands s'inclinèrent devant la, volonté du jeune docteur.
La maison d'Eusèbe Âsselin reposait dans nn silence profond. Là porte de devait et celle de derrière étaient fermées par des ]o* guets, les fenêtres, par de bonnes barres perpendiculaires qui s' enfonçaient dans la tablette, en bas, et dans le cadre en haut, juste au milieu, tenant ainsi les deux côtés à la fois. Les voleurs firent le tour de la maison, cherchant une entrée.
— Ici ! dit tout à coup le canotier ; la petite fenêtre du pignon est ouverte.
— Mais il n'y a pas d'échelle.
—Cherchons.
Ib ohetcIlèF0iit &t n'en ttottvèrent pas ail^ prè» de la maison.
— Allons Tôir à la grange ; il doîty en avoir une pour monter sur le fenil.
^ En effet, il y en avait nno. EUe fat apportée. Elle était trop courte.
— Approche une grande charrette, dit le charlatan.
Les deux autres allèrent chercher la voiture à la porte de la grange, pendant que le docteur taisait bonne garde. L'échelle fut mise debout sur la charrette, et le charlatan monta.
— J'y suis, dit-il à demi-voix; soyefz at^ tentifs.
Une lumière éclaira le greniei*. On n'entendit rien. Pas le moindre bruit en bas, ,pad le moindre bruit en haut. Au bout d'une demi-heure la lumière disparut, une tête noire se montra dans la fenêtre, la tête riait d'un rire cynique, mais on ne la voyait pas rire. Le charlatan descendit.
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